03 CIN Bresson trampoline 2009-12

C’est un fichier trampoline, c’est-à-dire qu’il saute d’un sujet à l’autre tout en restant centré sur l’objet principal. Le film de Robert Bresson “L’Argent” est suffisamment complexe pour justifier deux présentations (§ 1,2, 3,4) Il est aussi l’objet d’une réflexion sur l’ellipse (§ 5) et enfin sur le problème du Mal (§ 6).

1. L’Argent (1983) de Robert Bresson. Première présentation.

http://shangols.canalblog.com/archives/bresson_robert/index.html

“A la suite d’une histoire de faux-monnayeurs, Yvan est aspiré dans une spirale infernale. Dès la scène d’ouverture, Norbert demande à son père son ARGENT de poche ainsi qu’une avance. Devant son refus, il cherche de l’aide auprès d’un ami qui lui propose d’écouler un faux billet de 500 francs chez un photographe. Ce dernier se rendant compte du subterfuge décide à son tour de se débarrasser du billet; c’est Yvon, simple employé dans une entreprise qui livre du fuel, qui en fait les frais. Celui-ci se retrouve accusé par un restaurateur à qui il a transmis le billet. Au tribunal, le photographe et son employé Lucien fournissant un faux témoignage, Yvon se voit condamné à 3 ans de prison… Sa petite fille meurt peu après… et sa femme le quitte…

“Un faux billet est à l’origine de cette chute ; mais tout au long du film, Bresson montre à quel point l’argent est corrupteur, se suppléant aux valeurs morales, les « achetant » comme de simples marchandises : le photographe achète le faux témoignage de Lucien ; Lucien est ensuite licencié pour avoir pris une commission lors de la vente d’un appareil photo. Il dit à son patron qu’ « entre gens malhonnêtes il pensait qu’ils pourraient s’entendre ». Son patron le traite de petite crapule et l’employé a alors cette phrase prémonitoire : « je serai bon quand je serai riche » — et Lucien de se lancer dans une série de cambriolages et de vols multiples, un argent qu’il redistribue auprès d’associations caritatives. Il échouera également en prison, après avoir fait cette déclaration au tribunal : « Dans cette société, il n’y a pas vraiment de règles. Tout est permis. J’espérais un non-lieu ». À ses yeux, l’argent étant devenu la valeur sacrée par excellence, il n’y a pas à se justifier de la façon dont on se le procure. La confiance, parmi d’autres valeurs, est tout autant monnayable : ainsi la mère de Norbert, pour éviter tout scandale, parvient grâce à l’argent à obtenir du photographe un silence d’or.

“L’argent est donc un substitut effectif à toutes les valeurs morales traditionnelles — le respect, l’honneur, la famille, etc… « Je pense que le monde est de pire en pire. Les gens sont de plus en plus matérialistes et cruels. Cruels par oisiveté, par indifférence, égoïsme: ils ne pensent qu’à eux-mêmes et non à tout ce qui se passe autour d’eux — c’est pourquoi tout devient laid et dénué de sens. Ils ne sont intéressés que par une chose : l’ARGENT. L’argent est devenu leur Dieu, l’argent est devenu ce pour quoi ils vivent », déclarait Bresson.

2. “L’Ame et le Sacré : rendre l’âme de peur qu’elle ne soit sauve.

“Le suicide est un thème récurrent chez Bresson (Mouchette,Le Diable probablement) qui, bien que connu pour son jansénisme, ne condamne pas le suicide. Bresson le justifie ainsi : « A mes yeux, il y a quelque chose qui rend le suicide « possible » — pas seulement « possible » mais absolument nécessaire : cela réside dans la vision du vide, un sentiment du vide qu’il est impossible de supporter ». Cela éclaire la tentative de suicide d’Yvon, résolument « au fond du trou » (il a été condamné, au sein même de la prison, à 40 jours de quartier disciplinaire pour avoir simplement brandi une louche face à un gardien): lorsqu’on se retrouve face au vide, le mieux n’est-il pas encore d’y plonger ?

