02 BIB Salomon sagesse Maât jugement II 2016-03

Nouvelle version !

J’emprunte au lien suivant une vision d’ensemble de la sagesse de Salomon.

http://mythologica.fr/biblique/salomon.htm

Je fais un détour par la sagesse égyptienne (Maât). Ce qui n’apparaît pas dans le fichier

http://www.retorica.fr/Retorica/02-bib-salomon-sagesse-jugement-2016-03/

J’aborde enfin le fameux « jugement de Salomon »

Et in fine la « veuve du jugement de Salomon ».

Roger

1. Sagesse de Salomon. « Salomon, roi des Israélites, qui régna de 971 à 931 avant notre ère. Il était fils de David et de Bethsabée. Son histoire est racontée au troisième livre des Rois. Quand David fut vieux, son fils Adonias tenta de se faire proclamer roi. Alors David ordonna au prêtre Sadoq d’oindre Salomon comme roi après lui Salomon commença par mettre à mort son frère aîné, Adoniah, qui avait conspiré contre lui, et son complice Joab, ex-général de David, et destitua le grand prêtre Abiathar. Il essaya d’organiser son royaume à l’instar des grandes monarchies qui l’entouraient. Ses flottes, équipées par des marins phéniciens, partaient du port d’Ezion-gaber, sur la mer Rouge, pour aller chercher à Ophir les produits de l’Orient. L’œuvre capitale de son règne fut la construction du premier temple dit de Salomon à Jérusalem. Salomon se fit ensuite bâtir un palais sur la colline d’Ophel, au sud du temple.

2. « Sa sagesse surpassait encore sa magnificence : il en donna, dès le début de son règne, une preuve éclatante dans le fameux jugement auquel son nom est resté attaché : deux femmes se disputaient le même enfant ; le roi ordonna d’apporter un glaive, de couper l’enfant en deux parties, et de donner la moitié à l’une et la moitié à l’autre. Mais celle qui était la véritable mère s’y opposa, préférant renoncer à son fils et qu’il fût vivant. Le roi connut ainsi qu’elle était la mère, et lui fit rendre son enfant.

3. « Il composa des sentences, des poésies, des morceaux de musique, etc. La reine de Saba, attirée par sa réputation, vint de l’Arabie pour le visiter. La tradition juive, suivie par celle de l’Eglise catholique, lui attribue la composition de trois des livres canoniques de la Bible: les Proverbes, l’Ecclésiaste et le Cantique des Cantiques. Cependant, à la fin de son règne, Salomon se laissa entraîner à l’idolâtrie par les femmes étrangères de son harem (700 épouses et 300 concubines). Ses sujets, accablés d’impôts, commencèrent à murmurer, et le schisme des dix tribus, qui devait éclater après sa mort, se prépara en secret. Les peuples tributaires essayèrent alors de secouer le joug. Néanmoins, Salomon mourut avant d’avoir senti décliner sa puissance. Son nom est resté après sa mort et jusqu’à maintenant populaire dans tout l’Orient.

4. «  Salomon est un des plus grands prophètes du monde musulman. (C’est le fils du prophète Daoud, que les Arabes considèrent beaucoup moins comme le roi d’Israël (Béni-Israël) que comme un envoyé céleste. La légende de Salomon (Soleïman), telle qu’ils la rapportent, provient un peu du talmudisme et, pour une part beaucoup plus considérable, du gnosticisme et du sabéisme. Soleïman est avant tout le roi des génies (djinn), auxquels il fit bâtir des édifices merveilleux, qui ne sont évidemment que le souvenir du temple que le fils de David fit élever sur le mont Moriah. Son pouvoir illimité sur les génies provenait d’un anneau ou plutôt d’un talisman circulaire sur lequel se trouvent gravés deux triangles équilatéraux, qui se coupent en formant un hexagone (sceau de Salomon); au centre de cette figure se trouve gravé le grand nom de dieu Allah. L’épisode le plus connu de la légende de Salomon est celui de sa rencontre avec la reine de Saba, Belkis, qui, suivant les mythographes arabes, adorait le soleil et le feu.)

