01 ART musique perspectives books 2010_07

 

 

Cet article est le résumé d’un dossier sur la musique publié par la revue Books en juillet 2010. 

 

  1. Seuls 4 % de la population mondiale sont insensibles à la musique. Jacques Attali, auteur de « Bruits » (1977, Fayard, Livre de Poche 2009). estime que  « la musique sert à canaliser la violence ». et ses relations à la sexualité et au politique sont à comprendre dans ce cadre. C’est la lecture de « La Violence et le sacré » de René Girard qui a conduit Attali vers cette idée. Mais dans une société dé-moralisée, la musique bascule dans la violence. Pour lui la musique sérielle est une « impasse desséchée ». Il apprécie la répétition des derviches tourneurs qui n’est pas antinomique de la méditation. « La musique a annoncé la mondialisation, elle a dit avant tout le monde la montée de l’Asie, et aujourd’hui, elle dit la montée de l’Afrique qui sera, à mon avis, la vraie puissance du XXI° siècle. » Richard Strauss était le musicien préféré du Kaiser, de la République de Weimar et de Hitler. Strauss écrivit l’hymne des J.O de 1936 et, pendant le bombardement de Dresde il a créé « Métamorphoses ». L’apolitisme de la musique est assez terrifiant. Attali note que les talibans ne détruisent pas la musique mais la modernité. « Ceux qui prétendent parler au nom de Dieu ne supportent pas que la musique parle au nom de Dieu. » Hildegarde de Bingen (XII° s) explique que « sa musique lui est dictée par la transcendance… et je le crois plus encore quand je lis une partition de Mozart. » (fin de l’entretien avec Jacques Attali)

 

  1. En 1952, le compositeur américain John Cage créa un morceau fait de 4’33” de silence. Ceci pour monter que la musique c’est d’abord de l’attention comme l’enseigne le zen. L’activité cérébrale est au maximum dans l’intervalle entre deux sons. Nous sommes constamment surpris par le bruit et n’arrivons pas à nous concentrer.  Il faut se tourner vers le silence, non pour rechercher la solitude mais pour sauver ce qui nous lie collectivement. Visitant la chambre insonorisée de l’université de Harvard, John Cage entendit le son de son sang battant dans ses veines et conclut : « Le silence n’existe pas. » La musique mobilise les structures les plus profondes et les plus anciennes de notre cerveau. Elle a façonné Homo Sapiens. Daniel Lévitin (« De la note au cerveau. L’influence de la musique sur le comportement», éd Héloïse d’Ormesson, 2010) cite Leibniz : « Les plus grands compositeurs entremêlent très souvent les accords de dissonance pour exciter et pour inquiéter l’auditeur qui, anxieux du dénouement, éprouve d’autant plus de joie lorsque tout rentre dans l’ordre. » (Leibniz, « Sur l’origine radicale des choses », 1697).  « Quand une chanson commence, écrit Lévitin, le cervelet qui est en charge de la temporalité dans le cerveau, se synchronise spontanément avec la cadence ». « Une réaction comparable à une dose d’héroïne ». La musique agit simultanément sur plusieurs zones de notre cerveau. « La musique  a sans doute joué un rôle important dans l’histoire de l’espèce humaine. Favorisant le sentiment d’appartenance au groupe, l’acquisition du langage et… l’attirance sexuelle. » « Aucune culture humaine n’a vécu sans musique »  « La musique pourrait avoir servi à favoriser les sentiments d’appartenance au groupe et de synchronie » dans les sociétés anciennes, écrit-il. Chanter autour du feu de camp, tard le soir, peut avoir été « un moyen de résister au sommeil, d’éloigner les prédateurs et de développer la coordination et la coopération au sein du groupe ». La musique aurait aidé l’enfant à acquérir les éléments du langage. Enfin elle aurait joué un rôle dans la sexualité. Inférieure au langage pour faire naître des pensées, elle lui est supérieure pour éveiller des sentiments et des émotions. (Lévitin).

 

