01 ART Braque quarantemots 2014-11

« Quarantemots » plutôt que « quarante-mots » ? J’ai remarqué que dans certaines manipulations informatiques et dans les adresses mail le trait d’union passait mal. D’où le choix d’expressions comme « quarantemots », « deuxcentsmots », deuxcentsmotsessai », deuxcentsmotsdiscussion » ou « jenousdicte » pour évoquer des pratiques qui me sont chères.

Roger 2 nov 2014

1. L’art est dans le regardLors d’une émission sur France-Culture (13.12.1991) le grand acteur Alain Cuny racontait l’anecdote suivante.

Il était chez lui en compagnie du peintre Balthus. Une porte-fenêtre était ouverte sur un balcon. Et ce balcon était encombré d’une grande vasque plate en porcelaine blanche. Une feuille de papier, d’un blanc différent,la recouvrait. Et dans cette feuille se trouvaient les restes d’un dépotage : petits cailloux, sable, terre, racines etc…

Alain Cuny, voulant dégager le balcon pour son hôte, ramena la vasque de porcelaine à l’intérieur, la déposa sur la table du salon et s’apprêtait à replier le papier pour le jeter dans la poubelle avec son contenu. Balthus l’arrêta alors avec beaucoup de vivacité : « Ne bougez pas ! Vous aliez jeter quelque chose de merveilleux. Vous alliez jeter un Braque ».

Surpris, Alain Cuny fit un pas en arrière, regarda avec attention la vasque et comprit ce que lui disait Balthus : l’harmonie des blancs, des couleurs, des lignes, des masses, et des formes créait une beauté à couper le souffle. L’en- semble vraiment extraordinaire et quasi-miraculeux dégageait une émotion rare qui incitait à la contemplation, à la méditation. Elle avait saisi le peintre et s’empara de l’acteur.

Il est possible que cette anecdote créée en vous des harmoniques… Faites en part à la liste...

2. Quarante mots.Pierre Sanglier me communique une expérience de quarante mots menée avec Aurélie. Aurélie a choisi trois mots au hasard. A partir de là elle va créer une réalité en quarante mots, une sorte d’hologramme…

Quarante mots

Fil rouge : enfant, oiseau, chemin.

Attention ! il faut que les mots soient vraiment pris au hasard dans un dictionnaire. Le fil rouge me semble un peu téléguidé.

Il faut retravailler les textes pour qu’ils aient une longueur d’environ quarante mots.

Enfin les quatre textes sont indépendants les uns des autres. La première version peut servir de matrice aux trois autres. Il n’est pas nécesssaire que ce soit un récit. Ce peut être un poème, un essai ou un dialogue.

Je pars donc de votre premier texte pour vous proposer des versions possibles.

1. Récit, votre texte, 42 mots, 15 minutes.

Un soir, alors que je n’étais qu’un enfant, je me dirigeais vers le chemin de la maison, après avoir passé la journée à l’école. Au loin, j’entendis un bruit, je me dirigeais vers ce son  et là, à mes pieds, un oiseau. (en fait 46 mots)

Intéressant, mais pas mal de maladresses. Voir ma proposition :

Un soir, j’étais alors enfant, après avoir passé la journée à l’école, je pris le chemin de la maison.  Soudain mon attention fut attirée par un bruit bizarre. Je vis alors qu’un oiseau se traînait par terre. Il était blessé. (43 mots)

J’ai mis en tête les circonstances de temps et de lieu.

2. Essai. Ma proposition

Le chemin de la vie est curieux pour un enfant. En dehors de l’école il rencontre bien des occasions de s’instruire. Quelquefois c’est un oiseau blessé qu’il trouve sur sa route et qu’il décide de soigner. (41 mots)

L’essai ne raconte pas mais il analyse une situation pour en dégager une leçon, une vérité générale.

3. Dialogue. Il est assez facile à construire. Il présente un conflit résolu ou non.

– Qu’est-ce que tu as fait en chemin pour arriver si tard ?

– Ne me gronde pas. Je ne suis plus un enfant.

– Et que tiens-tu dans ta main ? Mais… c’est un oiseau !

– Oui, et il est blessé. Il faut le soigner. (44 mots)

4. Poème. C’est le plus difficile. On le construit de manière à faire rêver par les rythmes et les images. On peut faire des vers rimés ou des versets bien rythmés Il s’agit d’émouvoir.