5. « L’épisode de Salomon recevant la reine de Saba a été retracé par un grand nombre d’artistes. Dans les Loges du Vatican, Raphaël a représenté la Construction du temple. Au Louvre est un tableau de Sébastien Bourdon : Salomon sacrifiant aux idoles. Le Jugement de Salomon est une des scènes de l’Ancien Testament, que les artistes ont le plus fréquemment retracées. Raphaël l’a représenté dans les Loges, et, d’une façon plus remarquable, dans la chambre della Segnatura. Des peintures sur le même sujet ont été exécutées par A. Coypel, L. Giordano (musée de Madrid), Giorgione (Offices), J. Jordaens (musée de Madrid), Poussin (Louvre), J.-B.-F. de Troy, Valentin (Louvre), etc. »

6. 1 Rois Chap 3. Salomon épouse la fille de Pharaon. Il s’agirait du dernier roi de la 23° dynastie, Psousennès II (958 – 945). La Bible d’Osty y voit un témoignage de l’éclat du jeune Etat d’Israël. Il était alors permis d’épouser des étrangères. Ce mariage politique est l’indice de liens étroits entre les deux cultures. Ce qui donne du corps à l’hypothèse suivante. L’exode vers Canaan aurait été le fait de prêtres d’Aton expulsés de leur patrie (après l’aventure d’Akhénaton) auxquels se seraient joints les Hébreux alors en servitude. Progressivement l’élément israélite l’aurait emporté sur l’élément égyptien et les textes en auraient systématiquement minimisé l’apport. Mais les traces qui en restent semblent peu discutables.

7. Dans le tombeau de Toutankhamon on a retrouvé un coffre qui ressemble à l’arche d’Alliance, de nombreux objets et instruments dont on retrouve la description dans le Pentateuque. Le corselet du Pharaon ressemble au pectoral du Grand-Prêtre. Le Pharaon porte un châle (“sesset” en égyptien) avec des bandelettes bleues azur et or. Le “talleth” juif, appelé aussi “sesset”, porte des bandes bleu azur. “Après avoir isolé la momie du sarcophage d’or, les archéologues retirèrent délicatement les bandelettes afin de dégager du corps du jeune roi les nombreux objets précieux, couteaux, amulettes, colliers et pectoral d’or. L’avant-bras gauche de la momie ainsi dénudé portait six bracelets d’or, un seul au niveau du biceps, et deux anneaux à la main gauche : l’un sur le majeur et l’autre sur l’annulaire. Les bracelets et les anneaux ainsi placés correspondent à la position des phylactères ou téfilines de la tradition hébraïque, entourant l’avant-bras gauche et les deux doigts de la main.

Le bandeau d’or sur la tête du Pharaon arbore l’uréus sur le front, vautour et serpent, signes de Haute et Basse-Egypte, terminé par deux lanières tombant sur la nuque. Il évoque aussi les “téfilines de la tête”, les phylactères, formés du boitier portant le nom divin, du bandeau frontal et de deux lanières.” (D’après Messod et Roger Sabbah “Les secrets de l’Exode. L’origine égyptienne des Hébreux” Livre de Poche p.545 – 546).

8. Aussitôt après le mariage égyptien (verset 1), le texte évoque la piété du roi (v.2) comme si les deux choses étaient liées. Salomon célèbre le Seigneur dans les hauts-lieux, faute de Temple (v.3) et surtout dans le plus imposant d’entre eux, Gabaôn (10 km NNW Jérusalem). C’est là qu’il reçoit humblement le songe où Dieu lui dit : “Demande ; que dois-je te donner.” (v.5) Salomon est jeune (12 ans selon la tradition, 14 selon Flavius Josèphe) mais il est énergique comme on l’a vu au chap 2. : “… je suis un tout jeune homme, inhabile à me conduire” (v.7).En effet jusque là, il n’a fait que suivre les instructions vengeresses de son père David. Il demande “un cœur intelligent, capable de juger ton peuple, sachant distinguer le bien et le mal.” (v.9 Rabbinat) Le texte littéral ne parle pas de “cœur intelligent” mais de “cœur qui écoute” ce qui est différent et les commentaires rabbiniques s’appuient sur cette version. Il s’agit du peuple de Dieu (“ton peuple”), pas le sien. Le Seigneur lui accorde cette aptitude avec joie (v.12) et lui donne, de surcroît, la richesse et la gloire qu’il n’a pas demandées. (v.13). Un petit débat autour du verset 12 :

