02 BIB juges crime Guibea 2006

Le livre des Juges : « Le Livre des Juges (en hébreuSefer Shoftim) est l’un des livres de la Bible hébraïque. Il raconte la période de l’histoire des Hébreux entre la conquête du Pays de Canaan (rapportée dans le livre de Josué) et l’apparition de la royauté. À cette époque (vers -1150-1130), le pouvoir est exercé par les Juges. C’est sous la pression d’un danger précis et sur un mode plutôt défensif que les tribus d’Israël mettent à leur tête un chef : c’est l’époque des Juges (shofet). »  (Wikipédia). L’épisode qui suit est très important car il montre d’une manière dramatique que les juges n’ont plus d’autorité.  Le règne des rois va venir.

Juges chap 19 – 20.8 La concubine du lévite

  1. Il s’agit, probablement comme on le verra plus loin, d’un lévite réputé. Il vit dans la “montagne d’Ephraïm” (où se trouve Silo) à une trentaine de kms au nord de Jérusalem. Il semble qu’il ait une femme légitime pour les enfants et une concubine pour le plaisir. Le texte hébreu suggère qu’elle a “putassé” : coupable, elle s’enfuit du domicile du lévite, pour se réfugier chez son père, à Bethléem de Juda, à huit kilomètres au sud de Jérusalem, comme s’il s’agissait de l’équivalent familial d’une ville-refuge. Le lévite vient l’y chercher peut-être parce qu’il y tient, plus probablement pour la ramener et la faire lapider, châtiment qu’exige son rang. Le père accueille le lévite avec joie et le retient cinq jours. Plusieurs raisons peuvent expliquer ce comportement. Le lévite est originaire de Bethléem de Juda. Il connaît donc bien le père qui retiendrait le lévite pour procurer quelques jours de répit à la malheureuse. Il est possible que le père veuille profiter le plus longtemps possible des bienfaits du culte et de la divination, propres à certains lévites itinérants d’alors, comme cela se passe dans l’histoire qui précède immédiatement celle-ci. Un lévite quitte Bethléem de Juda pour gagner la montagne d’Ephraïm (chap 17). Pourrait-il s’agit du même homme ? Ceci lierait profondément les deux épisodes.
  1. Le sixième jour le lévite reprend sa route avec son serviteur, sa concubine et leurs ânes. Ils évitent des villes cananéennes pour choisir Guibéa, à six kms au nord de Jérusalem. Le lévite s’arrête chez un vieillard originaire de la montagne d’Ephraïm et qui sympathise donc avec le lévite. Guibéa est une ville pervertie, à la fois inhospitalière et sodomite, les deux traits étant liés comme dans l’épisode de Lot. Une bande de mauvais garçons, “bélial” y sévit. Belial deviendra un nom propre pour désigner le diable. Ils veulent “connaître l’étranger”. Comme dans l’affaire de Lot (Gen 19), le vieillard offre sa fille vierge pour satisfaire les attaquants. L’hospitalité passe avant l’honneur familial car un étranger peut être un ange, un envoyé de Dieu. Après discussion le lévite livre sa concubine, de toute manière déjà déshonorée et donc condamnée à mort. Les mauvais garçons la violent toute la nuit et au matin elle meurt d’épuisement sur le seuil de la maison du vieillard.
  1. Nous sommes au 7ème jour. Le lévite charge le cadavre, rejoint la montagne d’Ephraïm, le découpe en 12 morceaux à l’aide d’un couteau sacrificiel et les fait porter aux douze tribus d’Israël dont il convoque les “pierres d’angle”, les responsables. La réunion se tient à Miçpa, à 13 kms au nord de Jérusalem. Il leur donne une explication quelque peu mensongère qui dégage sa responsabilité:

– les mauvais garçons deviennent des notables, les “maîtres de la ville”.

– ils auraient voulu le tuer

– il ne dit pas qu’il a livré sa concubine.

S’il parlait de “mauvais garçons”, ce serait une affaire propre à la ville de Guibéa et à la tribu de Benjamin dont elle dépend. Mais il n’avait guère de chance de se faire rendre justice à Guibéa même, compte-tenu de l’ambiance de la ville et même de la tribu comme on le verra plus loin.