“Le premier meurtre apparaît pleinement comme un acte gratuit. Yvon avoue d’ailleurs qu’il n’y a pas forcément trouvé du plaisir; il se justifie par cette phrase laconique : « leur physique me faisait horreur » (Cela fait penser à L’Appât de Tavernier, où le réalisateur démontre que les valeurs du Bien et du Mal sont éclipsées dans notre société contemporaine par celles du Beau et du Laid). La scène est un modèle de réussite artistique : loin des images ultra violentes – et finalement assez vaines – d’un Tarantino, il suffit d’un simple gros plan sur le robinet d’un lavabo pour que le spectateur prenne conscience du meurtre qu’il a commis : Yvon se rince les mains et l’eau se teinte de rouge, passe par diverses teintes de rose avant de redevenir transparente — on comprend que le héros a du sang sur les mains — au sens sale et figuré — et que sans autre forme de procès, il « s’en lave les mains ». Perfection du fond et de la forme.

“Cette deuxième partie du film, de cette série de meurtres à la « rédemption » finale du héros — il se livre de lui-même à la police — montre tout l’arbitraire de ses actes avec, en toile de fond, une véritable parabole biblique (descente aux enfers puis grâce). « L’immortalité de l’âme est quelque chose de si important, qui nous touche si profondément, qu’il faut avoir perdu toutes ses émotions pour y être indifférent » disait Pascal. Cela permet de mieux saisir le jeu absolument sans emphase, presque désincarné, des différents acteurs (bien qu’il s’agisse presque d’une marque de fabrique du cinéaste), qui rend parfaitement compte de l’absence de sentiments ou d’émotions chez ces personnages dominés par l’argent. Il y a une véritable dimension « sacrée », relativement implicite, dans l’œuvre de Bresson : elle se révèle au spectateur dans le choix fait, par le réalisateur, de ne jamais expliquer rationnellement les actes du héros; une psychologue et critique résumait parfaitement ce concept : « Tout ce qui touche au sacré est en dehors de la raison, et donc, se doit de rester mystérieux ». Et le monde cinématographique de Bresson s’en fait l’expression. Bresson a l’art de tout montrer et de ne rien dire – ou de tout dire sans rien démontrer. Et s’il n’apporte aucune réponse définitive à ces multiples questions (Pourquoi Yvan tue? Pourquoi sa fille meurt? Pourquoi il se dénonce?… .), cela permet à son oeuvre de prendre tout son sens : les relations entre le film et le spectateur sont semblables à celles qui existent entre Yvan et le monde.”

3. Autre présentation :

http://www.cineclubdecaen.com/realisat/bresson/argent.htm

“Comme son père n’a pas voulu lui donner plus d’argent de poche que d’habitude, Norbert se fait passer par Martial un faux billet de 500 F. Afin d’avoir de la « vraie » monnaie, les deux jeunes gens vont écouler le billet chez un commerçant-photographe. Celui-ci, s’apercevant après coup que le billet est faux, va lui-même s’en débarrasser en le refilant à un jeune livreur, Yvon.

“À partir de là, Yvon va être entraîné dans une suite d’événements dont il n’aura plus le contrôle : ayant donné le faux billet de 500 F à un restaurateur qui l’accuse de malhonnêteté, Yvon est ennuyé par la police. Il retourne avec les deux agents jusqu’au magasin du photographe d’où toute cette affaire est partie. Il espère que le commerçant l’innocentera mais le photographe feint, avec la complicité de son jeune employé Lucien, de n’avoir jamais vu Yvon. Ce dernier est jugé devant les tribunaux, mais heureusement relaxé.

“Cependant, il perd son emploi. Il se laisse alors entraîner par des amis dans le hold-up d’une petite banque. La police les surprend. Yvon est arrêté et emprisonné. Sa femme Élise, qui vient le voir, au début en prison, lui fait savoir ensuite par lettre que leur enfant est mort de maladie et qu’elle ne viendra plus lui rendre visite, car elle compte  » changer de vie ». Yvon est bouleversé. Il tente de se suicider.

