02 BIB Salomon Saba richesses 2008_09

Le chapitre 10 du 1er livre des Rois se présente en deux parties, profondément liées :

A. La visite de la reine de Saba (1Rois 10, 1 à 13)

B. Les richesses du roi Salomon (1Rois, 14 à 29 fin)

1. Visite de la reine de Saba

v.1-2-3 : De nombreuses légendes expliquent comment la reine de Saba a  été “instruite de la renommée que Salomon avait acquise sous les auspices de l’Eternel”. Se faire expliquer des “énigmes”  est courant dans la littérature sapientiale notamment égyptienne. Les offrandes coûteuses (“aromates”, “or”, pierres précieuses”) semblent la contrepartie d’une consultation psychologique approfondie (“elle lui exposa toutes ses pensées”). La reine sort rassérénée de ces entretiens où Salomon satisfait “à toutes ses questions”.

v.4-5-6-7 : Aux yeux de la reine de Saba tout est admirable chez Salomon : sa “sagesse”, son Palais et le Temple. Elle en est “transportée d’admiration” : ce qu’on disait de lui n’atteignait pas la “moitié” de ce qu’elle a vu et entendu.

v.8-9-10 : La reine évoque les serviteurs qui bénéficient de cette sagesse et contribuent à l’harmonie du royaume. Cette harmonie vient de l’Eternel à qui elle rend immédiatement hommage, ce qui peut passer pour une sorte de conversion. Les “cent vingt kikkar (talents) d’or”, les “pierres précieuses” et surtout les “aromates” (cités deux fois et valorisés : on n’en a jamais vus autant) peuvent passer pour une offrande indirecte à l’Eternel, le véritable inspirateur de Salomon.

v.11-12-13 : Une incise curieuse évoque les expéditions conjointes d’Hiram et de Salomon vers Ofir d’où ils rapportent de l’or, des pierreries et du “bois d’almougghim” (“santal ?” se demande le rabbinat). Ce bois sert pour la confection des “rampes” du Palais et du Temple, des “harpes” et des “luths”.  Cette incise permet de justifier le contre-don de Salomon, présenté comme l’exact pendant du don de la reine Saba : on y retrouve l’or et les pierreries. Les aromates sont remplacés par ce bois nécessairement odorant. Entre les deux souverains il y a une compétition classique où l’on fait assaut de générosité sans perdre de vue les transactions commerciales fondées sur le troc. Voir les travaux sur le don depuis Marcel Mauss “Essai sur le don” 1924  jusqu’à Marcel Hénaff “Le prix de la vérité : le don, l’argent, la philosophie” 2002. On croit que le “don” a disparu face au “marché”. C’est une erreur profonde. La Silicon Valley, d’où viennent toutes les innovations informatiques; fonctionne sur la base d’échanges amicaux et non-marchands. En France même, le calcul approfondi du PIB montre qu’il repose à 60 % sur le don.

L’énergie profonde du texte vient de cet élan où les deux souverains rivalisent d’émulation : ils sont également riches :  Salomon possède en plus une sagesse d’origine divine et dont la reine de Saba reconnaît la supériorité.

2. L’archéologie semblait formelle. Salomon n’aurait pas été le grand bâtisseur présenté par la Bible. Les impressionnants bâtiments longtemps attribués au règne de Salomon (vers l’an – 1000), à Megiddo, Haçor et Gezer sont plus tardifs d’une centaine d’années et probablement dus aux fondateurs du royaume du Nord, la dynastie des Omrides. David et Salomon auraient été d’énergiques petits chefs locaux, commandant un minuscule royaume du sud, dominé par une colline fortifiée du nom de Jérusalem. (D’après Israël Finkelstein et Neil Asher Silberman, Revue Sciences humaines, hors série, Juin-Juillet-août 2003). Mais les récentes découvertes d’Eilat Mazar contredisent ces conclusions

