02 BIB Création Berechit 2009

 

  1. Dieu, créateur. Même s’ils admettent que les six jours de la Création peuvent représenter six longues périodes géologiques les monothéistes pensent qu’un Créateur agit, même indirectement (le “dessein intelligent”). On dit ceci d’un rabbin célèbre : Quand il était petit quelqu’un lui promit un sou s’il pouvait dire où était Dieu. L’enfant rétorqua qu’il en promettait deux si son interlocuteur pouvait lui dire où Dieu n’était pas. Dieu serait donc partout. C’est l’autre mot pour désigner l’Energie qui meut toutes choses, de toute éternité. Une autre anecdote apporte un éclairage complémentaire. Il arrive quelquefois qu’un jeune arrive au talmud-tora (étude de la Thora) pour préparer sa bar-mitzva (majorité religieuse) et dise au rabbin : “Mes parents m’obligent à venir au talmud-tora mais, moi, je ne crois pas en Dieu.” “Cela ne fait rien, répond paisiblement le rabbin. L’essentiel c’est que l’Eternel croit en toi.

 

  1. Quelques remarques importantes.
  2. a) L’hébreu, comme l’arabe, est une langue sémitique qui note en priorité les consonnes et permet d’innombrables jeux de sens ; de plus les mots sont trompeurs. Ainsi en français “comprendre”, c’est prendre avec soi, s’assimiler l’objet étudié au risque de l’étouffer. En anglais “understand” c’est disposer un socle sous (under) l’objet à étudier pour le faire tenir debout (stand). Comprendre en hébreu (léhavine) a pour racine un mot qui signifie “entre, séparation, différence”. Pour comprendre il faut séparer les choses et les classer.
  3. b) Les traductions restent impuissantes à rendre toutes les significations du texte ; j’en retiens deux, d’origine juive, celle de Zadoc Kahn (1899) dite du “rabbinat” et celle d’André Chouraqui (1985).
  4. c) La Bible hébraïque est lue à travers des commentaires (Talmud, Zohar etc.) qui résolvent les contradictions du texte.. Rashi et Nahmanide sont deux autorités juives indiscutables évoquées très souvent par Jacob Ouanounou, La Clef des temps, Une lecture biblique de la science, essai, Edilivre, Editions APARIS, 2008, 470 pages, 4,90 € en édition numérisée). Rashi (Troyes, 1040 – 1105) a condensé les écrits talmudiques de manière à les rendre accessibles et lisibles. Nahmanide (1194 – 1270), est célèbre par la Dispute de Barcelone sur la venue du Messie (1263, éditée chez Verdier 1984). Montaigne disait que “nos querelles sont langagières” : nous utilisons des mots et des représentations mentales modernes qui nous trompent. Les commentaires libèrent sans asservir.

 

3 A un commencement. Pour un mot -à – mot voir :

http://www.areopage.net/atxtheb/Gen1_1-5.html#

Au commencement [be-rechit]Dieu créa le ciel et la terre” (Gen 1,1) : be- peut avoir un sens chronologique. On peut aussi lire “A un – commencement” Ce qui signifie qu’il y en a eu d’autres avant. Un commentaire dit que “le Très-Saint avait déjà créé des mondes qu’il avait détruits”, opinion “blâmable” selon Maïmonide car “Dieu a produit le monde du néant absolu, et non pas dans un commencement temporel.” (Guide des égarés II, 30, p.342 Verdier). “La théorie des cordes de la physique quantique, qui propose un espace à dix dimensions avec des particules actives dans nos trois dimensions et figées (donc imperceptibles) dans les sept autres, suggère à certains une existence éternelle de l’Univers avec une alternance de Big Bangs et de Big Crunchs permanents. Autrement dit, selon cette hypothèse notre Univers serait actuellement en phase d’expansion déclenchée par un Big Bang qui serait suivie par une période de contraction de matière finalisée dans un Big Crunch ; l’effondrement de l’Univers par contraction de matière créant un trou noir d’une formidable densité aboutissant à un nouveau Big Bang. Le système serait infini !” “ (d’après J.-J. Charbonier “Les Preuves scientifiques d’une Vie après la vie” p. 67) Dans la cosmologie de l’hindouisme et du bouddhisme on appelle « kalpa » cet intervalle de temps : le système solaire durerait 311 040 milliards d’années. (voir Wikipédia « Kalpa (temps »).