– “esprit de sagesse et d’intelligence” (Rabbinat)

– “cœur sage et intelligent” (Osty)

– “cœur sage et sagace” (Chouraqui, en principe le plus proche de l’hébreu). La “sagesse” et la “sagacité” vont au-delà de la seule ”intelligence”. En hébreu comme en indo-européen, la racine de la notion est très concrète : “suc, saveur”. La “sagacité” renvoie au goût, avoir du goût, du flair, faire preuve de discernement, ce qui est le propre du chef inspiré par la divinité. On en trouve des traces dans des mots comme “présage” (“flairer l’avenir”), “exégèse” (“conduire une explication”) ou “musagète” (Apollon “conducteur des Muses”). On a vu aussi que c’est savoir “écouter” pour prendre la bonne décision. Ecouter c’est plus qu’écouter, c’est sentir intuitivement toutes les harmoniques d’une situation.

9. Au-delà du français, du grec ou de l’hébreu il faut interroger ce qu’est la sagesse “Maât” dans cet univers égyptien qui reste encore celui de Salomon. La Maât c’est l’ordre juste du monde. L’éthique (justice, vérité) se confond avec l’ordre universel (cosmique, social, politique…). C’est le ciment social sans lequel l’empire s’écroule. Elle inclut l’action, l’écoute dans le silence et la méditation, l’absence d’avidité. La notion a évolué dans la longue histoire égyptienne. La Maât a fini par s’incarner dans une déesse socialement conservatrice vouée au seul culte personnel. (d’après http://www.osirisnet.net/dieux/maat/maat.htm)

Le jugement de Salomon est très célèbre. En ce domaine, comme en beaucoup d’autres, il est utile et même indispensable de savoir comment la tradition juive commente l’épisode. Après le commentaire du rabbin Gilles Bernheim on lira celui du rabbin Yeshaya Dalsace proposé par le site Akadem, disponible par le lien suivant :

http://www.akadem.org/sommaire/paracha/5770/haftarat-hachavoua-5770/le-jugement-de-salomon-mikets-02-12-2009-7947_4315.php

10. Jugement de Salomon (1Rois, 3, 16 – 28)

16. Alors deux prostituées vinrent se présenter devant le roi (Salomon). 17. L’une dit : « Je t’en supplie, mon seigneur; moi et cette femme, nous habitons la même maison et j’ai accouché alors qu’elle s’y trouvait. 18. Or, trois jours après mon accouchement, cette femme accoucha à son tour. Nous étions ensemble, sans personne d’autre dans la maison; il n’y avait que nous deux. 19. Le fils de cette femme mourut une nuit parce qu’elle s’était couchée sur lui. 20. Elle se leva au milieu de la nuit, prit mon fils qui était à côté de moi – ta servante dormait – et le coucha contre elle; et son fils, le mort, elle le coucha contre moi. 21. Je me levai le matin pour allaiter mon fils, mais il était mort. Le jour venu, je le regardai attentivement, mais ce n’était pas mon fils, celui dont j’avais accouché ». 22. L’autre femme dit : « Non ! mon fils, c’est le vivant, et ton fils, c’est le mort »; mais la première continuait à dire : « Non ! ton fils, c’est le mort et mon fils, c’est le vivant ». Ainsi parlaient-elles devant le roi. 23. Le roi dit :  » Celle-ci dit : « Mon fils, c’est le vivant, et ton fils, c’est le mort »; et celle-là dit : « Non ! ton fils, c’est le mort, et mon fils, c’est le vivant » « . 24. Le roi dit : « Apportez-moi une épée ! » Et l’on apporta l’épée devant le roi. 25 Et le roi dit : « Coupez en deux l’enfant vivant et donnez-en une moitié à l’une et une moitié à l’autre ». 26. La femme dont le fils était le vivant dit au roi, car ses entrailles étaient émues au sujet de son fils : « Pardon, mon seigneur ! Donnez-lui le bébé vivant, mais ne le tuez pas !  » Tandis que l’autre disait : « Il ne sera ni à moi, ni à toi ! Coupez ! « 

27. Alors le roi prit la parole et dit : « Donnez à la première le bébé vivant, ne le tuez pas; c’est elle qui est la mère ». 28. Tout Israël entendit parler du jugement qu’avait rendu le roi et l’on craignit le roi, car on avait vu qu’il y avait en lui une sagesse divine pour rendre justice.