  1. Les pathologies musicales sont étranges. Oliver Sacks dans « Musicophilia » cite le cas d’un chirurgien orthopédiste de 42 ans, frappé par la foudre au visage. Il en sortit indemne mais affecté d’un accès grave de musicophilie. Il ne pouvait plus s’en passer, apprit seul le piano etc. Sacks cite des cas d’hallucinations musicales et d’épilepsies musicogènes où la musique devient un véritable fléau. Dans le cas d’un arriéré mental, celui-ci connaissait deux mille opéras.  Il y a enfin le cas des synesthésies où les musiques sont liées à des couleurs. La mémoire musicale possède un pouvoir propre. Sacks note la puissance de la musicothérapie notamment dans les cas d’aphasie, de Parkinson et de Tourette. « La musique excite le cortex moteur. C’est pourquoi rester assis tranquillement pendant un concert est contre nature. » Après un deuil on peut perdre tout goût à la musique ou sortir du chagrin grâce à la musique. Chez ceux qui souffrent du syndrome de Williams, l’hypermusicalité va de pair avec une insuffisance cognitive. Ils peuvent même de pas savoir nouer leurs lacets. La synesthésie nous guetterait peut-être tous si le cerveau ne contenait pas ses pouvoirs naturels.  Le talent musical joue un rôle comparable à la queue du paon. C’est un signe de bonne santé et de bonnes facultés reproductrices. Le chant des oiseaux joue ce rôle. La puissance érotique est au cœur du processus. Oliver Sacks nous transmet un message éthique implicite : “même au milieu des pires troubles neurologiques, un moi humain continue de palpiter. » « Tant qu’il y a une conscience, il existe un sujet de cette conscience. » La musicothérapie est évoquée par un philosophe persan du X° siècle, Al-Farabi dans son « Traité de musique ». Sacks explique que la musique permet de lutter contre l’aphasie après un AVC (accident vasculaire cérébral). Un parkinsonien peut retrouver une gestuelle normale qui disparaît dès que la musique s’arrête. Un malade d’Alzheimer peut retrouver la mémoire complète d’un air qui lui était familier ainsi que des émotions associées.

 

  1. Daniel Lévitin rappelle que les pythagoriciens se concentraient sur les propriétés physiques de la musique alors qu’Aristothène (« Eléments d’harmonie ») pensait au contraire, au IV° siècle avant notre ère,  qu’il fallait regarder dans l’esprit de l’auditeur pour comprendre l’émotion générée par la musique. « The Music Instinct » de Philip Ball (2010) jette des ponts  entre les disciplines pour comprendre comment réagit l’auditeur. Il cite Paul Hindemith pour qui l’attente est fondamentale « dans la mesure où nous trouvons du plaisir à voir combler notre attente. Mais c’est faux : la musique trop simple ou trop complexe irrite selon Léonard MeyerEmotion et signification en musique » 1957, Actes Sud).” Il faut équilibrer le prévisible et le surprenant. « La musique favorise la pensée flexible et créatrive ». L’entraînement musical modifie le cerveau mais c’est vrai de tout apprentissage. Le moment est proche où les sciences cognitives nous feront comprendre pourquoi une interprétation semble plus belle qu’une autre et ceci par simple manipulation de paramètres acoustiques.

 

  1. On se demande à quoi sert la musique.  Si elle a une finalité ce n’est pas pour cela qu’elle nous émeut. « Est-il impensable que nous aimions la musique juste pour elle-même ? » Steven Mithen dans « Le Néanderthal chantant » (2005) consacre une grande partie de son livre à imaginer une variété de scénarios dans lesquels « la musique aurait été bien utile dans ce temps là ». Jean M. Auel dans sa saga “Les enfants de la Terre” (Pocket 2004) évoque le rôle fondamental qu’a pu jouer la musique dans la préhistoire. Plus près de nous les negros spirituals permettaient aux esclaves de rêver en mêlant les rythmes africains aux cantiques appris près des Blancs. C’étaient aussi des instruments de libération au sens le plus concret du terme. Un mystérieux marin à la jambe de bois était arrivé dans le Sud peu avant la guerre de Sécession et apprenait aux Noirs une curieuse chanson « Suis la gourde » dont les couplets expliquaient comment ils pouvaient gagner le Nord. Puis il disparaissait. Mais au printemps suivant presque tous les jeunes gens esclaves suivaient la piste et gagnaient le Nord puis le Canada. La piste était indiquée par les traces du pied gauche et la marque ronde laissée par la jambe de bois.Le dernier voyage eut lieu en 1859. On a pu identifier le trajet. La « Drinkin’ Gourd » est la Grande Ourse.  En marchant de nuit, sans chaussures (elles étaient interdites aux esclaves), en suivant l’étoile polaire, on gagnait « la grande rivière » (l’Ohio) où l’on retrouvait le guide.  Spirituals et gospels ont aidé d’autres prisonniers ou prisonnières sous d’autres cieux à ne pas « perdre leur âme ».  Martin Luther King y recourt quand en avril 1963 il tient à Washington son discours « I Have a Dream ». Et lors du 11-septembre des Américains choqués trouvèrent dans ces chants des raisons d’espérer. Voici un autre exemple frappant. Depuis son roman-enquête Gomorra, le jeune écrivain napolitain Roberto Saviano vit sous escorte. Lors de la fête du livre à Rome il a déclaré qu’il pouvait continuer à travailler grâce à la musique. La vie quotidienne napolitaine est traduite en chansons qui évoquent les morts violentes et les tueurs à gages. Tous les thèmes y passent y compris le machisme des petites frappes, les vierges romantiques ou les femmes faciles…  Saviano a terminé cette leçon musicale en évoquant la féroce poésie des C’Sang qui chantent en rap les victimes innocentes de la guerre des gangs.