  1. Les “vauriens” (“bélial”) sont un foyer du Mal. Il s’agit de l’extirper. Découper la dépouille de la concubine en douze morceaux à l’aide d’un couteau sacrificiel devient un acte rituel et la destruction de Guibéa un holocauste indispensable pour extirper, annihiler le Mal. Malheureusement les Benjaminites s’y refusent d’où le conflit qui suit (Juges 20,9 à 21 et fin du livre). C’est une guerre civile qui se déclenche faute d’autorité supérieure reconnue par tous. Le livre suivant, 1 Samuel, va en tirer les conséquences : Israël se donnera un roi.

Juges chap. 20.9 – 21 Châtiment du crime de Guibéa

  1. Le récit est fait de lambeaux assemblés mais offre un matériau de réflexion spirituelle. Les lieux se définissent par rapport à Jérusalem qui alors n’existe pas encore. Ainsi la montagne d’Ephraïm est à 30 kms au nord de Jérusalem de même que Silo, Bethel en est à 20 kms, Miçpa à 13 kms et Guibéa à 6 kms. Bethléem de Juda est à 8 km au sud de Jérusalem. Ainsi la montagne d’Ephraïm serait à 38 km de Bethléem de Juda.
  1. Tout le peuple rassemblé à Miçpa écoute le lévite et prend la décision de marcher contre Guibea selon un tirage au sort de 1/10 étendu à toutes les forces armées (10/100 puis 100/1000 puis 1000/10.000). En même temps ils demandent à la tribu de Benjamin de livrer les coupables qui sont en son sein. La solidarité tribale conduit les Benjaminites à refuser. Le mal n’est donc pas balayé mais s’étend comme une tache d’huile.
  1. Benjamin peut aligner 26.000 hommes plus 700 gauchers habiles frondeurs. Israël lui oppose 400.000 hommes. Ils montent à Béthel, consultent YHVH dont l’oracle répond étroitement à la question posée : “C’est Juda qui montera le premier.” Cet assaut est une défaite : 22.000 morts du côté d’Israël.
  1. Retour d’Israël à Béthel avec cette fois des larmes (“ils pleurèrent devant YHVH jusqu’au soir. L’oracle dit : “Montez contre lui (Benjamin)”. La bataille a lieu à l’endroit même du premier assaut. C’est encore une défaite avec 18.000 morts pour Israël.
  1. Israël a perdu d’une manière significative 22.000 + 18.000 = 40.000 soldats, soit le dixième de son effectif. Pour la troisième fois Israël interroge YHVH mais cette fois dans les règles : pleurs, jeûne et sacrifice. Son oracle, plus précis, vaut engagement : “Montez, car demain je le livrerai entre tes mains.”
  1. Israël l’emporte grâce à une embuscade gigantesque qui attire les Benjaminites à l’extérieur de la ville. Ils tuent 30 hommes d’Israël mais la ville est envahie par “10.000 hommes d’élite de tout Israël” qui signalent, comme prévu, leur présence au reste de l’armée par une grande fumée car ils ont mis le feu à la ville. Israël cesse de fuir devant Benjamin lequel se retrouve pris en tenaille et tente de s’échapper vers le désert. Benjamin perd successivement 18.000 puis 5.000 puis 2.000 hommes, au total 25.100 combattants. 600 hommes se refugient au roc de Rimmôn (6 kms à l’est de Béthel) et y restent quatre mois. La tribu de Benjamin est détruite. Le mal est extirpé mais à quel prix !
  1. La restauration de la tribu de Benjamin fait l’objet du dernier chapitre.Il y a le serment prononcé à Miçpa : “Aucun de nous ne donnera sa fille à un Benjaminite”. D’une manière contradictoire le peuple se rend à Béthel et gémit : “Pourquoi faut-il qu’en Israël il manque une tribu d’Israël ?”
  1. La solution va venir d’un nouveau massacre. Les habitants de Yabech en Galaad, à l’est du Jourdain n’avaient pas participé à la guerre contre Benjamin. Israël leur en fait grief, envoie 12.000 hommes qui les vouent à l’anathème, sauf les jeunes filles vierges au nombre de 400. Elles qui sont amenées au camp, à Silo, en pays de Canaan (18 km au nord de Béthel et 30 de Jérusalem). Ce haut lieu était particulièrement sacré. La Tente de la Rencontre y avait été installée après l’entrée en Canaan et c’est de Silo que Josué avait envoyé les arpenteurs pour répartir les territoires. L’Arche y résidait et une grande fête s’y donnait tous les ans pour l’honorer.
  1. On dit de YHVH qu’”il avait fait une brèche parmi les tribus d’Israël”. On ne dit pas s’il est à l’origine de l’arrangement qui suit. La scène se passe quatre mois après le funeste massacre. Les 600 Benjaminites survivants ont la vie sauve et ils reçoivent les 400 vierges de Yabech. Les 200 manquantes vont être prises sur les filles de la ville sainte de Silo, celles qui dansent pour l’Arche. Pour calmer les pères et frères des jeunes filles on leur tient un raisonnement en forme de menace : “Faites-nous grâce en leur faveur (les survivants des Benjaminites), car nous n’avons pu prendre une femme pour chacun dans la guerre. Et ce n’est pas vous qui leur avez données ; en ce cas vous seriez coupables.”

