01 ART brut galeries 2010-04

Très opportunément Jean-Paul m’envoie ce début d’une étude de Dany-Robert Dufour paru dans le Monde diplomatique d’avril 2010.  “Créateurs en mal de provocation Réitérant à tour de bras le fameux geste de Marcel Duchamp exposant un urinoir, sans voir qu’il a perdu toute charge subversive, l’art contemporain le plus médiatisé ne fonde plus sa légitimité que sur le snobisme, et sur la valeur marchande générée par celui-ci. Conformiste dans son individualisme capitaliste exacerbé, il éclipse, par sa prétention tapageuse, la démarche d’artistes plus discrets, dont l’œuvre conserve une réelle dimension libératrice.” etc.A mon avis c’est une excellente introduction à l’étude qui suit

Dans le même ordre d’idées j’ai mis sur le site www.retorica.com le fichier suivant :

01 ART tags 1994 graphes

C’est grâce aux amateurs et aux galeristes que les graphes obtiennent le statut d’œuvre d’art. 

Roger

1. L’art brut et l’art naïf posent problème quand on songe que ce sont les galeries qui leur confèrent la notoriété. Le Douanier Rousseau rendait, paraît-il, ses toiles à son marchand de peinture ;  celui-ci les lavait soigneusement et lui restituait la toile ainsi blanchie. Le Douanier mit du temps à être reconnu. On connaît le succès tardif de Séraphine.   Qu’est-ce que le  génie artistique ? C’est  la question que  pose Jesse Kellerman dans un excellent thriller “The Genius” (2008) malencontreusement traduit, à mon avis, sous le titre “Les Visages” (472 p, Ed Sonatine, 2009). L’auteur, né en 1978, est le fils de Jonathan et Faye Kellerman, auteurs de thrillers psychologiques. Son roman a été élu “meilleur thriller de l’année “ par  le New York Times.  L’ouvrage s’ouvre sur une citation  de Jean Dubuffet :

Le vrai art est toujours là où on ne l’attend pas. Là où personne ne pense à lui ni ne prononce son nom.

L’art déteste être reconnu et salué par son nom.

Il se sauve aussitôt.

Et

“… un miroir de fumée, fêlé et flou, dans lequel se jauger soi-même.Le Livre des pensées bizarres, 13, 15

Sur Dubuffet et l’art brut voir :

http://mam.cudl-lille.fr/mam/data/sandbox/pj3.pdf

2. Ethan Muller, le narrateur, galeriste à New-York, raconte cette aventure qui l’a profondément marqué. Il expose des artistes souvent ‘border-line”, comme  l’éruptive Kristjana.  Il sait en faire la réputation selon un tarif 50/50 car sans lui, le galeriste, ils ne se seraient rien. Et cette situation le trouble. “Certains d’entre vous jugeront sans doute mes actions moralement répréhensibles. Avant de me condamner, pensez à cela : il est arrivé très souvent qu’une œuvre soit livrée au public à l’insu de son créateur, et même contre son gré. Le grand art exige un public, le lui dénier; voilà qui est immoral. Il suffit d’avoir lu un seul poème d’Emily Dickinson pour en convenir.

Et puis on ne peut pas dire que les précédents manquaient. Prenez par exemple le cas du célèbre Wireman, lenom donné à une série de sculptures en ferraille trouvées dans les poubelles d’une contre-allée de Philadelphie en 1982. Je les ai vues, c’est à vous donner le frisson : des milliers d’objets de récupération – cadrans de montre,poupées, boîtes de conserve – entortillés dans des tours et des tours de gros fil de fer. Personne ne connaît l’identité de l’artiste ni ses motivations. On n’est même pas sûr que ce soit un homme. Et tandis que la question  de savoir si ces objets étaient conçus dès le départ comme des œuvres d’art reste à débattre, le fait qu’ils  aient été retirés des ordures semble indiquer qu’ils n’étaient pas destinés à la consommation publique. Ce doute n’a pourtant pas empêché les galeries de vendre ces pièces à des prix exorbitants ; ni les musées des quatre coins des Etats-Unis et d’Europe de monter des expositions, et les critiques de commenter le caractère “chamanique” ou “totémique” des œuvres et de spéculer sur leur similarité avec les grigris des guérisseurs africains. Ça fait beaucoup de blaba, d’argent et d’agitation générés par quelque chose qui était à deux doigts de finir à la décharge sans le regard aiguisé d’un passant anonyme.” (p.46 – 47) 