http://www.retorica.fr/Retorica/02-bib-finkelstein-vs-mazar-debat-2015-12/

Le royaume de Saba se trouvait au Yemen comme l’attestent les traces archéologiques. (d’après “Le Yemen” dossier d’Archéologie n° 263 du 01_05_2001). L’existence du royaume de Shéba est attestée à partir du XIème avant notre ère. Il domine ses voisins au VII° siècle puis décline au VI°. Un voyageur moderne évoque : “le royaume de la reine de Saba, la route de l’encens et des épices, le café de Mokha, Zébid la cité de l’algèbre, les maisons-tours  de Sana’a et de Shibam…” Les liaisons entre Israël et le royaume de Saba s’inséraient dans un réseau très dense d’échanges régionaux et internationaux. Le bois de santal, très odorant, venait des Indes et de la Chine où il jouait un rôle fondamental dans le mobilier sacré ou royal et dans les cérémonies religieuses.  La logique voudrait que ce soit la reine de Saba et non Salomon qui en fasse l’offrande. Enfin par mer on passe facilement du Yemen à l’Ethiopie, ce qui va expliquer l’existence de deux légendes. La reine de Saba est appelée Balkis dans la version yeménite et Makeda dans la version éthiopienne. Les femmes pouvaient être des souveraines. Le récit est finalement plus proche de ceux des Mille et Une Nuits que de la réalité historique. Impression qui va se renforcer à l’étude de la seconde partie sur les richesses de Salomon.

3. Au cours des siècles les lecteurs successifs de l’épisode se sont laissés porter par l’énergie et la magie du texte. Il faut donc le reconstruire sans réserves pour en retrouver la force intérieure. Salomon  est au sommet de sa gloire par cette sagesse qui vient de l’Eternel. Il entretient une connivence évidente avec une reine prête à se convertir. Ils vont  sympathiser au point que, selon la tradition, la reine en aura un fils, Ménélik, dont les souverains d’Ethiopie se disaient être les descendants. Des légendes, juives et arabo-musulmanes (Coran sourates 27, la Fourmi et 34 Saba) se recoupent. Salomon connaissait le langage des animaux et des oiseaux. Il envoya la huppe se renseigner sur cette reine fabuleuse dont il avait entendu parler. Idolâtre, elle possédait des jambes ravissantes mais poilues, le signe satanique de Lilith. Salomon la fit recevoir sur un sol fait de cristal qu’elle prit pour de l’eau. Elle releva ses jupes pour ne pas se mouiller révélant ainsi son apparente nature diabolique Salomon, lui aurait confectionné une crème épilatoire (car elle le valait bien). Symboliquement elle s’orientait ainsi vers le bien. Elle accepta la conversion au judaïsme. Salomon voulait en faire sa femme. mais elle exigeait qu’il répudiât  ses femmes et ses concubines. Il n’obtint d’elle qu’une promesse : ne rien prendre dans la chambre où elle dormait. Il donna alors en son honneur un repas fortement épicé. Elle eut soif pendant la nuit et se désaltéra dans l’eau d’un ruisseau que le roi avait détourné à cet effet. Salomon l’épiait et lui rappela sa promesse. Elle partagea alors sa couche et quand elle partit elle était enceinte de son fils Ménélik, le futur roi d’Ethiopie.  Ménélik, c’est Ibn Malik en arabe et Ben Melek en hébreu, c’est-à-direr “fils de roi”. Celui-ci, devenu adulte, serait  revenu visiter son père Salomon. Il serait reparti dans son pays avec l’arche d’alliance qu’il aurait falit enlever par ses compagnons. Elle se trouverait encore dans la cathédrale d’Axom Sion, capitale du christianisme éthiopien. Cette histoire est racontée dans le  Kébra Negast (“La Gloire des Rois d’Ethiopie” rédigé au XIV° siècle, traduction française 2007). Très récemment un archéologue allemand, Helmut Ziegert, prétend avoir découvert à Aksum (Axom) le palais de la reine de Saba. Il aurait  abrité l’Arche d’alliance. Ce palais aurait été rapidement détruit par son fils Ménélik pour être reconstruit dans la direction de Sirus, sa nouvelle croyance (D’après Pierre Bocev, le Figaro des 10-11_05_08).

4. Ibn Arabi, mystique andalou de la tradition soufie (XII° siècle), voit dans la reine de Saba l’infini féminin, digne de toute louage. La huppe remet à la reine une lettre du roi Salomon. Elle ne la lit pas à ses conseillers mais prétend qu’elle contient des menaces de guerre et qu’il vaut mieux qu’elle négocie. Elle envoie quarante mules chargées d’or mais Salomon méprise une offrande aussi modeste. Elle décide alors de le rencontrer. Les djinns, conseillers du roi, lui proposent de transporter en un clin d’œil le magnifique trône de la reine depuis son pays jusqu’à Jérusalem. Ce qu’il accepte. La reine de Saba se contente de remarquer : “On dirait que c’est le mien”. Elle refuse d’y voir autre chose qu’une illusion. Ibn Arabi explique que Dieu refait constamment le monde selon des archétypes qui en recréent les apparences. Par sa réflexion, la reine affirme que seul Dieu a ce pouvoir. De même quand elle croit que les dalles sont de l’eau, Salomon la détrompe : “Mais non, ce sont des dalles de cristal”. Elle comprend alors l’erreur de l’illusion et la puissance recréatrice de Dieu. Ayant ainsi un accès direct à l’inspiration divine, elle se situe au même niveau spirituel que Salomon.