14 . Les 600 couples ainsi constitués “s’en allèrent et revinrent dans leur héritage. Ils rebâtirent les villes (de Benjamin) et y habitèrent”. Le rapt des femmes est une pratique courante. Certaines ethnies ne conçoivent le mariage que sous cette forme, selon des modalités variables, notamment celle où la jeune fille se laisse enlever par celui qu’elle aime.

  1. La leçon spirituelle de l’épisode se situe dans la triple consultation d’YHVH. D’abord Israël fait preuve de suffisance, puis verse des larmes avant d’en venir à un repentir sincère. Ils n’entendaient jusque-là que ce qu’ils voulaient bien entendre. Leurs trois demandes évoluent :

v.18 :“Qui de nous montera le premier au combat contre les fils de Benjamin ?” –

v.23 : “Dois-je de nouveau engager le combat contre les fils de Benjamin mon frère ?”

v.28 : “Dois-je recommencer encore à marcher au combat contre les fils de Benjamin, mon frère, ou dois-je m’abstenir ?”

Celui qui s’élève sera abaissé. Inversement. Israël se remet en question et Dieu lui inspire l’idée de l’embuscade comme lors de la bataille d’Aï (Josué 7 et 8) “Je me révèlerai à celui qui me cherche de tout mon cœur” dit un psaume.

  1. On pensera qu’YHVH a la main lourde : 40.000 morts du côté d’Israël, 25.100 du côté de Benjamin, une tribu détruite dans un génocide presque complet, une solution de remplacement assez bizarre et qui montre l’embarras de tout un peuple. Et tout cela pour extirper le mal provoqué par un crime local ?
  1. Faute de contre-preuve on admettra l’historicité du texte. Une véritable guerre civile, particulièrement meurtrière, a éclaté sous un prétexte qui n’avait rien de futile compte-tenu de l’intensité des croyances. On peut dire que ce n’est pas trop cher payer pour la sainteté d’un peuple. La solution de l’arrangement est trouvée dans l’ombre même de l’Arche, même si YHVH ne se manifeste pas ouvertement.
  1. Le récit prend quelque part valeur d’exemple : “On n’a pas fait tout cela pour rien”. Benjamin a pu renaître, purifié. Ce récit est alors la terrible matrice de nouveaux crimes. C’est le raisonnement que tenaient les Khmers rouges de Pol-Pot quand ils martyrisaient leur peuple : la mort d’un million de personnes sur six millions était le prix à payer pour obtenir l’homme nouveau, définitivement purifié .
  1. Mais le narrateur prend une toute autre direction et conclut : “En ce temps-là, il n’y avait pas de roi en Israël ; chacun faisait ce qui lui plaisait.” Comprendre : faute d’interlocuteur unique, YHVH devait utiliser des moyens détournés et coûteux pour faire passer son message. Désormais on va recourir à la royauté : Saül, puis David, puis Salomon.

Roger et Alii

Groupe « Tora et Tradition » (Cercle d’Etudes Juives et Hébraïques)

(1 960 mots, 11 400 caractères)

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