02 BIB création Dieu dit… sublime 2016-09

 

(1) Roger (2016-09-11) : Lire le sublime ou vivre le sublime ? « Lire le sublime » renvoie à la rhétorique tandis que « vivre le sublime » renvoie à une expérience mystique individuelle et collective. Mais « lire le sublime » c’est aussi le vivre par l’imagination et donc par procuration. En 2004 j’avais buté sur une difficulté rencontrée dans la lecture d’un ouvrage complexe : « Erich Auerbach, Mimésis, la représentation de la réalité dans la littérature occidentale, traduit de l’allemand par Cornélius Heim, Paris, Gallimard, 1968, 559 p. » J’en avais tiré ce que j’avais pu. En 2016 les ressources d’internet m’ont permis d’aller beaucoup plus loin. Je commence d’abord par mes notes de 2004.

Approche de 2004

 

(2) L’exemple 37 p. 121 de « Mimésis » me plonge dans un abîme de perplexité. Auerbach fait part d’une discussion entre Boileau et Huet au XVII° siècle au sujet du sublime de la phrase biblique suivante, procédant de la parataxe (juxtaposition) : “Dixitque Deus : fiat lux et facta est lux” (Genèse 1,3).” J’ai voulu en savoir un peu plus.

 

Je remonte au texte-calque de Chouraqui. En hébreu on lit :

“Elohim dit

sera lumière

fut lumière”`

Ici la parataxe est parfaite.

Elohim c’est la raison divine qui alterne avec le tétragramme YHVH “Yahvé” qui représente l’amour divin.

Depuis la Septante pour le grec et saint Jérôme pour le latin et donc pendant vingt siècles on traduit “Et Dieu dit : “Que la lumière soit” Et la lumière fut.“

André Chouraqui se rapproche de l’original avec

“Elohim dit :

“La lumière sera”

Et la lumière est”

 

(3) Vient Henri Meschonnic qui conteste toute la tradition, rejette Chouraqui dans cette continuité et introduit sa propre discontinuité en jugeant, preuves à l’appui, qu’il serre le texte biblique au plus près. Et cela donne chez Meschonnic :

“et Dieu a dit

qu’il y ait la lumière

et il y a eu la lumière”

On note que malgré ses efforts Meschonnic respecte les deux “Et” qui semblent être consubstantiels à la stylistique et à la métrique occidentale.

Pourtant par rapport à la traduction-calque on remarque de sérieuses difficultés.

  1. Le subjonctif peut passer pour un optatif, un souhait réalisé par un autre dieu, un dieu démiurge et les Gnostiques se ne sont pas privés d’utiliser cette possibilité. Le futur au contraire c’est l’Etre qui dit et agit.
  2. Il y a une discontinuité narrateur / acteur :

“Elohim dit” = narrateur

(1° rupture)

“sera lumière” = acteur

(2° rupture)

“fut lumière” = narrateur

Donc deux ruptures. Le narrateur donne la parole à Dieu mais Dieu a-t-il le pouvoir qu’il dit avoir ? La réponse est donnée rapidement : le narrateur atteste que la lumière a été créée.

  1. l’inversion “sujet/verbe” dans le couple “lumière / être” jette le terme “lumière” en fin de séquence et accentue la force du parallélisme.

 

(4) La suite est intéressante. Je la donne dans la traduction Meschonnic que je retiens comme traduction de référence :

“et Dieu a vu

la lumière c’est bien

et Dieu a séparé

entre la lumière

et entre l’ombre

et Dieu a appelé

la lumière jour

et l’ombre

il l’a appelée nuit

Et il y a eu

un soir

et il y a eu

un matin”

La tradition talmudique considère que la lumière devenue jour est une émanation affaiblie de la lumière primordiale qui existe sans ombre. Noter qu’une Upanishad dite de l’énergie, texte de l’hindouisme, évoque la même distinction.

 

Approche de 2016

 

(5) J’ai découvert que cette histoire de « sublime » qui relève de la rhétorique, a irrigué toute la poétique occidentale pendant les XVIII° et XIX° siècles. Ce qui n’est pas rien. Le sublime continue du reste à faire parler de lui si l’on en croit Patrick Marot « La littérature et le sublime » (2006, voir plus loin) Boileau donne le coup d’envoi avec sa traduction de Longin, rhéteur du I° siècle auteur du « Traité du Sublime ». On parle désormais du « Pseudo-Longin » (Wikipédia). Dans « Introduction à la philosophie esthétique.  Longin et la rhétorique du sublime » (2007) Jacques Darriulat fait un point très savant sur cette question

www.jdarriulat.net/Introductionphiloesth/Antiquite/Longin.html

 