Texte de la TOB, éditions du Cerf

11. L’épisode des deux prostituées fournit une application de la sagesse de Salomon. Le texte passe rapidement sur la vie communautaire des prostituées (v. 17). Les moyens contraceptifs sont sommaires et les infanticides fréquents (nous le savons par d’autres sources). C’est un milieu où les petites filles, futures prostituées, sont préférées aux garçons. La mort d’un bébé n’est pas une grande perte. C’est aussi un milieu apparemment sans homme (« pas d’étranger” »), sans géniteur, sans filiation. Impression fausse car il est possible que l’une d’elle soit veuve comme le propose un traité du Talmud. Ce qui conduit le rabbin Dalsace sur d’autres chemins. Salomon écoute le discours de la première femme. (v. 18 à 21). La seconde femme ne conteste pas cette version mais affirme que l’enfant est le sien. On a deux affirmations contradictoires et comme en miroir (v. 22). Salomon commence par reformuler la donnée du problème (v. 23). Apparemment il a pris sa décision puisqu’il ordonne de couper l’enfant en deux (v. 24 – 25).

12. En des temps, pas très éloignés du nôtre sur le plan de la preuve, des indices, des pièces à conviction etc…, l’enquête est souvent sommaire, comme le montre ce texte de Montaigne :

“Je ne sais d’où je tiens ce conte, mais il rapporte [représente] exactement la conscience de notre justice : une femme de village accusait devant un général d’armée, grand justicier, un soldat pour avoir arraché à ses petits enfants ce peu de bouillie qui lui restait à sustenter, cette armée ayant ravagé tous les villages à l’environ. De preuve, il n’y en avait point. Le général, après avoir sommé la femme de regarder bien à ce qu’elle disait, d’autant qu’elle serait coupable de son accusation si elle mentait, et elle persistant, il fit ouvrir le ventre au soldat pour s’éclaircir de la vérité du fait. Et la femme se trouva avoir raison. Condamnation instructive [condamnation qui était en même temps l’instruction du procès]. (Montaigne, “De la conscience. Essais”, II,5). La recherche de la vérité à travers des indices et des preuves est dramatiquement présentée dans “Œdipe-Roi” de Sophocle.

13. Le judaïsme demande deux témoins pour attester d’un fait. Or la substitution d’enfant – si elle a eu lieu – s’est passée la nuit, sans témoin. Il y a d’un côté une argumentation, de l’autre une simple revendication. La sagesse courante laisserait l’enfant à celle qui le détient, la fausse mère. “Le Roi doit prendre une décision. Mais quelle décision peut-il prendre alors que les deux femmes parlent le même discours, disent la même chose, qu’elles viennent d’un même milieu social et religieux, qu’elles viennent avec les mêmes interpellations à l’adresse du Roi-Juge ?” (Rabbin Gilles Bernheim, revue Sens, 8-9_1981). Salomon écoute avec une attention particulière le discours de la première femme. Le “Traité des Pères” enseigne qu’il ne suffit pas de connaître la Thora et le Talmud pour faire un bon juge. Il faut aussi

– se méfier et aimer ceux qu’on a à juger ;

– examiner soigneusement les témoignages ;

– faire attention à ses paroles, être patient etc…

Bref être engagé de tout son être dans une pratique d’une qualité proprement divine qui évoque à la fois la Maât égyptienne et la p.n.l moderne : savoir écouter sans être dupe, savoir reformuler, savoir “suivre pour conduire”, savoir enfin repérer la contradiction interne dans un discours. La première femme dit : “Le fils de cette femme mourut une nuit parce qu’elle s’était couchée sur lui.” (v.19) Comment le sait-elle ? Un bébé pouvait mourir suite à de multiples causes. La mort subite du nourrisson existait du temps de Salomon. Mais cette femme indique une cause et une seule : “elle s’était couchée sur lui”, comme si elle avait vécu l’évènement. La bonne mère veille sur le sommeil de l’enfant et ne l’étouffe pas même involontairement. Elle se tait. Elle n’accuse pas. Elle réclame simplement son enfant. Salomon découvre la vérité dans une intuition fulgurante. Son pouvoir discrétionnaire lui permettrait de rendre son arrêt sans qu’il soit discuté.