5. Salomon parlait aux djinns (puissances infernales), aux animaux (la terre) et aux vents (le ciel). Sa sagesse dominait ainsi ces trois règnes qui représentent l’ensemble des forces cosmiques. Il connaissait aussi le langage des oiseaux. En hébreu “oiseau” se dit tsipor (tsadé, pé, vav, rech) qui peut se lire aussi tsérouf “combinaison de lettres” pour produire d’autres mots et les faire coïncider avec le monde. En hébreu la circoncision se dit mila “mot”. Tsipora “oiselle” est le nom de la femme de Moïse qui circoncit son second fils Eliézer alors qu’il en est incapable ! (Exode 4, 24-26). Elle le fait avec un “morceau de rocher” tsour. Dans la tradition musulmane, la huppe est la messagère du monde invisible et elle possède l’acuité intellectuelle. Le trône est le support de la grandeur divine ou humaine et symbolise l’équilibre final du cosmos.  Le trône merveilleux de Salomon (1 Rois 10, 18-20) aurait été dérobé par le génie Ifrit à Balkis, la reine de Saba. Mais on a vu que celle-ci refuse de le reconnaître. Le cristal enfin est à la fois matériel et transparent, unissant les contraires et faisant réfléchir sur les rapports de l’illusion et de la réalité. (D’après une étude de Jean-Pierre Pilorge, octobre 1997, http://www.buddhaline.net/spip.php?article312)

6. Richesses de Salomon (1 Rois 10 14 à 29, fin)

v.10,14-15 : Salomon reçoit “annuellement six cent soixante-six kikkar” (talents). Un talent pesant environ 34 kg, il recevrait ainsi 22,644 tonnes d’or. Noter aussi que 666 est le chiffre de la Bête dans l’Apocalypse (13, 18). Il faut y ajouter les “redevances des marchands voyageurs et colporteurs des rois alliés et des gouverneurs du pays” (v.10.15). Il faut comprendre les taxes venues des péages, les gains par l’import-export, les tributs payés par les rois que Salomon protègeait, enfin les impôts, fort lourds, de son royaume. Il s’agit là de rentrées en argent-métal. Comme chez les Egyptiens l’or est réservé au souverain et à la divinité.

v.16-17 : Grâce à cet or Salomon peut se faire confectionner les boucliers de parade qui vont orner la grande salle du trône. Son palais est appelé la “maison de la forêt du Liban” parce que le plafond de la salle du trône repose sur 45 colonnes faites de cèdres du Liban.

v.18-21 : Le trône est décrit avec beaucoup de minutie. Il est fait d’ivoire recouvert d’or. Deux lions d’or aux accoudoirs et douze lions également d’or sur les six marches conduisant au trône complètent le dispositif. Les vases à boire et la vaisselle du palais sont également d’or.

v.22 : Les explications s’approfondissent. Tous les trois ans la flotte de Salomon (commanditaire) et Hiram (navigateur) vogue vers Tartis (la Tartessos antique, près de Cadix). Ils en ramènent  à chaque fois “une cargaison d’or et d’argent, d’ivoire, de singes et de paons.” De Tarsis il est possible d’aller vers les îles du cap Vert et de là toucher l’Amérique. On a découvert dans des momies égyptiennes des traces de tabac et de coca sous la forme dégradée de nicotine et de cocaïne. Ces traces ont été repérées sur la momie de Ramsès II : « Au moment de la momification, son torse avait été rempli de nombreux produits désinfectants : les embaumeurs avaient utilisé un fin « hâchis » de feuilles de Nicotiana L., trouvé contre les parois internes du thorax, à côté de dépôts de nicotine, certainement contemporains de la momification, mais qui posent un problème, car ce végétal était inconnu en Egypte, semble-t-il. » (Chr. Desroches-Noblecourt, Ramsès II, la véritable histoire, page 50, Ed. Pygmallion 1996). Et en 1992, au Musée égyptien de Munich. Svetla Balabanova, toxicologue et médecin légiste, a trouvé des traces de nicotine et de cocaïne dans la momie de Henoubtaoui, une prêtresse de la XXIème dynastie (1085-950 avant J.C.). Salomon aurait-il pu profiter des richesses des Amériques ? et qu’offrait-il en échange ?

v.23 à 29 : Salomon donne des consultations grâce à cette sagesse venue de l’Eternel. En retour les échanges commerciaux l’enrichissent considérablement. Sa puissance militaire est de 1 400 chars et 12 000 cavaliers, ce qui suppose peut-être le double en chevaux (soit respectivement 2 800 + 24.000). Ils viennent d’Egypte où les marchands de Salomon les achètent en gros et les payent en argent-métal. Le royaume de Salomon fait de l’import-export avec ces chevaux qui sont revendus au poids et au prix de l’or si l’on comprend bien le texte.