(6) Edmund Burke dans sa « Recherche philosophique sur l’origine de nos idées sur le sublime et le beau » (1757) (Wikipédia) lance sur le sujet une réflexion européenne puisqu’il est lu aussi bien par Denis Diderot que par Emmanuel Kant. « Pour Burke, les origines de nos idées du beau et du sublime peuvent être comprises en fonction de la causalité aristotélicienne. Selon la physique et la métaphysique d’Aristote, la causalité est divisible en quatre types de causes : formelles, matérielles, efficientes et finales. La cause formelle du beau est la passion engendrée par l’amour ; la cause matérielle concerne l’aspect de certains objets : petitesse, douceur, délicatesse, etc. ; la cause efficiente est relative à ce qui calme l’homme ; la cause finale est la divine providence. Ce qui est particulier chez Burke est que le beau ne peut pas être compris en fonction des critères classiques tels que les proportions, l’adéquation ou la perfection. Le sublime a sa propre structure causale : sa cause formelle est la passion engendrée par la crainte (en particulier la crainte de la mort) ; sa cause matérielle est relative à la grandeur, l’infinité et la magnificence de certains objets ; sa cause efficiente pèse sur les nerfs de l’homme ; sa cause finale est la création de Satan par Dieu et la bataille entre les deux telle qu’elle est présentée dans le Paradis perdu de John Milton. Le travail de Burke est le premier exposé philosophique abouti qui marque une distinction nette entre le beau et le sublime. » (Wikipédia).

 

(7) On se perdrait rapidement dans des considérations annexes. Je préfère revenir à l’ « ekstasis » au « ravissement » : « La définition du sublime par Ps.-Longin met l’accent, comme dans la tradition rhétorique, sur l’effet qu’il produit. Mais elle insiste en même temps sur ce qui distingue cet effet des effets du discours persuasif qui, selon la définition cicéronienne, vise à la fois à éduquer ( docere), à plaire ( delectare) et à émouvoir ( movere). L’effet que vise le sublime correspond essentiellement au movere, que Cicéron considérait d’ailleurs comme l’effet le plus déterminant du discours rhétorique, celui qui emporte l’adhésion de l’auditoire. (…) ravissement (eis ekstasis Toujours et partout, quand il s’accompagne d’un choc, l’étonnant l’emporte sur ce qui ne vise qu’à nous persuader et à nous plaire. L’action de la persuasion le plus souvent dépend de nous. Le sublime au contraire, comportant un pouvoir et une force invincibles, s’installe complètement au-dessus de l’auditeur […] Quand le sublime vient à éclater où il faut (kairiôs ), c’est comme la foudre : il disperse tout sur son passage et montre sur le champ, concentrée, la puissance de l’orateur » (I, 4). Cette force irrésistible du Sublime entraine une autre caractéristique qui le distingue également du discours persuasif : son universalité. Contrairement à l’effet rhétorique qui, selon la définition aristotélicienne, agit le plus souvent et s’adresse à la plupart des hommes, le sublime agit sur tous et toujours : « Une chose est véritablement sublime qui plaît toujours et à tous les hommes » (VII, 4). (d’après Barbara Cassin et Jacqueline Lichtenstein) :

http://robert.bvdep.com/public/vep/Pages_HTML/$SUBLIME1.HTM

 

(8) On comprend mieux les débats qui ont mis aux prises Boileau et Pierre-Daniel Huet pendant quarante ans au sujet justement du « Fiat lux » . « L’idéal du sublime selon Boileau consiste en un équilibre entre la raison et l’imagination, et en une transparence des signes aux choses » dont le « Fiat lux » serait l’exemple le plus probant. Pierre-Daniel Huet, qui était évêque d’Avranches, pensait au contraire que « le sublime est dans les choses et ne peut être que masqué par la rhétorique. » (d’après Patrick Marot, « La littérature et le sublime » Presses universitaires du Mirail 2006)

https://books.google.fr/books?isbn=2858168660

 

(9) Patrick Marot « La littérature et le sublime » (PUM 2006) 520 p. « On sait depuis l’Antiquité que la littérature et le sublime ont partie liée. Pourtant, malgré les fréquentes occurrences du terme chez les écrivains et l’importance reconnue par les traditions poétique et esthétique aux textes fondateurs sur le sublime (de Longin à Lyotard), le mot lui-même semble pâtir d’une signification incertaine, ou au contraire d’acceptions multiples, qui en gênent la saisie. Et de fait, il a fini par synthétiser toute une constellation de termes disparates, voire des notions contradictoires : ces tensions font sa richesse, mais expliquent aussi qu’il est difficile de ramener à l’unité ce qui assure, tour à tour ou simultanément, les caractéristiques de la lumière et de l’obscurité, de la profondeur et de l’éclat, de la visibilité et de l’invisibilité, du beau et du terrible… Le discours philosophique s’est largement emparé du sublime, au point de réduire trop souvent la part du littéraire à une illustration. L’enjeu du présent ouvrage est de montrer que, bien au-delà d’une application des modèles, les différentes inscriptions littéraires et artistiques du sublime, dans leurs contradictions et leurs équivoques, produisent le sens en engageant les œuvres à se confronter à ce qui excède leurs moyens, à ce qui fonde la représentation en-deçà ou au-delà d’elle-même. Patrick Marot est professeur de Littérature française à l’Université Toulouse-le Mirail. Il est aussi directeur-adjoint de l’équipe de recherche ELH. Ses sujets de prédilection sont Julien Gracq, la littérature narrative des XIXe-XXe siècles, et l’esthétique littéraire. » (4° de couverture)

