02 BIB canon megillah haShoah 2004

(1) Le « canon » c’est simplement la liste des livres dans la Bible. Le canon change selon qu’il s’agit de la Bible hébraïque ou des Bibles chrétiennes (catholique ou protestante). « Le mot canon, qui vient du grec ancien κανών (kanôn), lui-même d’origine sémitique  : hébreu qaneh (roseau, mesure, canne), akkadien quanu, ougaritique qn, le punique qn’ ) et peut-être même sumérien gin.

– Il désigne un roseau

– Il désigne un instrument de mesure fait d’un roseau comme la règle du charpentier.

  • Philosophiquement, il devient la règle, la mesure, la limite, la norme, le modèle. » (« Canon (Bible) » Wikipédia)

Pour qu’un livre fasse partie du canon de la Bible hébraïque trois conditions sont requises :

         – qu’il soit inspiré

         – qu’il soit cohérent et harmonieux

         – qu’il “ne souille pas les mains”

Beaucoup de livres ont été discutés en ce qui concerne leur entrée dans le canon hébraïque. A ce sujet lire notamment “Le Talmud” de A. Cohen, Payothèque, Chap IV La révélation, section 4. La tora écrite (pp. 192 à 197 de l’édition parue en 1982).

 

(2). Reprenons les trois conditions d’entrée dans le canon :

 

1) Qu’il soit inspiré. Discussion sur le livre d’Esther. Le nom de Dieu n’y figure pas sauf par une mention indirecte : “Si tu ne te dévoues pas le salut viendra d’un autre lieu, d’un autre endroit” dit Mardochée à Esther. Finalement les sages d’Israël ont retenu le livre dans sa version brève. Il prouve que l’Eternel n’a pas abandonné son peuple en exil puisqu’il se termine sur une victoire éclatante. Ce livre (appelé « rouleau d’Esther ») relativement bref est lu en entier lors de la fête de Pourim.

 

2) Qu’il soit cohérent et harmonieux. L’Ecclésiaste présente des affirmations contradictoires mais il commence et s’achève sur le mot “Torah”. Ce qui suffit à sa cohérence et à son harmonie. On ne retranchera rien aux livres les plus militaires comme le livre de Josué mais on a écarté au II° siècle les deux livres des Maccabées : leur héroïsme se terminait sur une défaite : la destruction du Temple puis de Jérusalem. Mais Hanoucca célèbre leur victoire post-mortem. Le second Temple est rendu au culte après les profanations grecques. Un miracle se produit. Les prêtres retrouvent une fiole d’huile consacrée qui ne devait durer qu’une journée mais elle va durer huit jours. C’est pourquoi Hanoucca (« fête de l’Edification ») dure huit journées avec allumage du chandelier à 9 branches. (Lire « Hanoucca » Wikipédia).

 

3) Qu’il “ne souille pas les mains” c’est-à-dire qu’il ne risque pas de scandaliser des lecteurs étrangers au judaïsme et qui n’en comprendraient pas le sens profond. Le cas le plus célèbre est le Cantique des Cantiques. Il joue sur les trois sens du verbe “connaître” (« yada’ » en hébreu : 1. connaître au sens biblique, faire l’amour 2. connaître au sens intellectuel, apprendre, assimiler une connaissance 3. connaître Dieu, l’aimer. Au jardin d’Eden l’arbre de la connaissance donnait le savoir, notamment la sexualité. Lors du passage du stade des chasseurs-cueilleurs à celui des éleveurs-agriculteurs l’observation de la sexualité des mammifères permit du même coup de comprendre celle des hommes. Les rabbins admirent que le Cantique des Cantiques pouvait être retenu car il expliquait métaphoriquement l’amour paradoxal de l’Eternel pour son épouse Israël. Le « Cantique des Cantiques » est lu à Pessah (la Pâque juive).

(4) Le canon biblique est-il fermé ? Peut-être pas. Des rabbins américains ont rédigé un rouleau de la Shoah (Megillat ha-Shoah). Il est long d’une soixantaine de pages, raconte l’histoire de la Shoah et contient des prières. Ils proposent de l’ajouter au canon biblique et d’y consacrer le 27 Sivan (mai-juin) ainsi qu’un jeûne.

(5) Soumis aux trois conditions le rouleau peut être évidemment discuté :

* inspiré : oui, le peuple juif n’a pas été détruit et l’Etat d’Israël semble avoir été créé miraculeusement. Il ressemble au livre d’Esther

* cohérent : peut-être pas car c’est quand même l’histoire d’une défaite, comme le livre des Maccabées. Peut-on dire que la création d’Israël soit une victoire pérenne ?