14. Mais la justice doit être rendue par la puissance visible de la vérité, non par le fait du prince. Et pour cela il faut créer la preuve. D’où la décision de couper l’enfant (v. 24-25). “La mère de l’enfant vivant, dont les entrailles étaient émues pour son fils, s’écria, parlant au roi : De grâce, seigneur ! qu’on lui donne l’enfant vivant, qu’on ne le fasse pas mourir !” Mais l’autre disait : “Ni toi, ni moi ne l’aurons : coupez !” (v. 26) La preuve est faite. “Le roi reprit alors la parole et dit :Donnez-lui l’enfant vivant et gardez-vous de le faire mourir : celle-ci est sa mère.” (v. 27) La mère indigne agissait par jalousie. Salomon ne commente pas son arrêt et il ne blâme pas la mère doublement coupable. Ce que le roi établit c’est le droit de l’enfant de vivre avec sa vraie mère et d’établir une filiation indiscutable. Gilles Bernheim va plus loin : « Le Midrach enseigne : ces deux femmes, ou peut-être cette femme dédoublée, se donnent à lire comme la métaphore de notre humaine nature (celle du lecteur ?) et du rapport qu’elle entretient avec la vie et la mort, le mensonge et la vérité, le sujet et l’Autre, du fait même que notre nature humaine parle, du fait même qu’en elle, ça parle. Je ne sais pas quelles sont les raisons, le texte ne les dit pas. » (op. cit.) Mais poursuit-il « elle ne voudrait pas perdre l’avantage qu’elle croit être de la position de vraie mère. » La Loi qui est ici médiation entre la pulsion meurtrière et le désir d’être vraiment la mère ne peut apparaître que par la parole, « cette parole, que le juge doit chercher à faire sortir de la bouche et du corps de ces personnes qui se présentent devant lui… » Le texte nous met en cause personnellement. Qui sommes-nous ? « Nous ne sommes pas celui qui dit toujours la vérité ou celui qui est toujours menteur. » Le texte commence dans l’obscurité de la nuit et s’achève dans la clarté de la Vérité. De même l’obscure pulsion de mort est dissipée dans la clarté de la Loi : « Tu ne tueras point » (c’est-à-dire « tu n’assassineras pas » car tu as le droit de te défendre). C’est dans la « justesse », terme que Gilles Bernheim juge plus proche de l’hébreu que « justice », que réside la Sagesse divine dont est porteur Salomon. Faire la morale à la femme meurtrière affaiblirait son propos.

15. « Tout Israël eut connaissance du jugement que le Roi avait rendu, et ils furent saisis de respect pour le roi car ils comprirent qu’une Sagesse divine l’inspirait dans l’exercice de la Justice.” (v. 28) Justice, Vérité, Sagesse sont les trois éléments fondamentaux du texte. On pense à la trilogie platonicienne « le Vrai, le Beau, le Bien » ou même à sa version affaiblie « le Vrai, le Bien, l’Utile » (trois tamis de Socrate). Etablir la vérité est fondamental ; le Vrai conduit au Beau par l’admiration, émotion qui relève de l’esthétique puis au Bien par son utilité sociale. La trilogie rapproche tous les acteurs de la « Sagesse divine ».

16. “Le Roi Salomon régna donc sur tout Israël...” (chap 4, v. 1), comme si avant il ne régnait pas pleinement. Cette Sagesse d’origine divine inspire un dernier développement à Gilles Bernheim. Il reprend un texte du Talmud tiré du traité Nida (16b). Rabbi Hanina a enseigné : « Tout est dans le pouvoir de Dieu, sauf la crainte de Dieu, puisqu’il est écrit (Dt. 10, 12) ‘Et maintenant Israël, qu’est-ce que le Seigneur ton Dieu réclame de ta part ? Seulement de craindre le Seigneur ton Dieu, afin de te conduire selon toutes ses voies et de l’aimer et de servir le Seigneur ton Dieu par tout ton cœur et par toute ta personne.’ » L’incroyant est celui qui ne craint pas Dieu. Il ne cherche pas un Dieu caché qui ne contraint personne à croire en lui. Le croyant lui paraît anormal. Il le tolère « tant que sa folie n’est que symbolique, liturgique, inoffensive ». Mais l’Unique est irréductible : « Inassimilable aux religions qu’il est censé avoir engendrées, Israël reste encore plus inassimilable à l’athéisme que ces religions le supposent. D’avoir connu l’Unique, que nul ne peut voir et vivre, a fait de lui l’unique médiateur historiquement inassimilable. »