 

(10) Ce qui est étrange c’est que Longin inclut le « Fiat lux » dans son traité sur le sublime alors que tous les autres exemples qu’il évoque viennent de la littérature grecque. On pense que cet apport vient de Philon d’Alexandrie. Voici ce qu’il en dit, selon la traduction de Boileau :

 

Chapitre 7. De la sublimité dans les pensées. 9.9 « Ainsi le législateur des Juifs, qui n’était pas un homme ordinaire, ayant fort bien conçu la grandeur et la puissance de Dieu, l’a exprimée dans toute sa dignité au commencement de ses lois, par ces paroles :

DIEU DIT: QUE LA LUMIÈRE SE FASSE, ET LA LUMIÈRE SE FIT. QUE LA TERRE SE FASSE, LA TERRE FUT FAITE. » (Pseudo-Longin, traduit par Boileau)

Cette traduction me paraît faible si on la compare à celle de Meschonnic :

“et Dieu a dit

qu’il y ait la lumière

et il y a eu la lumière”

 

et surtout celle de Chouraqui, calque de l’hébreu :

 

“Elohim dit

sera lumière

fut lumière”`

 

 

(11) Boileau venait de publier sa première édition de Longin en 1674. Il avait alors 38 ans. Il était célèbre. Un jeune hélleniste de 23 ans, André Dacier, lui avait fait parvenir des notes critiques dont il tiendra compte à partir de la réédition de 1683. Certaines lui paraissent justifiées, d’autres non. Il en est d’acerbes éditées par Jean-Philippe Grosperrin (2010) dont il n’est pas sûr qu’il ai osé les communiquer à Boileau.

https://www.cairn.info/revue-litteratures-classiques1-2010-2-page-193.htm

André Dacier reconnaît que le français se prête mal à la traduction du sublime. Il a dû apprécier que Boileau ait versifié, d’une manière heureuse, les exemples de Longin. Il insiste sur la qualité du sublime : « Le sublime par un effort auquel on ne peut résister, se rend entièrement maitre de l’auditeur. (…) La marque infaillible du sublime, c’est quand nous sentons qu’un discours laisse beaucoup à penser, [qu’il] fait d’abord un effet sur nous, auquel il est bien difficile, pour ne pas dire impossible, de résister, et qu’en suite le souvenir nous en dure. » (« Notes de feu Mr Dacier sur la traduction française du Traité du sublime de Longin par Mr Boileau Despréaux. »)

 

(12) Or ce ravissement (ekstasis) est universel et il apparaît malgré les traductions et à travers elles. Ce n’est donc plus un problème de rhétorique mais de contenu. Le sublime du « Dieu a dit » frappe comme la foudre, comme une évidence qu’on ne peut discuter et qui devient lui-même un objet de méditation. J’essaie de remonter à l’origine du monde et je bute sur le mystère de ce dieu qui parle et qui agit par sa parole.

 

(13) 28 RHE sublime Boileau 2016-01-31

« Le style sublime veut toujours de grands mots ; mais le Sublime se peut trouver dans une seule pensée, dans une seule figure, dans un seul tour de paroles. Une chose peut être dans le style sublime, et n’être pourtant pas Sublime, c’est-à-dire n’avoir rien d’extraordinaire ni de surprenant. Par exemple, Le souverain arbitre de la nature d’une seule parole forma la lumière. Voilà qui est dans le style sublime : cela n’est pas néanmoins Sublime; parce qu’il n’y a rien là de fort merveilleux, et qu’on ne pût aisément trouver. Mais, Dieu dit: Que la lumière se fasse, et la lumière se fit. Ce tour extraordinaire d’expression qui marque si bien l’obéissance de la créature aux ordres du créateur, est véritablement sublime, et a quelque chose de divin. Il faut donc entendre par Sublime dans Longin, l’Extraordinaire, le Surprenant, et comme je l’ai traduit, le Merveilleux dans le discours. » (Boileau, préface à sa traduction du traité sur le sublime, éd 1701)

 

(14) Rapprochons ce ravissement de cet autre sublime : « Dieu créa l’homme à son image et à sa ressemblance » (Genèse 1, 27). Le maître fait agir l’esclave par l’ordre qu’il lui donne. L’esclave obéit. On a pu calculer qu’actuellement, la technique nous permettait d’avoir à notre disposition l’équivalent de 150 esclaves. L’humanité peut avoir l’impression de toute puissance. Ce que voudrait le transhumanisme où l’homme ayant réalisé son immortalité pourrait se croire semblable à Dieu et pourquoi pas Dieu lui-même. Mais c’est être victime d’ « hubris », de démesure.

 

Roger et Alii, 2 300 mots, 13 800 caractères, 2016-09-09

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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