C’est donc le galeriste qui fait reconnaître le génie et qui finalement le crée près de collectionneurs fort riches et quelquefois crédules. Ethan s’entend mal avec son père et ne communique avec lui qu’à travers le secrétaire de ce dernier, Tony. Et justement Tony a découvert  dans un lotissement crasseux et criminel du Queens, nommé Muller Courts, une œuvre étrange. C’est le grand-père d’Ethan qui a construit ce lotissement. Il en ressent une certaine culpabilité mais l’œuvre découverte le fascine. Il s’agit de feuilles blanches A4 couvertes de dessins étranges et inquiétants Au dos elles portent des numéros qui permet de les placer les unes à côté des autres ou au-dessus les unes des autres. C’est un étrange puzzle dont on ne sait pas jusqu’où il s’étend car Ethan et Tony  découvrent  des milliers de feuilles. “A quoi devait ressembler l’ensemble une fois reconstitué ? Je m’imaginai un interminable édredon en patchwork. Ce n’était pas  possible qu’ils se raccordent tous. Ce n’était pas possible que quelqu’un ait autant de patience ni de puissance mentale. Si Tony avait vu juste, j’avais devant moi une des plus vastes œuvres d’art produites par un seul individu. En tout cas, c’était certainement le plus grand dessin du monde. “(p.29). Mais l’artiste a disparu. Il s’appelle Victor Cracke.

3.  Les enquêtes de Tony et d’Ethan semblent vaines. Les voisins de Victor le connaissaient à peine. Ils en font des portraits contradictoires et inexploitables. Victor a par ailleurs laissé un journal où il note soigneusement la météo et ses repas, toujours les mêmes. Ethan prépare une exposition sur 1100 A4 retenus. Le jour du vernissage il découvre un A4 portant simplement son nom “MULLER” de l’écriture même de Victor et répété sur  toute la page. Le roman s’interrompt régulièrement pour proposer des “Interludes” historiques qui vont de 1847 a nos jours. Ils jouent un  rôle fondamental dans le dénouement du récit. Marilyn, amie d’Ethan, est elle-même une galeriste réputée. Elle l’aide à comprendre les données du mystère. L’œuvre est inclassable et son auteur totalement inconnu. “Le talent et la créativité d’un galeriste résident en partie dans sa capacité à à entourer  une oeuvre du contexte approprié. Les gens aiment pouvoir parler de leurs acquisitions à leurs amis, avoir l’air de s’y connaître. Ainsi peuvent-ils se justifier d’avoir claqué un demi-million de dollars pour un gribouillage et des bouts de ficelle.” (p.73).  Poursuivre les recherches est donc une tâche impérative pour Ethan.

4. Bientôt il découvre que Victor est peut-être le tueur de cinq enfants dont il a dessiné les visages sur quelques-uns de ses A4.  “Le plus grand représentant de l’art brut de tous les temps , Adolf Wölfli, a passé la majeure partie de son temps en asile psychiatrique après avoir été arrêté pour plusieurs tentatives de viol, dont l’une sur une fillette de seulement 3 ans. Pris dans leur ensemble les artistes “normaux” ne se classent pas tellement mieux  sur l’échelle du citoyen modèle. Ils commettent des atrocités sur eux-mêmes et les autres ; ils se soûlent à mort, se suicident par balle, se poignardent, détruisent leur travail, détruisent leur famille. Le Caravage a même tué un homme. 

Comment s’étonner que Cracke – décrit comme complètement asocial par la plupart des personnes interrogées – ait eu une âme torturée ? N’était-ce pas justement tout l’intérêt ? Une partie de ce qui nous attire chez les artistes est leur altérité, leur refus du conformisme, leur majeur brandi au visage de la société, de sorte que c’est précisément leur a- ou immoralité qui confère à leur travail une valeur artistique et non académique. On sait que Gauguin était dégoûté par la civilisation. Il déclara aussi que l’art était plagiat ou révolution. Et personne n’a envie de passer pour un plagiaire. Les peintres sans le sou se consolent en rêvant au jour lointain où leur folie sera admirée comme génie précurseur.” (p. 117)

Ethan se démène pour faire connaître son protégé. Et brusquement celui-ci lui envoie une lettre avec un simple mot  “ARRETE” répété sur toute une feuille A4.  Ethan est désormais en danger. Le décompte de l’œuvre de Victor est enfin fait : 150.000 feuilles. 

