02 BIB Jésus Cachemire 1993 – 2015

Gérard Mordillat et Jérôme Prieur viennent de publier « Jésus selon Mohamet » (Seuil / Arte 2015). On sait que pour l’islam Jésus n’est pas mort sur la croix. Mais, alors, qu’est-il devenu ? Aurait-il fini ses jours au Cachemire ?

Andreas FABER-KAISER « JÉSUS A VÉCU AU CACHEMIRE.

La tombe de Jésus à Srinagar ? » (Editions De Vecchi 1993).

1. Cet ouvrage a été publié en 1976 et d’abord en espagnol. Il souffre de nombreuses insuffisances : informations et références quelquefois inexactes, imprécises ou non datées. Les interprétations d’un certain nombre de faits historiques sont quelquefois tendancieuses et les analyses sur les Mayas et les soucoupes volantes paraîtront déplacées à beaucoup. Mais ceci fait partie des hypothèses personnelles de l’auteur : respectons-les. L’ouvrage est exempt de toute polémique et se présente comme un dossier présentant des pièces à examiner, à discuter, à compléter.

Andréas Faber-Kaiser a mené son enquête au Cachemire avec l’aide du professeur Hassnain, directeur des départements des bibliothèques, archives et musées du Cachemire, historien du Cachemire et spécialiste des études bouddhistes et indiennes.

2. Grâce au professeur Hassnain, l’auteur et sa femme ont pu visiter le « Rozabal« . Il s’agit d’un tombeau situé dans le centre de la ville de Srinagar, capitale du Cachemire. Ce tombeau est vénéré comme celui de Jésus. Jésus serait mort à cet endroit. Ce tombeau est devenu un lieu de pélerinage.

Par ailleurs, aux environs de Bandipur, à 58 kms au nord de Srinagar, on vénère la tombe de Moïse. Elle est gardée par une petite communauté juive (ou plutôt de beni-Israël, voir plus loin) de 45 familles. Ce lieu de culte est tenu très discret pour éviter des troubles dans la région. Enfin, dernière étrangeté, on vénère la tombe de Marie au Pakistan, à 10 km de Rawalpindi.

3. Ces lieux ont été photographiés par l’auteur et sa femme (dossier de 51 clichés en couleurs). Par ailleurs l’ouvrage fournit une liste impressionnante de noms de lieux du Cachemire et des pays limitrophes (jusqu’au Ladakh et au Tibet) qui ont leurs correspondants dans la Bible. Ainsi la tombe de Moïse au Cachemire se trouve au sommet du mont Nabubaal. De cet endroit, on voit Bandipur, Hazbal, Moab et Pisga. Ces noms correspondent respectivement au mont Nebo, Bet-Péor, Heshbon, Moab et Pisga.

4. Les traditions écrites et orales du Cachemire et des pays avoisinants font état de la venue dans ces régions de Moïse puis Jésus, Marie et Thomas. Il existe à la lamaserie de Hémis, non loin de Leh (capitale du Ladakh) des rouleaux concernant le bouddha Isa (Jésus). Vers 1890, un voyageur russe, Nicolas Notovitch les consulta et en publia la traduction sous le titre « La vie inconnue de Jésus-Christ » (en français et en anglais 1894). Ces textes font état d’un premier voyage de Jésus au Cachemire lors de ses années obscures (de 13 à 29 ans). D’autres textes et les tombeaux évoqués plus haut donnent à penser qu’après sa résurrection il se serait rendu une seconde fois au Cachemire ; il y aurait pris femme, en aurait eu des enfants et serait mort à 116 ans, laissant le souvenir d’un grand prophète auteur de nombreux miracles. L’auteur a du reste rencontré un descendant direct de Jésus, Sahibzada Basharat Saleem qui détiendrait l’arbre généalogique complet de sa famille. Par tradition, le fils aîné de la famille est chargé, génération après génération, de maintenir en bon état le « Rozabal », le tombeau de Jésus. En quoi ce côté oriental de l’histoire de Jésus peut-il se rapprocher de son versant occidental, celui que nous connaissons et que nous tenons pour seul vrai ?

5. On sait qu’après la mort de Salomon le royaume d’Israël se scinda en deux : Israël, en Samarie regroupait dix tribus et Juda, capitale Jérusalem, les deux autres (Juda et Benjamin). Les relations étaient mauvaises : Achaz, roi de Juda, appela les Assyriens contre Israël et leur paya tribut. Les Assyriens, sous la conduite de Sargon, déportèrent en – 721 les Hébreux du royaume d’Israël en Assyrie, Mésopotamie et Médie (près de la mer Caspienne). Une partie de l’élite put cependant se réfugier à Jérusalem.