17. Le mystère de la sagesse de Salomon a profondément marqué la tradition musulmane. “Le Livre des Ruses” (fin XIII°s) traite des ruses de Dieu, des anges et des djinns, des prophètes et des rois. Parmi ces derniers Salomon tient une place remarquable. On y retrouve, légèrement différent, le jugement sur les deux prostituées. (Voir “Le Livre des Ruses. La stratégie politique des Arabes”, traduction et présentation par René R. Khawam, Ed Phébus, 1976)

18. Ce texte est enfin remarquable du quadruple point de vue du “Pardès” :

– pchat : le texte lui-même avec le sens des mots en hébreu et leur traduction. On a vu que le “cœur qui écoute” va plus loin que le “cœur intelligent”. Une traduction maladroite fait échouer la recherche des trois niveaux suivants.

– remez : le réseau métonymique. Il s’agit de tous les indices qui mènent à la vérité (le discours fallacieux de la fausse mère, le silence de la vraie, la ruse de Salomon etc…)

– drach : le réseau métaphorique et métaphysique. Il est découvert par l’analyse de Gilles Bernheim. Elle débusque le mensonge en nous-mêmes. Accabler la mère fautive serait nous condamner.

– sod : le sens secret, caché, le sens mystique. A travers la trilogie Justice – Vérité – Sagesse, le texte nous fait monter vers la divinité, l’Unique. C’est l’Unique qui rend agissante la Sagesse à travers le “cœur qui écoute”.

19. Tout ce qui suit est inspiré du rabbin Dalsace. Ce qui intéresse Salomon c’est le sentiment de la maternité. Pour y arriver, il prend son temps. Il écoute attentivement les deux femmes et répète, mot pour mot, ce qu’elles ont dit. Cette répétition l’éclaire. Car pour plaider sa cause, on commence par ce qui tient à cœur. L’une dit « mon fils c’est le vivant » et l’autre « ton fils est le mort ». La vraie mère a dit « Mon fils c’est le vivant ». A la fin du verset 23 Salomon a donc découvert la vérité et la décision du v. 24 n’est qu’une vérification destinée à impressionner l’auditoire. C’est un drame de la culpabilité et de la jalousie explique le rabbin Dalsace. Son commentaire va très loin, jusqu’au lévirat et aux rapports entre la politique et la sagesse.

20. La Michna (loi orale contenue dans le Talmud) examine la question de la propriété d’un objet trouvé au même moment par deux personnes qui le réclament. Il n’y a pas de témoin. Le tribunal partage alors l’objet en deux ou alors fait vendre l’objet et partage entre les deux personnes l’argent obtenu.

L’identité des deux femmes pose problème. Pas par leur profession qui pouvait être honorable mais par leur statut possible si l’histoire n’est pas inventée. Car le traité Yevamot les présente comme deux belles-sœurs dont l’une est veuve. L’hypothèse n’a rien d’invraisemblable, compte-tenu de la proximité des deux femmes. L’une d’elle perd son enfant et c’est une catastrophe personnelle. Si son enfant avait vécu elle était libre puisque son mari vivait à travers cet enfant. Mais si l’enfant est mort, elle est contrainte d’épouser son beau frère pour assurer une descendance au défunt. C’est le lévirat évoqué par le rabbin Dalsace. Voler l’enfant de sa belle-sœur est le seul moyen d’échapper au lévirat qui lui fait horreur.

21. Le lévirat prévoit une descendance à un homme qui est mort sans avoir d’enfant et cette descendance portera son nom. Cette mesure est expliquée dans Deutéronome 25, 5 à 10 :

« 5) Si des frères demeurent ensemble et que l’un d’eux vienne à mourir sans postérité, la veuve ne pourra se marier au dehors à un étranger; c’est son beau-frère qui doit s’unir à elle. Il la prendra donc pour femme, exerçant le lévirat à son égard.