 

  1. Mozart fut enterré à la sauvette mais Beethoven en grande pompe. La musique, désormais sacralisée, participe aux bouleversements du monde et affirme les identités nationale. Un commentateur observe : « Au début de sa carrière, Haydn devait sa célébrité à son poste de Kapellmeister des Esterhazy ; à sa mort les Esterhazy étaient célèbres parce que leur Kapelmeister était Haydn. » La froideur personnelle de Paganini et la chaleur de son jeu faisaient un tel contraste qu’on le disait inspiré par Satan. Il fit fortune de même que Liszt devenu le virtuose des virtuoses. « Les excès de la puissance française ont enfanté un nationalisme musical en Allemagne, en Russie et en Bohème. » Wagner provoque une nouvelle révolution avec sa création du Ring et la fondation de Bayreuth. L’entre-deux-guerres marque l’entrée des musiciens dans la politique. Arthur Honegger est un cas typique. Il délivre un message de paix chrétienne dans « Le roi David » (1920), cède à l’enthousiasme technologique dans « Pacific 231 » (1924) avant de dénoncer  les méfaits de la crise économique mondiale dans « Les Cris du monde » (1931). Ensuite il soutient la gauche et dans l’ensemble le Front populaire rassemble les musiciens. Le Front populaire instaure le volontarisme de l’Etat en matière musicale, d’où des commandes comme « Médée » (1937)  de Darius Milhaud, ce que conteste Francis Poulenc.  Avec Vichy Milhaud doit s’exiler aux Etats-Unis. Beaucoup s’impliquent dans la Résistance, quelquefois acceptant des fonctions officielles comme couverture de leur action (Claude Delvincourt, directeur du Conservatoire de Paris). Descendant d’esclaves fugitifs, enfant des ghettos de Kingston, Bob Marley a fait du reggae l’étendard du combat anticolonial. Trente ans après sa mort, et avec 50 millions d’albums vendus, sa musique n’a jamais été aussi influente. Ecoutées dans le monde entier, ses chansons qui célèbrent l’amour et l’insoumission servent à contester la tyrannie. Les rastas jamaïcains ont diffusé un mode de vie à base de végétarisme et de marijuana. Ils refusent de se couper les cheveux (suivant ainsi Lévitique XXI, 15), d’où, après 1972 les tresses noueuses et emmêlées (dreadlocks). Le disco libère les  corps et l’identité homo. Né dans les années 1970 le hip-hop effraie les politiques avant d’être récupéré par le marche. Le rappeur Eminem fait scandale car il est jugé trop blanc pour chanter avec tant d’authenticité les vies fracassées d’une bonne partie des Américains. Norman Miler avait lancé dans les années 1950 la notion polémique et de « Nègre blanc ». Il faisait alors l’apologie des hippies. Eminem est un « wigga » (contraction de white et de nigga, nigger). Ses textes ont rendu visible le nouveau sous-prolétariat américain.

 

  1. De Platon à Goebbels, de Jdanov à Khomeiny et aux talibans, le pouvoir de la musique n’a cessé de préoccuper les hérauts de l’Etat totalitaire. « Il faudra à la musique préserver sa forme originale, et aucune innovation ne doit être admise, car toute innovation est lourde de dangers pour l’Etat… Toutes les fois que les modes de la musique changent, les lois fondamentales de l’Etat changent aussi. » (Goebbels, Lettre à Furtwängler, avril 1933). John Adams, compositeur de l’opéra « La mort de Klinghoffer » (1991) est fortement critiqué par Richard Taruskin, musicologue réputé qui lui reproche d’ “idéaliser les terroristes”. L’attentat du navire de croisière Achille Lauro (1985) mis en musique par Adams pose problème car  John Adams était surtout connu pour son opéra « Nixon in China » et passait pour la « voix de l’Amérique ». L’œuvre a été plus souvent jouée en Europe qu’aux Etats-Unis. Le mari d’une des choristes a été tué dans le World Trade Center. Et le chef de chœur a souhaité ne pas jouer l’œuvre. John Adams est atterré par la charge de Taruskin dans le New York Times : « … pas de place pour présenter le point de vue palestinien dans une œuvre d’art ». (Lire de Renaud Machart « John Adams », Actes Sud, 2004). Le compositeur Sergueï Prokofiev chercha jusqu’au bout à plaire aux apparatchiks du régime soviétique. Il abandonna sa première épouse pour une femme plus jeune ayant de meilleures relations dans le Parti. Patriote mais pas idéologue il se plie aux injonctions officielles. Il pense que sa célébrité en Occident le met à l’abri de pressions trop fortes. Il échappe au Goulag.  Dans les camps de concentration la musique permettait de rester humain. A Guantanamo, l’emploi massif de death metal à Guantanamo sert à briser les prisonniers mais sur un champ de bataille elle échauffe les soldats avant un assaut. La musique est également un puissant somnifère social. Les vaches donnent plus de lait au son du Beau Danube bleu. Depuis 1934 la Muzak Corporation commercialise une  “musique d’ascenseur”, qui flatte l’inattention et la paresse humaine.

 

Roger et Alii

Retorica

2 360 mots, 14 300 caractères 2016-05-28

 

 

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