“À sa sortie de prison, Yvon assassine un couple d’hôteliers pour voler leur argent. Puis il rencontre une femme qui vient de toucher sa pension à la poste. Il la suit. Cette femme lui donne à manger, le recueille. Elle aide le jeune homme; mais le père de cette femme, pianiste devenu alcoolique, se méfie d’Yvon. Finalement, celui-ci, encore sous le coup de ses malheurs, tue à la hache ceux qui l’ont ainsi hébergé et se rend à la police.

  “A l’enchaînement des circonstances qui pourraient être romanesques, Bresson substitue le cheminement tragique du mal. Le film se situe dans une perspective chrétienne où, pour retrouver la grâce, il faut être allé jusqu’au bout du malheur. Il est toutefois peu probable que Bresson justifie l’assassinat de deux hôteliers et d’une famille pour le salut d’un seul. (…) Peut-être la grâce divine est-elle absente du dernier film de Bresson. L’argent omniprésent règle les comportements humains. « Il n’y a pas de règle tout est permis  » se vante Lucien, le dandy, qui croit pouvoir être bon lorsqu’il est devenu riche. Pourtant l’argent impose sa loi : Lucien finira derrière les barreaux et ses vantardises empêcheront son évasion. L’argent se trafique partout en prison surtout, à table comme à la messe ; des cigarettes contre de la viande ou du parfum. Il peut soudainement aussi revenir comme un leitmotiv destructeur. Désespéré, désœuvré, Yvon chez la vieille femme cherche l’argent puis l’interroge sans conviction, mécaniquement avant de la tuer :  » Où est l’argent ? « 

“Yvon était un pur, refusant de ramper comme un chien devant son patron, insensible aux trafics de la prison. Excédé par une contamination du mal qu’il ne maîtrise pas, il se saisit d’une écumoire comme il se saisira de la hache. Le directeur de la prison est tristement prophétique lorsqu’il déclare :  » Celui qui n’a tué personne est souvent plus dangereux que tel autre qui arrive chez nous après dix meurtres « . Yvon ira donc jusqu’au bout de sa révolte et assassinera sans trouver la grâce. Le film se clôt par un plan des clients de l’auberge où Yvon vient de se livrer aux gendarmes. Ceux-ci ont ouvert la porte et emmenant Yvon menotté. Les clients ne semblent pourtant pas leur prêter attention. Ils attendent celui qui ressemblerait à un monstre. Ils fixent la porte dans cette attente du monstre meurtrier : il ne viendra pas. Le monstre sommeille en chacun de nous lorsque l’argent l’a corrompu et personne ne le reconnaît. (…)

“Dans ce monde corrompu , les plans de nature ménagent une pause. Avant le meurtre de la famille, Yvon est désespéré par la contamination du mal qui a réduit la veille femme à la servitude volontaire auprès d’une belle-famille qui l’exploite et d’un père alcoolique. La discussion près du lavoir et les noisettes délicatement cueillies et offertes sont l’un des rares moments de répit de ce film empli d’une froide colère.”

  J.-L. L. le 08/06/2006

4. Notes sur le Cinématographe.

(d’après http://fr.wikipedia.org/wiki/Robert_Bresson)

Sorti en 1983 le film fut hué à Cannes mais le jury décerna à Robert Bresson (1901 – 1999) le Grand Prix à égalité avec Nostalghia d’Andreï Tarkovsky. Ce fut son dernier film. En 1975 il avait publié ses “Notes sur le Cinématographe” dont voici les points principaux.

Le cinéma n’est pour lui que du théâtre filmé tandis que le cinématographe invente une écriture nouvelle avec des images en mouvements et des sons mis en relation par le montage. D’où :

• utilisation de modèles, acteurs non-professionnels, n’ayant jamais joué.

• égalité d’importance entre les images et les sons, travail important du hors-champ à travers la stylisation de ceux-ci.

• multiples prises afin d’obtenir l’absolu, le caché des modèles, stylisation de leurs voix.

• Pas de balayage de la caméra, travellings le plus souvent de trois-quarts, caméra de plus en plus tournée vers les gestes et les mouvements qui assurent les liens.