* “souille-t-il les mains” ? peut-être car les ennemis du judaïsme et d’Israël risquent de s’en emparer pour dénoncer une instrumentalisation.

Des rabbins favorables à l’entreprise hésitent et pensent qu’il faut laisser le temps faire son œuvre.

 

(6) Cette initiative a, en elle-même, et d’ores et déjà, une portée théologique, culturelle, sociale et politique énorme. Imaginer que le canon puisse être rouvert, c’est actualiser brusquement la Bible hébraïque et montrer, rétrospectivement, comment elle a pu être écrite humainement. Par contre coup elle ouvre un espace de   discussion chez les chrétiens, en ce qui concerne l’Ancien et le Nouveau Testament. Et chez les musulmans elle ouvre également le même type d’espace de discussion au sujet du Coran. Les livres sacrés sont peut-être inspirés mais les croyants ont une part prépondérante dans leur rédaction.

 

(7) Le mieux est de donner la parole au rabbin qui a rédigé ce rouleau de la Shoah

http://www.lalibre.be/debats/opinions/un-livre-sur-la-shoah-doit-il-etre-ajoute-a-la-bible-51b88368e4b0de6db9aa1ed3 :

 

  1. « Au sein de votre communauté, Rabbin David Meyer, vous venez de terminer la rédaction d’un manuscrit – le rouleau de la Shoah, «Megillat Hashoah». Alors que la mémoire de l’Holocauste est déjà cultivée de multiples manières, pourquoi envisager l’ajout de ce livre à la Bible?

« Tout est parti d’une constatation lorsque, en Belgique, j’étais professeur d’histoire juive dans un athénée juif. Les élèves de rhéto devaient partir à Auschwitz pour leur voyage de fin d’année. Après 18 ans d’éducation juive, ces élèves ont réalisé une pétition pour aller à Ibiza plutôt qu’à Auschwitz! Effroi. Incompréhension. Questionnement. Oui, on commémore la Shoah. Oui, on en parle. Oui, il y a beaucoup de livres. Oui, on fait parler les rescapés. Mais visiblement quelque chose n’est pas transmis. Pourtant, ces jeunes, qui n’ont sans doute pas compris la Shoah âgée de 60 ans, appréhendent les désarrois et interrogations du peuple juif à l’époque de la reine Esther commémorés par la fête de Pourim. Il savent également ce que représente la sortie d’Egypte. Pourquoi cette différence? Parce que ces fêtes classiques du judaïsme ont été intégrées dans un calendrier liturgique construit autour d’un livre. Là, la transmission a fait ses preuves. C’est sans doute un échec dans celle de la Shoah. Pourquoi alors ne pas utiliser les outils de la tradition juive pour transmettre correctement quelque chose? Et ces outils, pour le peuple du Livre, c’est notamment un livre. Le 27 Nisan est la date hébraïque de commémoration de la Shoah, le «Yom Hashoah» (jour de l’Holocauste). Mais nous n’avons ni de liturgie fixe (les communautés ont une grande liberté en la matière) ni de livre de référence. Or, il existe aux Etats-Unis un petit ouvrage réunissant prières et méditations commémoratives, ainsi qu’une histoire en six chapitres relatant les événements et questions endurés par notre peuple durant la Shoah. Plusieurs années ont été nécessaires à de grandes autorités reconnues du Mouvement conservateur juif et de l’Institut Schechter (2) pour réfléchir et rédiger cet ouvrage. Le texte ne dit pas tout mais suggère beaucoup, pose simultanément de grandes questions et se place à un niveau individuel à l’instar du texte du rouleau d’Esther pour la fête du Pourim. Considérant que le support de ce texte n’était pas à la hauteur du rôle qu’il pourrait jouer, j’ai demandé à ces autorités de pouvoir transformer, dans les règles (voir infra), cet ouvrage en un véritable manuscrit. Ils ont répondu positivement, expliquant qu’ils y avaient pensé sans avoir osé passer à l’acte.

 

  1. « Vous avez décidé de «sacraliser» ce livre. Quelle forme prend-il aujourd’hui?

« Le «Megillat Hashoah», le rouleau de la Shoah, est un manuscrit sur parchemin comptant 12 colonnes en hébreu et qui se présente enroulé autour d’un axe en bois. Ce rouleau a été écrit par un scribe, Marc Michaels, suivant des règles traditionnelles auxquelles répondent la calligraphie, les outils utilisés ou encore l’éthique et la conduite du scribe. Cet original – traditionnellement les scribes copient des livres de la Bible – a nécessité un vrai travail de réflexion et de création durant 6 mois.

 

  1. « Vous considérez donc la Bible comme insuffisante, du moins en ce qui concerne la réflexion à tenir autour de la Shoah?