6. La politique assyrienne (Teglath-Phalassar III et Sargon, son successeur et usurpateur), matait les rébellions par des transferts massifs de populations. Ainsi la Samarie fut repeuplée avec des colons assyriens. L’empire assyrien fut détruit et remplacé par Babylone. Mais la politique resta la même. Nabuchodonosor détruisit Jérusalem et déporta ses habitants à Babylone (-587). Une partie des exilés rentra à Jérusalem (-536) grâce à Cyrus roi des Mèdes et des Perses qui venait d’écraser Babylone. Ensuite Darius Ier étendit ce royaume jusqu’à l’Indus. L’empire perse, trop vaste, se désagrégea. En -332 Alexandre s’en empara étendant sa domination jusqu’à l’Afghanistan et l’Inde.

7. Ainsi la colonisation se faisait vers l’Est avec des groupes de populations fragmentés, exilés de plus en plus loin. Les descendants du royaume de Juda se disent juifs : on les trouve en Palestine, Arabie, Turquie, Irak et Iran. Au delà (Afghanistan, Pakistan, Cachemire) on trouve les descendants des dix tribus. Ils sont souvent islamisés mais se reconnaissent comme beni-Israël (fils d’Israël). Ces groupes d’exilés gardaient certainement le plus de contacts possibles entre eux. On pouvait aller ainsi de Palestine jusqu’au Cachemire et en revenir. C’est peut-être la même filière qu’ont suivie les chrétiens nestoriens dont on retrouve la trace en Chine et au Tibet. Ces précisions éclairent un peu les étrangetés de l’enquête menée par Andréas Faber-Kaiser.

8. Pendant l’exil de Babylone les scribes mettent en ordre les textes qui vont constituer la Tora (Pentateuque). Celle-ci dit qu’on ne connaît pas le tombeau de Moïse mais qu’il est mort sur le mont Nebo, en face de Jéricho (Deut.34 :1-5). Dans cet épisode figurent un certain nombre de lieux semble-t-il mal identifiés dans la Bible mais qui existent au Cachemire. Dans les deux traditions, Moïse meurt face à la Terre Promise. Simplement celle-ci est plus riante au Cachemire qu’en Palestine. Peut-on imaginer qu’à Babylone, les scribes auraient fondu des traditions venues à la fois du Cachemire et de Palestine ? Et comment Moïse qui fait sortir son peuple d’Egypte vers -1300 aurait-il pu venir mourir en face d’une terre que ses descendants ne connaîtront que bien après – 721 ?

9. On peut supposer un effet de fable au sens noble du terme. Les gens du pays, peut-être les descendants d’exilés, s’identifient à une histoire prestigieuse, rebaptisent des lieux, recréent une histoire, refont une généalogie, non pas pour tromper les historiens du futur auxquels ils ne pensent pas, mais simplement pour se donner des raisons de vivre. On songe aux vers célèbres de Patrice de la Tour du Pin :

Tous les pays qui n’ont pas de légende

Seront condamnés à mourir de froid”

Ainsi s’expliquerait globalement le versant oriental de Moïse. œuvre des beni-Israël. Andréas Faber-Kaiser semble faire erreur pour cette partie de son étude.

10. Pour Jésus le problème se pose un peu différemment. En ce qui concerne le premier voyage de Jésus voici ce que disent les rouleaux de la lamaserie de Hemis.

« Peu de temps après, un bel enfant naquit au pays d’Israël. Dieu lui-même par la bouche de cet enfant pour expliquer l’insignifiance du corps et la grandeur de l’âme.

Les parents de cet enfant étaient pauvres ; ils appartenaient à une famille connue pour sa piété, qui avait oublié son ancienne prospérité terrestre en vénérant le nom du Créateur et en le remerciant des malheurs dont il l’avait affligée.

Afin de récompenser cette famille qui avait suivi sans défaillance le chemin de la vérité, Dieu bénit leur premier-né et le choisit pour racheter ceux qui étaient tombés dans le malheur et soigner ceux qui souffraient.

L’enfant divin, qu’ils appelèrent Isa, parla dès son enfance du Dieu unique, indivisible, exhortant les masses égarées à se repentir et à se purifier de leurs fautes.

Les gens vinrent de toutes parts pour l’écouter et furent émerveillés par les paroles de sagesse qui jaillissaient de sa bouche enfantine ; les israélites affirmaient que l’esprit saint demeurait en cet enfant.

Quand Isa atteignit l’âge de 13 ans, âge auquel un israélite doit prendre femme,

La maison où ses parents gagnaient humblement leur pain commença à être le lieu de réunion de gens riches et nobles qui désiraient avoir le jeune Isa pour gendre, car de tous les côtés, il était connu par ses discours édifiants qui célébraient le nom du Tout-Puissant.

C’est alors qu’Isa quitta secrètement la maison de ses parents, abandonna Jérusalem et prit le chemin du Sindh avec une caravane de marchands.