Sur le chemin de la vie on trouve bien des oiseaux blessés.

Blessés quand ils étaient enfants. Blessés ils restent quand ils sont adultes.

Pourtant ils cherchent un réconfort et se soutiennent les uns les autres.

D’où les beaux mots de solidarité, fraternité. (44 mots)

J’ai retenu la formule du verset. Deux images : le chemin de la vie, l’humanité comparée à des oiseaux blessés. Le poème est ici en même temps un essai.

3. De Balthus au quarante mots.Balthus savait regarder. Le hasard a bien fait les choses en lui faisant rencontrer un Braque chez Alain Cuny. La technique du quarante mots que Pierre emploie presque quotidiennement repose, elle aussi, sur le hasard : trois mots relevés dans le dictionnaire…

 

Roger et alii

Retorica

(4.400 caractères)

4. Danièle (20 mars) : Très intéressant! Je vais essayer. Cela me fera un exercice différent de ce que j’écris. Merci. Roger : Bien. Je passerai tes productions sur Retorica ! Maïthé (20 mars) : J’aime bien le parallèle objets de hasard et 40 mots. C’est le regard qui s’empare du plus ordinaire que souvent on ne voit même plus comme neuf et qui est bien une relation vivante entre celui qui regarde et ce qu’il regarde à un moment donné . Plusieurs personnes m’ont étonnée en me disant ne plus prendre  de photos d’endroits qu’ils connaissaient mais… ce ne sont jamais exactement les mêmes.

5. Michel (20 mars) : Suivant un principe proche, mais sans la contrainte des 40 mots, je me souviens avoir fait fabriquer en cl de 2nde des textes, inspirés d’un concours vu sur Télérama: une liste de 15/20 mots, une liste de 3/5 titres; vous devez inventer un texte en choisissant 10 de ces mots et qui correspondra à 1 des 3/5 titres. J’avais eu des textes d’élèves qui avaient trouvé la règle trop facile: ils avaient décidé d’utiliser TOUS les mots, et DANS L’ORDRE de ma liste. Un ou 2 de ces textes ont paru dans une des premières BT2 rassemblant des textes (bien sûr je ne la retrouve pas , ni le N° de la BT2…) J’ai remarqué ds ma carrière que les élèves ont plus d’inspiration quand ils doivent tenir compte de REGLES tr contraignantes, que si on leur dit: écrivezle texte que vs voulez sur le sujet que vs voulez (ce que certains appelaient un « texte libre »): la liberté de l’élève se trouve derrière les contraintes (quel beau proverbe !) Roger (20 mars) : Très juste. En fait les textes de 40 mots étaient plus faciles à corriger. C’était, chez moi, la justification première ou ultime (au choix) de cette pratique que j’ai ensuite théorisée.

6. Roger (2 nov 2014) : Pourquoi trouver le mot juste ? ou du moins essayer de le trouver ? Mais « juste » par rapport à quoi ? par rapport à qui ? Google fournit de multiples outils à l’entrée « trouver le mot juste » mais il s’agit toujours de manuels du bon usage. Par contre j’ai trouvé une référence où « les mots sont des armes » : « comment viser juste et toucher votre cible. »

http://www.coacheloquence.com/tag/trouver-le-mot-juste/

Cette métaphore martiale nous rappelle que la rhétorique, comme la géographie, « sert à faire la guerre ». Le site évoqué propose d’ailleurs des prolongements pour gagner des parts de marché. Ce n’est pas exactement ces visées que je retiens pour les « quarantemots ». Où trouver l’essentiel ?

« Mal nommer les choses c’est ajouter à la misère du monde » Cette phrase d’Albert Camus se retrouve presque mot pour mot dans la sagesse chinoise et plus précisément taoïste. Il faut que nous apprenions et que nous apprenions à nos élèves à travailler notre et leur pensée pour atteindre notre et leur vérité la plus intérieure et la plus profonde et cela en respectant la langue française. Le travail de nos élèves est donc aussi le nôtre. La méthode Mellerio-Sanglier aborde ces choses mais sans en pénétrer le sens ultime. Le « mot juste » c’est toujours par rapport à soi.

Vos réflexions seront les bienvenues.

Roger et Alli

Retorica

(7.900 caractères)

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