01 ART photographie esthétique 1995_02

La photographie, une esthétique à définir

Correction sgdg d’une synthèse de documents

Code : 0 introduction(s) et 9 conclusion(s)

0. Un texte de Baudelaire (doc I, 1859) s’oppose franchement aux trois autres, écrits cent vingt ans plus tard : un extrait de Susan Sontag “La Photographie” (1979) (doc II), un autre de P. Bourdieu “La Distinction” (non daté) commentant une photo de Russel Lee (doc III), enfin une étude de M. Tournier sur des photos d’Edouard Boubat, étude intitulée “Vues de dos” (non daté, doc IV). Le choix du sujet contribue-t-il à la beauté de la photographie ? Cette question sera abordée sous deux angles : d’une part le sujet et son public, d’autre part le beau et le réel

1.0 Examinons d’abord les rapports du sujet et de son public.

1.1 Pour le public la photographie est d’abord un document . C’est l’avis de S. Sontag qui y voit aussi un rite social. En regardant une photo de vieilles mains de femme les spectateurs les plus démunis culturellement y lisent, selon Bourdieu, les rhumatismes et le dur travail. Document encore, cette photo, commentée par Tournier, qui montre en premier plan des détritus et en arrière-plan la tour Eiffel. Le choix des sujets (résidence ou visages photogéniques pour S. Sontag, mains vieilles et ridées pour Bourdieu, détritus pour Tournier) a évidemment une valeur documentaire.


1.2 Le public parle volontiers de photogénie. S. Sontag note que c’est la peur de ne pas être photogénique qui fait craindre la photo ; mais les vieilles mains ridées, présentées par Bourdieu, sont photogéniques. Par ailleurs, note S. Sontag, gavés d’images nous écartons les sujets trop connus, les clichés. Et l’on part, complète Bourdieu à la recherche de l’objet familier resté méconnu. C’est ainsi que la photo commentée par Tournier refuse le cliché courant sur la tour Eiffel. Il y aurait donc des bons et des mauvais sujets.


1.3 En fait la photographie serait plutôt une médiation. Les insensés croient que la photo est exacte et « la société immonde« . Ils pensent que l’art c’est la photographie s’indigne Baudelaire. On sait retoucher dès 1865, ce qui rassure le public note S. Sontag ; elle ajoute que nous jugeons de la beauté par les photos, non par la mode. Les spectateurs les plus démunis culturellement, étudiés par Bourdieu, sont déconcertés par cette « photo prise drôlement » où les mains semblent se détacher. La classe moyenne y voit au contraire un tableau et la rapproche d’une peinture espagnole ou d’un Van Gogh. Tournier, face aux détritus, refuse la référence artistique et n’y voit qu’une « archéologie du présent« . Photographier c’est pratiquer l’artifice.


1.9 Pour le public la photographie est un document. qui exige de la photogénie. Ce qui lui permet de jouer son rôle de médiation.

2.0 Abordons maintenant le problème des rapports entre le beau et le réel.


2.1 Le beau peut être la traduction du réel et de la nature. Mais Baudelaire regrette que l’art soit considéré comme la simple reproduction de la nature. Il ironise sur un Daguerre devenu le messie du Dieu de la multitude, parce que la photo serait exacte. Tout ceci à ses yeux confirme la sottise du public. Il est le seul à se montrer aussi excessif. S. Sontag remarque que l’on croit à « l’innocence », à l’authenticité de la photo et ajoute qu’une photo falsifiée fausse la réalité. On ne fait jamais ce reproche à un tableau.,

2.2 Le beau a un lien avec l’étonnement. Mais non l’inverse si l’on en croit Baudelaire. Pour S. Sontag la photo en créant un choc fait découvrir la beauté des choses et pour Bourdieu c’est ainsi que les mains ridées accèdent au statut d’œuvre d’art. On peut hésiter pour la photo présentée par Tournier bien qu’elle soit surprenante. Selon Baudelaire le public, sans imagination, veut être étonné par des procédés indignes de l’art. Bourdieu remarque non de l’étonnement mais simplement de l’intérêt chez le public.

2.3 La référence à l’art et donc au beau est importante. D’abord chez Bourdieu. Les plus cultivés vont évoquer Flaubert, tel peintre espagnol ou Van Gogh à propos des veilles mains ridées. Mais chez eux l’art sert à neutraliser le social : on ne veut pas voir les souffrances. S. Sontag relève le regret courant, de n’avoir pu photographier quelque chose de beau et la photo d’Edouard Boubat est construite comme une nature morte mais urbaine.

2.4 La photographie permet d’atteindre un secret. Secrets de la ville chez Tournier avec en même temps, une allégorie et une « archéologie du présent ». Bourdieu note de son côté que l’on dépasse l’imitation par la référence artistique, ce qui explique que la classe moyenne ait autant de réactions esthétiques que sentimentales ou éthiques, les plus cultivés dégageant allégories, symboles et problèmes généraux. Baudelaire les rejoindrait, sans doute, lui qui se plaint que pour le public l’imitation totale de la nature est l’art absolu. Il faut aller plus loin pour trouver un secret.

2.9 La photographie doit donc dépasser la reproduction plate de la réalité, provoquer l’étonnement, se vouloir artistique afin de parvenir à percer un secret. Alors la photographie atteint le beau.

9. Le public courant exige de la photographie du document, de la photogénie, bref une médiation. Mais elle a vocation à étonner en dépassant la simple réalité pour trouver un secret et atteindre ainsi le beau.

Je pense à une photographie célèbre. En août 1927, Lartigue, peut-être le photographe le plus imaginatif de ce siècle, prend un cliché de sa femme, Bibi, sur la plage d’Hendaye. Assise sur le sable, Bibi, s’abrite du soleil à l’aide d’une immense ombrelle japonaise qu’elle retient d’un geste gracieux. Le cliché est pris enplongée de telle sorte que l’ombre portée de l’ombrelle, démultipliée semble-t-il par le sable mouillé, occupe les deux tiers inférieurs de l’image. L’ensemble paraît harmonieux, aérien, plein d’élégance et de fantaisie. C’est le souvenir d’une minute heureuse et une savante recherche esthétique mêlant courbes, ombres, lumière et transparence. La beauté en photographie est une alchimie mystérieuse qui repose sur la conjonction heureuse d’un moment,d’un lieu et d’un artiste qui a su regarder. La beauté vient moins du sujet que du regard. Laissons le dernier mot à Sigmund Freud : « Il y a en effet un chemin qui permet le retour de l’imagination à la réalité, et c’est l’art ».

Roger et Alii

Retorica

(1.060 mots, 6.400 caractères)

1 commentaire

  1. Castellanos Hélène

    Pour moi l’émotion transmise et ressentie est plus puissante avec la photographie en noir et blanc qu’avec la couleur…..L’art y est plus authentique , pur et brut .

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