 

  1. Au-commencement-de. On peut lire aussi “Avec un commencement...” le commencement étant un outil. Comme -rechit signifie “tête” on peut traduire “Entête” (Chouraqui), comme on dit : “L’en tête d’un texte” ou “En tête du train…” Mais réchit c’est aussi la tête qui réfléchit, d’où certaines traductions : “Avec sa sagesse, Dieu...” Grammaticalement on lit aussi “au-commencement-de”, expression sans complément. Dans ce cas, selon Rachi, c’est le signe d’une injonction (“Interprète-moi !”). Le complément de “Au-commencement-de” c’est toute la Création (“Dieu créa le ciel et la terre”) et le premier verset est simplement le titre du chapitre que le narrateur va développer. On peut comprendre “En tête, Dieu décida de créer…” Dieu avait un projet dans la tête et c’était un projet spirituel pour l’homme. Le texte hébreu dit “Dieu créa le ciel de A à Z (aleph-tav) et la terre de A à Z (alpeh-tav)”. Il s’agit de l’ensemble de l’Univers. Selon Nahmanide entre “A un commencement” et la “lumière fut” il se serait écoulé un très court laps de temps, deux mille ans… Selon lui le noyau initial était “gros comme un grain de moutarde” et, avant, il n’y avait ni espace, ni matière, ni temps. “La terre était tohu-bohu” (Gen 1,2) . Nahmanide explique : Tohu signifie “ébahi”, ébahi par l’état initial “car si quelqu’un venait à attribuer un nom à cette chose, il serait ébahi et lui attribuerait un autre nom” ; Bohu est la contraction de “Bo Hu” qui signifie “c’est dedans car tout ce qui existe y était en puissance.” Il faudrait donc traduire : “La matière (terre) était ahurissante (tohu) car condensée (bohu). Des métaphores approximatives approchent le phénomène : “… des ténèbres couvraient la face de l’abîme et le souffle de Dieu planait sur la face des eaux” (Gen I,2 Rabbinat). Ce souffle de Dieu (rouah = esprit) est une énergie qui travaille toute la matière primordiale. La science actuelle nous dit que l’univers a environ 14 milliards d’années, que la vie sur terre a commencé il y a 4 milliards d’années. Le “tohu-bohu” aurait duré 10 milliards d’années et non pas deux mille ans comme l’affirme Nahmanide.

 

  1. La Lumière. Le “tohu bohu” est trop instable pour durer : “Dieu dit : “Que la lumière soit et la lumière fut”. (1,3) Cette lumière initiale était 1 milliard de fois plus chaude que le centre du Soleil actuel affirme la science moderne. Le mot Dieu lui-même évoque cette lumière (il vient du latin dies “le jour” et remonte à l’indo-européen) Cette lumière n’est pas celle du Soleil, créé le 4° jour. La lumière naît immédiatement du désir divin. Mais ensuite la formule “il en fut ainsi” (1,9) sous-entend, selon les commentateurs, que la matière avait un peu de liberté pour s’organiser. “Que la terre fasse sortir un arbre de fruits qui donne des fruits”. (Gen 1.11); Un arbre fruitier ne peut donner que des fruits ! Rashi explique que l’ordre donné était de faire germer un arbre qui ait le même goût que ses fruits. Mais la terre, par paresse, fantaisie ou esprit libertaire, a fait germer un arbre fruitier un peu différent. “Dieu appela la lumière jour, et il appela les ténèbres nuit. Ainsi, il y eut un soir, et il y eut un matin : ce fut le premier jour.” (Gen 1.5) La bonne traduction serait “: Il y eut un soir et il y eut un matin. Jour Un.” Le mot “soir” signifie ici “trouble, mélange” et le mot “matin” signifie “ordre”. Du désordre se dégage inexplicablement un ordre. “Le jour Un” est l’unité de mesure des autres jours ou périodes. Elles représentent au total, selon les données actuelles, environ 4 milliards d’années. L’échelle des temps géologiques est mise à jour tous les quatre ans On peut tenter la concordance suivante :

 

  1. Les sept jours. Jour Un (Gen 1,19) . Selon la science la matière se sépare de l’énergie qui devient lumière. 10 millliards d’années : galaxies, système solaire. – Deuxième jour : galaxies, système solaire, Terre (Gen 1,20) . Selon la science : de 4 milliards d’années à 542 millions d’années, les organismes acquièrent un génome, un noyau, des organites et la capacité de s’associer d’où apparition des tissus et des organismes pluricellulaires, solidification de la terre, océans, bactéries, émergence des continents, organismes archaïques. – Troisième jour : eaux, terre, arbre, herbe (Gen 1,21). Selon la science : de 543 à 290 millions d’années, invertébrés,   arbres primitifs de grande taille, insectes géants, à 260 millions d’années destruction de 70 % des espèces, il en reste les cafards (400 millions d’années), l’ornithorynque (poisson – mammifère – reptile – oiseau), le cœlacanthe (poisson à poumons) et le ginkgo biloba (270 millions d’années); – Quatrième jour : Soleil, lune pour marquer les temps, éclairer, séparer le jour et la nuit (Gen 1,22). Selon la science, de 251 à 65 millions d’années : premiers dinosaures, premiers mammifères, premiers oiseaux, isolement de l’Afrique et de l’Euramérique, disparition des dinosaures. – Cinquième jour : animaux, oiseaux, poissons (Gen 1,23). Selon la science, de 65 millions à 11 millions d’années, premiers primates, séparation de la lignée humaine et de la lignée des chimpanzés. – Sixième jour : bétail, reptiles, bêtes sauvages. (Gen 1,24-25) l’homme et la femme, leur nourriture. (Gen 1, 26-27-28) Selon la science, de 11 millions d’années à 1,8 millions : Lucy (3,6 millions), Homo habilis, puis 1,8 millions à 12.000 ans Homo erectus, Néandertal, Cro-magnon, extinction des mammifères géants : tigre à dent de sabre, mammouth, glaciation, homo sapiens, chasseurs-cueilleurs – Septième jour : Dieu se repose sans rester inactif (Gen 2, 1-2-3). Selon la science, de 12.000 ans à aujourd’hui :, homo sapiens sapiens, éleveurs-cultivateurs, néolithique (7.000 – 5.000 avant notre ère), âge du bronze (4.500 à 2.000 avant notre ère) puis du fer.