« Il est difficile de se rapporter à des textes bibliques qui parlent de la souffrance pour appréhender la Shoah. Le problème de la souffrance biblique – le plus clairement exprimée dans les textes prophétiques – est sa justification par une expression en hébreu, «Mipnei Hataeinau», «à cause de nos fautes». Ainsi, dans la Bible, la souffrance n’est jamais injustifiée mais bien «parce qu’on a fait quelque chose». Mais face à la Shoah, la grande majorité des penseurs juifs et des rabbins aujourd’hui n’envisagent pas de contempler les six millions de morts, le million et demi d’enfants, et de dire «à cause de leurs fautes». Si les juifs ont accepté à l’époque prophétique le concept «à cause de nos fautes» pour justifier les souffrances d’Israël, aujourd’hui ils ne l’acceptent plus. Il nous faut donc un texte où les juifs puissent exprimer leurs doutes par rapport à cette souffrance. Mais un tel texte n’existe pas dans la Bible. Ne faut-il pas alors le créer? Afin que la Bible continue d’être «d’utilité de réflexion» pour le peuple juif, ne doit-elle pas évoquer la Shoah, une des priorités de réflexion du judaïsme?

 

  1. « L’introduction d’un nouveau texte dans le canon de la Bible serait révolutionnaire, certains diront «hérétique». Comment pensez-vous ouvrir cette brèche?

« Cet projet m’amènera sans doute des ennemis mais ne fera pas de moi un hérétique. Parce que je n’ai pas la prétention de venir imposer personnellement un texte biblique. Ma démarche est de proposer ce rouleau de la Shoah aux communautés juives. Et seul le temps dira si, dans un, deux ou trois siècles, les communautés juives auront encore envie de se souvenir de la Shoah – car peut-être ne le souhaiteront-elles pas! Et si oui, vont-elles considérer ce texte comme devant faire partie des pratiques acceptées du judaïsme? Une pratique reconnue dans le temps: dans ce cas seulement, le texte rentrera dans le canon biblique.

« Maintenant, j’ai été frappé par la réaction de ma propre communauté. Après présentation de ce projet qui matériellement représente un certain coût, celui-ci a été couvert en dix minutes par des donations quelquefois conséquentes. L’engouement et le support général m’ont étonné. Il faut savoir que la communauté juive libérale dont je fais partie représente en Grande-Bretagne environ 30 pc du judaïsme. Aux Etats-Unis, elle constitue quelque 75 pc du judaïsme américain. Nous ne sommes donc pas minoritaires mais cette situation est à l’opposé de celle existant sur le continent européen, où les mouvements orthodoxes apparaissent nettement majoritaires. Mais si notre message peut passer et que, dans le monde juif non orthodoxe, certaines communautés adoptent ce principe, il paraîtra difficile de traiter d’«hérétiques» 75 pc du peuple juif. Ou alors «tous les autres» sont hérétiques et on peut envisager la disparition du judaïsme.

 

  1. « Les textes de la Bible sont considérés comme étant de révélation divine. Comment admettre votre texte sur la Shoah comme «révélé»?

« Que doit-on entendre par «révélé»? Ce terme plutôt obscur sous-entend que soit les événements soit les auteurs du texte relatant ces événements ont bénéficié de l’inspiration divine. Mais pour beaucoup, Auschwitz est le lieu de la «non-révélation». Aussi pourrions-nous suggérer une autre interprétation: la notion d’inspiration ne se limite pas à l’expérience de ces terribles événements, mais aussi à l’impact qu’ils peuvent avoir sur notre vie religieuse actuelle. De ce point de vue, un grand nombre de Juifs sont «inspirés» par la Shoah dans leur façon de réfléchir sur leur foi et leur pratique religieuse. Ainsi, malgré la profondeur de la souffrance, la Shoah est un événement qui «inspire» le présent et le futur du judaïsme et, à ce titre, la «Megillat Hashoah» peut sans doute prétendre être un texte «inspiré».Ce texte sur la Shoah écrit par ces deux instituts n’en dit pas trop et sous-entend suffisamment pour inspirer une réelle réflexion sur le sens de la Shoah, ses enseignements et comment son souvenir transforme notre vision du judaïsme. Et face aux doutes générés par la Shoah sur notre foi, ce texte peut apparaître comme unificateur du judaïsme. Face aux laïcs juifs qui, en substance, interrogent – «comment est-il possible d’avoir une religion après l’existence de la Shoah puisque dans votre religion, il n’y a pas de place pour le doute?»– le texte peut répondre. Non, il y a une énorme place pour le doute. Il y a une place pour le questionnement. Il y a une place pour la révolte contre Dieu… L’intérêt de cette «Megillat Hashoah» est donc de légitimiser une réflexion sur le doute, le questionnement, la révolte, mais à l’intérieur d’un cadre religieux. C’est fondamental de pouvoir tenir cette discussion dans ce cadre traditionnel. Quant à l’inspiration divine directe, le judaïsme considère qu’il n’y en a plus depuis la destruction du premier Temple et le dernier des prophètes. Mais cela n’a jamais empêché les rabbins, après la destruction du premier et du deuxième temples, de réfléchir sur l’inspiration de l’histoire d’Esther, du Cantique des Cantiques ou du livre de l’Ecclésiaste, qui ont finalement été inclus dans la Bible. L’étude de l’histoire du canon biblique montre que ce dernier n’a pas été révélé par Dieu de façon rigide et que l’acceptation de certains livres a été beaucoup plus flexible.