5. L’exposition de cette partie très minime de l’œuvre de Victor a séduit un milliardaire qui en donne 450.000 dollars. Ethan est riche et se consacre à son enquête, laissant la gestion de la galerie à ses collaborateurs. Il reçoit alors une nouvelle feuille A4 couverte d’un menaçant “JE TE PREVIENS”. Il est agressé et on lui dérobe le carton (20 kg !) des dessins de Victor au moment où il les déplaçait pour les protéger. Il reprend conscience à l’hôpital. Marilyn, bien que jalouse d’une rivale potentielle, Samantha, veille sur Ethan, l’oblige à prendre un garde du corps.

La police fait une perquisition chez Kristjana et découvre qu’elle a elle-même créé des Victor Cracke et qu’elle avait entamé une feuille  A4 avec la mention “MENTEUR”. Les mises en garde venaient d’elle. C’était des “blagues” a-t-elle expliqué à la police. “C’est alors que la pièce se mit à tourner autour de moi : et si les dessins que j’avais au garde-meubles n’étaient pas de Victor Cracke ? Et si toute cette histoire faisait partie d’une farce orchestrée par Kristjana depuis le début ? “ (p.362) Pourtant l’enquête d’Ethan avance : il retrouve le petit magasin où Victor achetait toujours son papier, un prêtre à qui se confiait et le cercle de jeux où il était imbattable aux dames. Il découvre que Victor a été interné très jeune dans une maison de redressement où l’on admettait les fous congénitaux, maison qui appartenait à la Fondation Muller. Et voici que quelques pages de l’œuvre sont mis en vente sur e-bay à un prix dérisoire (150 dollars) . La cote de Victor Cracke   s’effondre totalement.  Ethan, en plein désarroi, s’interroge sur ce qu’il est : “… J’étais un adorateur du génie ; j’étais irrémédiablement attiré par lui ; et si j’avais un talent, c’était de savoir le dénicher dans une pile. Je m’étais construit une carrière grâce à ce talent et, ce faisant, j’avais fini par croire que je pourrais moi-même atteindre au génie.Qu’ils vivent bien ou dans la misère, j’étais convaincu en tout cas que les génies vivaient plus intensément.” (p. 449). Ethan avait tout faux : Victor était un malheureux demeuré que sa famille entretenait tout en l’abandonnant à lui-même.. Il dessinait d’une manière compulsive sans savoir réellement ce qu’il faisait. Pire, cet art brut pouvait être plagié au point qu’on ne distinguait pas la copie de l’original. Il suffisait d’une proposition de vente à prix bradé sur e-bay pour renvoyer l’œuvre au néant.  Enfin Victor était bien plus proche d’Ethan que celui-ci ne pouvait l’imaginer. Victor, identifié, terrorisé, déchire ses feuilles A4, méthodiquement l’une après l’autre. Elles n’ont pour lui aucune valeur sauf celle d’un passe-temps compulsif. Ethan et Tony le laissent faire. 

6. Roland (29 avr 2010) : Il y a un très beau musée de l’art brut à Bègles. Roger (29 avr) : Merci.

J’ai trouvé sa référence sur le net :

http://www.musee-creationfranche.com/

Mais aussi Lausanne

http://www.artbrut.ch/

et enfin Paris

http://www.hallesaintpierre.org/index.php?page=expos

J’ajoute

http://fr.wikipedia.org/wiki/Art_brut

que j’avais oublié de citer. Intéressant à consulter

Maurice (24 avril 2014) : Petit à petit l’oiseau fait son nid :

http://www.musee-armand.blogspot.fr/

Roger (21 nov 2014) Armand : Il s’agit d’un artiste montalbanais contemporain aujourd’hui disparu. Il pratiquait l’art brut en virtuose.

Roger et alii

Retorica

(11.700 caractères)

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