6) Et le premier fils qu’elle enfantera sera désigné par le nom du frère mort, afin que ce nom ne périsse pas en Israël.

7) Que s’il déplaît à l’homme d’épouser sa belle-sœur, celle-ci montera au tribunal, par- devant les anciens, et dira: « Mon beau-frère refuse de relever en Israël le nom de son frère, il ne veut pas m’accorder le lévirat. »

8) Alors les anciens de sa ville le manderont et l’interpelleront; et lui, debout, dira: « II ne me plaît point de l’épouser. »

9) Et sa belle-sœur s’avancera vers lui à la vue des anciens, lui ôtera sa chaussure du pied, crachera devant lui et dira à haute voix: « Ainsi est traité l’homme qui ne veut pas édifier la maison de son frère! »

10) Et la sienne sera surnommée, en Israël, la maison du déchaussé. »

Ceci est illustré par Genèse 38, 1 à 9.

« 1) II arriva, en ce temps-là, que Juda s’éloigna de ses frères, et s’achemina vers un habitant d’Adoullam, nommé Hira.

2) Là, Juda vit la fille d’un Cananéen, appelé Choua ; il l’épousa et s’approcha d’elle.
3) Elle conçut et enfanta un fils, à qui il donna le nom d’Er.
4) Elle conçut encore et eut un fils, et elle lui donna le nom d’Onàn.
5) De nouveau elle enfanta un fils, et elle le nomma Chéla. (II était à Kezib lorsqu’elle l’enfanta.)
6) Juda choisit une épouse à Er, son premier né ; elle se nommait Thamar.
7) Er, le premier-né de Juda, ayant déplu au Seigneur, le Seigneur le fit mourir.
8)
Alors Juda dit à Onan: Va vers la femme de ton frère, prends-la, comme beau-frère, et suscite une postérité à ton frère.

9) Onan comprit que cette postérité ne serait pas la sienne ; et alors, chaque fois qu’il approchait de la femme de son frère, il corrompait sa voie, afin de ne pas donner de postérité à son frère.

10) Sa conduite déplut au Seigneur, qui le fit mourir de même. »

Rambam (Maïmonide) dit à ce sujet : « …Ce sujet est un grand secret parmi les secrets de la Torah qui concerne les engendrements de l’homme. Et le connaîtra celui dont les yeux verront ce que Dieu a donné aux yeux de voir et aux oreilles d’entendre. Et les sages qui vivaient avant la révélation de la Torah savaient qu’il y avait dans le lévirat un grand profit pour le défunt. Ainsi, ils avaient déjà l’habitude d’unir la veuve avec le frère du défunt ou son père ou un proche parent… »

22. J’ai eu la curiosité de demander à un moteur de recherche « la veuve dans le jugement de Salomon ». J’ai eu la surprise de pouvoir lire un texte théâtral en trois actes de 1801 « Le jugement de Salomon » d’Adrien Quaisain et Louis-charles Caigniez, mélodrame en trois actes, mêlés de chants et de danse, 1801, 39 pages. J’ai ensuite eu des explications complémentaires chez Paul Ginisty « Le mélodrame » (1923) :

http://booksnow1.scholarsportal.info/ebooks/oca4/16/lemlodrame00giniuoft/lemlodrame00giniuoft.pdf

Ce mélodrame, joué en 1802, connut un grand succès avec 300 représentations au théâtre de l’Ambigu. Paul Ginisty (p. 122 – 127) en donne une présentation accessible et très fidèle. La pièce imagine que la vraie mère a été abandonnée par un séducteur volage qui n’est autre que le frère de Salomon. Son enfant a été enlevé par une rivale qui lui a laissé un enfant mort. L’action se passe trois ans plus tard et la vraie mère va retrouver son enfant au terme d’un procès dramatique où la sagesse de Salomon brille de tous ses feux. La fin est heureuse : la vraie mère retrouve et son enfant et son séducteur repenti, toujours amoureux.

Roger et Alii

Retorica

4 610 mots, 27 000 caractères, 2016-03-24

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