Il avait l’intention d’approfondir sa connaissance du divin et d’étudier les lois des grands Bouddhas. »

La suite du texte décrirait l’approfondissement de sa formation en Inde (yoga, prière, guérisons), son enseignement (fondé sur l’égalité des hommes et l’amour) et sa prédication.

11. Sur ce texte, il semble que nous n’ayons que le témoignage de Notovitch. A supposer que le texte existe, il a pu être une pieuse création de chrétiens nestoriens comme pour le versant oriental de Moïse. Mais inversement, Jésus a pu vouloir rencontrer des gourous possédés du divin et, au moins jusqu’au Cachemire, il pouvait être accueilli chez des beni-Israël. L’auteur fournit des hypothèses assez plausibles.

12. Ainsi ce voyage peut éclairer l’enseignement de Jésus lors de son retour en Palestine. « Ne prenez pas le chemin des païens et n’entrez pas dans une ville de Samaritains ; allez plutôt vers les brebis perdues de la maison d’Israël » (Mat.10:5-6). Il refuse d’abord d’écouter la Cananéenne car dit-il « Je n’ai été envoyé qu’aux brebis perdues de la maison d’Israël » (Mat.15:24). Ces « brebis perdues » peuvent être les survivants des dix tribus qu’il a rencontrés. Sa mission serait de réunir d’abord spirituellement Juda et Israël, reconstituer moralement le royaume de David qui porterait témoignage aux nations. Cette mission échoue. Il élargit alors la portée du message à l’humanité, sans l’intermédiaire d’Israël.

13. Reste évidemment la résurrection ! L’auteur fait état des sympathies marquées de Pilate pour Jésus (avec malheureusement une lettre qu’on sait apocryphe de Pilate à Tibère). Il laisse entendre que Jésus pouvait encore être vivant à la descente de croix. Il suggère que les soins énergiques de Joseph d’Arimathie et de Nicomède ont pu l’aider à revenir à la vie. Revenu à la vie, Jésus reste un homme traqué par ses ennemis. Ses apparitions sont rares et rapides. Elles ne se font que près d’amis sûrs qui ne le reconnaissent pas toujours. C’est l’Ascension… ou plutôt selon l’auteur, un départ vers Damas (où il se révèlerait en personne à Paul). Après Damas ce serait le départ vers le Cachemire avec sa mère (qui meurt au Pakistan) et Thomas qui poursuit vers les Indes après la mort de Jésus. On connaît la suite de l’enquête.

14. L’intérêt du livre vient des questions qu’il soulève. Sur les dix tribus d’Israël et leur l’exil à travers l’empire perse. Sur les liens possibles entre l’occident et l’orient à travers la personne de Jésus et son message. Dans l’hindouisme et le bouddhisme on retrouve les mêmes thèmes et les mêmes miracles. L’Islam affirme que Jésus n’est pas mort sur la croix et le vénère comme prophète. Notre connaissance des textes orientaux s’améliore. Des mystères, des contradictions vont s’éclairer. L’essentiel, c’est l’universalité, l’unicité et la force du message de non-violence, de paix et d’amour prêché et vécu par Jésus. Et dont le Coran fait grand cas.

Roger Favry 20 août 1993, 27 février 1997.

15. Ajout 2015 Roger : « Roza Bal » (Wikipédia) : « D’après Mirza Ghulam Ahmad, Jésus, tombé dans un coma profond, aurait effectivement survécu à sa crucifixion. Soigné, il aurait par la suite beaucoup voyagé au delà de l’Euphrate. Il aurait fini sa vie à Srinagar, y serait mort à un âge avancé, et y aurait été enterré sous une imposante pierre tombale. Le bâtiment contient une deuxième sépulture, celle de Sayed Nasr e’Dine Rizvi (Syed Nasir-u-din), un saint musulman du xve siècle admirateur de Jésus qui demanda à être inhumé à côté de sa tombe. C’est à cette occasion que le bâtiment a été construit sur le « Lieu de la tombe du prophète » (Roza Bal).

« La tradition locale tient pour assurée que Yuz Asaf est bien Jésus. En 1889, Mirza Ghulam Ahmad a lancé son mouvement de réformes de l’Islam appelé « ahmadisme », en s’appuyant entre autres sur cette tradition. Cette conviction est donc partagée par les adeptes de ce mouvement. Pour assurer cette croyance, le mouvement s’appuie aussi sur des textes mentionnant Jésus rédigés en arabe, en farsi, en Pāli et sur des mentions de Isa-masiha (« Îsâ le Messie ») dans des textes de la culture hindoue, rédigés en sanskrit. Dans le Bhavishya Purana Isa-masiha (Jésus) rencontre le roi Shalivahana à Srinagar. »

https://fr.wikipedia.org/wiki/Roza_Bal

Roger et Alii

Retorica

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