 

  1. Création de l’homme et repos de Dieu.. L’homme a été fait de la poussière (‘afar) du sol (adama) alors que les animaux n’ont été faits que d’adama et ils n’ont qu’une néphesh. Cette poussière, ‘afar (efer, “cendre” mot voisin)., selon Paul Nothomb, est légère par essence avec une connotation d’immortalité, d’où la vision positive du Car tu es poussière et tu retourneras en poussière” (Gen 3,19). Il y a adéquation entre le corps (fait d‘afar), l’âme (neshama soufflée par Dieu) et la part divine dans l’homme (“Faisons l’homme à notre image, à notre ressemblance”, Gen 2, 26). En 2008-2009 nous sommes, selon le calendrier hébraïque, à 5769 ans depuis la création de l’homme. Il s’agirait donc de l’homme qui vivait 3760 ans avant notre ère. Cet homme créé, prêt à la vie sociale. a reçu “l’âme de vie” (neshama). Cette âme est plus qu’animale (nephesh, véhiculée par le sang), plus qu’humaine (rouah, le souffle, l’esprit), elle est spirituelle (neshama). C’est une conscience qui sait qu’elle sait. Quand l’hominidé était préoccupé de sa survie immédiate il ne pouvait avoir un comportement “médiat”, c’est-à-dire distancié (la “médiation”. du philosophe Lévinas. Outils et rites servaient jusque là à survivre mais pas à vivre. Au 7° jour le monde, achevé matériellement, sera aussi achevé spirituellement, d’où le shabbat. pour l’homme comme pour Dieu.

 

  1. La création d’Eve. Eve ne vient pas de la côte mais du côté d’Adam. Adam, disent les commentaires était à la fois mâle et femelle (Gen 1, 27). Dieu le fendit en deux parties : ish “lui” et isha “elle”, appelée ensuite Eve, “la mère de tous les vivants.” Adam et Eve transgressent l’ordre de ne pas manger du fruit de l’arbre de la “connaissance du bien et du mal”. Ils sont expulsés du jardin d’Eden. L’expression ”du Bien et du Mal” (tov wara’) unit les contraires et Paul Nothomb propose de traduire : “l’arbre de l’omniscience”. Jusque là, l’homme vivait sans se différencier de la nature et des animaux même s’il devait s’en défendre. Désormais tout devient séparé, le Bien et le Mal, l’homme et la femme, le travail et le repos, la vie et la mort etc…

 

  1. Le jardin d’Eden. “Cet homme paléolithique, vivant de chasse et de cueillette, n’était pas malheureux. Il avait même atteint pendant les quelques millénaires qui ont précédé la grande révolution néolithique [de 12.000 à 7.000 avant notre ère] un équilibre et une aisance tout-à-fait étonnants. On peut donc comprendre que ses descendants, les agriculteurs du néolithique, aient pu idéaliser cette époque à jamais révolue. D’où les mythes de la faute originelle, de cette révolte de l’homme contre son créateur, qui explique cette perte du paradis.” Les hommes avaient vécu de chasse et de cueillette pendant trois millions d’années et voilà qu’il leur prend de cultiver le sol puis d’élever des animaux. Ils accumulent des biens et les consomment. D’où la sédentarisation aux environ de 7.000 ans avant notre ère ( – 3.760 ans du calcul biblique) avec vie sociale, calculs, commerce, inégalités sociales et délinquance (d’après Gabriel Camps, auteur de “La Préhistoire. A la recherche du paradis perdu”, entretien avec Michel Leclercq, Paris Match, 1983_04_15)

 

  1. Conclusion. “La différence entre l’athée et le croyant réside désormais dans le fait que l’un exigera que le chiffrage de la Bible soit exactement le même que celui de la Science, alors que l’autre abordera la Bible comme un récit symbolique à vocation éthique, même si ce récit doit rester qualitativement cohérent avec les faits.” (d’après Jacob Ouanounou, La Clef des temps, 2008).

 

Roger et Alii

Retorica

2 180 mots, 13 500 caractères, 2016-06-05

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