5. Ellipse, métonymie, antanaclase

Lors des Lettres d’Automne de décembre 2009, dans un débat sur les ruses de l’argent Sylvie Germain et Pierre Cahné mettaient en valeur le rôle de l’ellipse dans le film de Bresson “L’Argent”. Dire que l’ellipse est significative est un paradoxe car c’est la figure de l’absence, du vide, destinée par le narrateur, dans un fim ou un roman, à gagner du temps. Chez Bresson, au contraire, l’ellipse est porteuse d’un sens fort. D’abord par sa multiplicité qui désarçonne le spectateur et lui fait comprendre qu’il faut rester pleinement attentif, qu’il y a toujours quelque chose à saisir, à comprendre. Cette pratique de l’ellipse va tellement loin que le film se termine sans le mot fin. La projection s’arrête comme si la pellicule s’était brisée. Cette fin tombe comme le couperet d’une guillotine. On dit que le diable se cache dans les détails et le détail est mis en valeur par l’ellipse qui le précède et qui le suit.

Le mécanisme de l’ellipse serait donc le suivant. Soit la narration de trois évènements A, B, C unis par une transition :

A – transition – B – transition – C.

L’ellipse élimine les transitions de sorte que l’événement B, souvent un détail, prend un relief particulier parce qu’on ne comprend pas pourquoi il est là. D’où une réflexion qui donne à l’évènement B une valeur métonymique.

En rhétorique, le contraire de l’ellipse est la répétition sous la forme de l’antanaclase (voir dans 28 RHE figures de la répétition : figures de syntaxe). La répétition change subtilement le sens comme dans cet exemple canonique emprunté au général de Gaulle : “La France n’est plus la France sans la grandeur”. Dans le film le fourgon cellulaire débarque par deux fois les bagages et leurs propriétaires. Les détenus, d’abord prévenus sont désormais condamnés. Les bagages sont les mêmes mais prennent un sens différent.

6. Le problème du Mal

L’Argent, comme assez souvent chez Bresson est l’adaptation d’un récit. A l’origine, chez Tolstoï, un enchaînement proprement diabolique de circonstances conduit aux pires extrémités du meurtre. La nouvelle s’achève sur la rédemption du coupable. Le film de Bresson n’est pas russe mais français. Que va devenir le triste héros du film ? Bresson, “cinéaste janséniste” comme on a pu l’appeler reste marqué par la tradition religieuse et réactionnaire qui voit dans l’exécution du coupable la possibilité de son salut et le gage de la stabilité sociale. Joseph de Maistre l’expose avec l’éloge paradoxal du bourreau dans les Soirées de Saint-Pétersbourg (1821) :

http://fr.wikipedia.org/wiki/Joseph_de_Maistre

cf affaire Fesch 15 JUS Fesch Jacques (…) repères

Dans le film de Bresson les rares plans consacrés à la religion s’emploient à en marquer l’impuissance. Par contre l’analyse sociale très fouillée (on apprend même à dévaliser un distributeur de billets…) conduit à poser le problème du Mal. Quand on parle des “ruses de l’Argent” on fait de ce dernier une personne alors que c’est un abstrait réel. Les “ruses” sont celles des personnes. De même le Mal est un abstrait réel. Ce sont les actes qui sont mauvais. Ainsi diffuser de la fausse monnaie est un crime au regard de la loi ; porter un faux témoignage en est un autre ; faire un hold-up en est un troisième et tuer son prochain directement ou indirectement est le plus grave de tous. La police et les juges ne vont pas assez loin dans l’instruction. Celle-ci néglige des éléments fondamentaux, précisément ceux que nous offre le film. Le Mal doit donc être dissocié en responsabilités individuelles mais il renvoie à une trancendance. Hanna Arendt; philosophe athée, explique, dans ses carnets, qu’elle a trouvé des “traces de transcendance” dans la primauté du droit aux Etats-Unis. Les traces suffisent. Elle ajoute avoir été très frappée par cette idée de Montesquieu “Les lois sont l’espace qui se tient entre les hommes”. Et elle a souligné deux fois le mot “entre” qui correspond au fond de sa pensée. La seule manière de triompher du Mal c’est de diffuser partout et toujours la primauté du Droit.

Roger et alii

Retorica

(15.700 caractères)

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