7. Cette richesse de Salomon serait aussi celle du royaume d’Israël si l’on en croit les traces archéologiques. Mais rien ne s’oppose à ce que ce roi ait entamé, par une sagesse à multiples facettes, une ascension économique fondée sur des échanges fructueux, sur l’import-export. La présence du chiffre 666 et la description du trône suppose une amplification littéraire et symbolique très importante d’archives initiales dont nous n’avons rien. Mais, par comparaison, nous disposons des restes de Mari, capitale du Moyen-Euphrate, détruite par Hammourabi, souverain de Babylone, en 1760 avant notre ère. Pillée puis incendiée, Mari a tout de même offert aux archéologues des restes superbes et des archives importantes (15.000 tablettes cunéiformes). Or Mari, comme la Jérusalem que le texte nous présente, était, par sa situation géographique, un passage obligatoire qui permettait de taxer les marchandises en transit. “Une des caractéristiques de ces relations, c’est qu’à côté des inévitables guerres, pillages, rezzous, les différentes familles royales entretiennent entre elles des rapports précis, fondés sur l’usage du don et du contredon, de messages d’amitié, d’unions matrimoniales, tout cela s’incarnant au mieux dans la pratique du grand commerce international.” (Jean-Marie Durand et Dominique Charpin, Les archives du palais de Mari, in Le Monde de la Bible, Folio Histoire, Gallimard, 1998). Les rois de Mari géraient-ils autant d’or que Salomon ? Probablement pas si l’on en juge par les tablettes qui témoignent d’un contrôle sévère des orfèvres. L’amplification rhétorique est à la fois évidente et relative. Cette partie du texte traduit une réalité économique vraisemblable dans ses grandes lignes et une sagesse fondée sur la soumission à l’Eternel. Salomon est au sommet de sa gloire mais on devine des éléments de déclin.

8. Les 666 talents d’or annuels renvoient au chiffre de la Bête dans l’Apocalypse : “C’est ici qu’il faut de la finesse ! Que l’homme doué d’esprit calcule le chiffre de la Bête ; c’est un chiffre d’homme; son chiffre, c’est 666.” (Apocalypse 13, 18). “André Chouraqui explique ainsi l’origine du mot apocalypse. Le verbe grec – apocalyptein – révéler -. provient de la racine hébraïque GALA. Dans le Pentateuque ce verbe est souvent employé pour désigner l’acte de découvrir le sexe d’un homme ou d’une femme ou encore le découvrement de l’oreille et des yeux devant un secret ou un mystère aussi caché qu’une partie du corps humain. Le Dieu Tétragrammatique peut être l’agent de ce découvrement. La littérature apocalyptique juive (200 av. J.C – 150 ap.) a été dans l’ensemble condamnée par le Talmud et écartée du canon Biblique. Sauf la seconde partie de Daniel.” (Monique Cohen, sans date). Il semble que 666 puisse avoir une signification positive ou négative. Les richesses de Salomon peuvent être bien ou mal employées. Il est possible aussi que ce chiffre soit sous la plume du narrateur une mise en garde du style : “Ne prenez pas ce texte à la lettre. Cherchez-en le sens symbolique.”

Des talmudistes disent que lorsque Salomon monta pour la première fois sur son trône : “Les hérauts placés sur chacun des degrés lui crièrent les devoirs qui lui incomberaient comme souverain, et lorsqu’il s’assit, une colombe s’envola du trône, ouvrit l’Arche d’Alliance, en sortit la Thora et la lui présenta pour qu’il l’étudiât et les douze lions d’or poussèrent d’effrayants rugissements.” L’ivoire indique l’incorruptibilité et l’invincibilité, l’or la suprématie et la sagesse, les lions la puissance, les taureaux la fécondité, les têtes de taureau séparées désignent le sacrifice et les bras de part et d’autre du siège l’omnipotence du pouvoir royal. Le trône du roi Salomon se confond magiquement avec celui de la reine de Saba. C’est pourquoi la reine dit : “On dirait que c’est le mien”’. d’après une étude de Jean-Pierre Pilorge, octobre 1997, http://www.buddhaline.net/spip.php?article312)

Roger et Alii

Retorica

2 760 mots, 17 100 caractères, 2016-03-14

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