 

  1. « N’y a-t-il pas un danger pour le judaïsme d’une part et l’identité juive laïcisée, de l’autre, d’ériger en culte la commémoration de la Shoah?

« Oui, il y a un risque énorme. Le judaïsme est une religion de vie. Si on érige un culte de la Shoah, on risque de transformer cette religion de vie en une religion de mort. Cette préoccupation est centrale. Mais voyons les choses différemment. La Shoah est et reste au centre de mes préoccupations en tant que juif. La création d’un nouveau livre, d’un nouveau rouleau et d’une nouvelle liturgie peut sans doute régler ce problème. Je m’explique: à chaque fois que je lis un passage biblique – le sacrifice d’Abraham, les livres prophétiques ou le livre de Job… – je me demande comment l’appliquer avec cette Shoah omniprésente! Mais l’ajout d’un livre spécifique permettrait d’y concentrer la réflexion sur l’Holocauste et de redonner vitalité à tous les autres textes bibliques. Dans ce sens, on atteindrait l’objectif contraire au danger que vous mentionnez. Le danger, c’est l’absence de rite et de livre particuliers qui amène à penser, 365 jours par an, à un judaïsme pénétré de la Shoah. Pour qu’une transmission se fasse avec succès dans les génération à venir, ce n’est pas 365 jours par an qu’il faut penser à la Shoah mais un jour par an afin de continuer à vivre le judaïsme de la vie les autres jours. Avoir une date, un livre et une liturgie propres offre un effet limitateur, libérant les juifs du poids de la Shoah qui écrase le judaïsme.Car aujourd’hui, les questions liées à la Shoah entravent notre foi. Pourquoi pratiquer les commandements si Dieu ne nous a pas sauvés pendant la Shoah? »

© La Libre Belgique 2004

Sur le même sujet :

  1. « Votre opinion sur notre FORUM Canon: du grec kanôn, «règle», issu d’un mot hébreu désignant le roseau, règle à mesurer. Le canon désigne donc la règle, la norme en matière religieuse. Le canon des Ecritures est la liste des textes reconnus officiellement (ici par les juifs) comme étant «révélés» et inclus dans la Bible. La Bible hébraïque ou Bible des juifs est une compilation de vingt-quatre livres écrits à l’origine en hébreu. Ils sont organisés en trois parties: la Torah ou les cinq livres de la loi appelés aussi le Pentateuque (Genèse, Exode, Lévitique, Nombres, Deutéronome), Nebiim ou les huit livres des prophètes, et Ketoubim, les écrits ou hagiographies. Considérés comme étant de révélation divine, les textes de la Bible hébraïque constituent les fondements de la foi juive que le judaïsme complète par le Talmud, commentaires et explications de la Torah. Notons que pour les chrétiens protestants, l’Ancien Testament comprend les textes de la Bible hébraïque auxquels les catholiques et les orthodoxes ont ajouté les deutérocanoniques, soit vingt-deux livres en plus. Liturgie: service du culte ou protocole déterminé par la tradition. Toute religion possède sa liturgie spécifique qui prévoit l’ordonnancement précis des cérémonies religieuses. La question ici est donc d’intégrer, dans ce cadre religieux, un texte spécifique à la Shoah. 27 Nisan : date «officielle» dans le calendrier juif de la commémoration du «jour de l’Holocauste» – le «Yom Hashoah». Elle correspond cette année 2004 au 17-18 avril. La Megillat: en hébreu, rouleau qui contient un manuscrit, souvent un texte sacré. Le Livre d’Esther, dont la parution en grec remonte au IIe siècle avant J-C, fut le dernier livre à avoir été intégré dans la Bible hébraïque, sans doute entre 400 et 600 ans après J-C. Il ne fut reconnu et sanctionné par les catholiques qu’au Concile de Trente en 1546. »

Roger et Alii

Retorica

2 870 mots, 17 600 caractères, 2016-06-08

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