04 COR Laurence maxime tao sélection 2009

1. Une question de Laurence (10 mars 2009) : « D’où vient exactement ce proverbe taoïste “Si vous courez après le bonheur, c’est que le bonheur vous tourne le dos” je voudrais le commenter avec les élèves et le mettre sur Philomène. » Je suis bien incapable de le dire mais en elle-même la question mérite un petit approfondissement qui va nous mener loin. Je parlerai plutôt d’une maxime attribuée aux taoïstes. Le proverbe relève d’une sagesse intemporelle des nations et il ne craint pas la contradiction. « Tel père, tel fils » a pour opposé « A père avare, fils prodigue ». Ces deux proverbes sont d’ailleurs vrais l’un et l’autre. La maxime est un jugement ou un conseil intemporel mais qui, me semble-t-il, provient d’une aire géographique donnée. C’est le cas de cette maxime taoïste qui pourrait d’ailleurs être d’origine bouddhiste ou confucéenne. Mais son ancrage concret et pragmatique évoque bien le tao, la « voie ». On en trouvera bien d’autres dans « Le tao au jour le jour. 365 méditations taoïstes » de Deng Ming-Dao (Albin Michel), excellent ouvrage dont je recommande la lecture mais la maxime taoïste en question m’est parvenue par d’autres voies, peut-être un hebdomadaire… En voici une autre attribuée à Confucius : (551 – 479 av. J.-C.) : « Lorsque tu viens au monde, tout le monde sourit : tu es le seul à pleurer. Mène ta vie de telle manière que, le jour de ta mort, tout le monde pleure et que tu sois le seul à sourire. » Autre ancrage, cette fois en Afrique : « La terre ne nous appartient pas. Elle nous a été prêtée par nos enfants. »

2. Maxime et citation. La citation est une phrase extraite d’un ouvrage et replacée dans un autre. Elle a donc un auteur. Depuis l’Antiquité on s’est intéressé au statut de la citations d’autant que certains écrivains d’alors ne sont connus que par les citations que leurs contemporains avaient retenu de leurs ouvrages. On lira surtout avec profit d’Antoine Compagnon “La seconde main ou le travail de la citation” (Le Seuil 1979, 420 p).  Il y étudie comment la citation fonctionne dans un texte lors d’une expérience de lecture ou d’écriture. Il se demande quel effet elle peut avoir sur l’énonciation. Et ceci à travers la généalogie de la citation, de l’Antiquité à nos jours. On sait que Montaigne est l’auteur qui prend de multiples citations pour appuis et tremplins. Chez lui la citation tient souvent lieu d’argument d’autorité complémentaire. Montaigne pense une chose et il est ravi de la retrouver chez un Ancien : preuve qu’elle est vraisemblablement juste et qu’on peut construire sur elle au moins une amorce de raisonnement.  Il en est de même pour une citation qui déplaît. Je pense à une maxime du philosophe Alain : « Penser c’est penser contre ». Avec les deux sens de contre, illustrés par Sacha Guitry : « Je suis contre les femmes, tout contre elles. » On voit tout de suite que la citation invite la pensée à se mettre en mouvement. Et c’est pour cela qu’elle est un tremplin idéal pour les dissertations ! C’est précisément l’usage auquel Laurence destine cette maxime taoïste.

3. Mécanisme de l’attribution. On n’est jamais certain de l’attribution d’une maxime. A plusieurs nous avons pisté le fameux « Instruire ce n’est pas remplir un vase c’est allumer un feu. » C’est finalement un lieu commun antique utilisé et réutilisé de nombreuses fois par d’innombrables auteurs. On sait par ailleurs que certaines attributions sont destinées à rendre hommage à un grand homme ou plus vraisemblablement à donner du poids à la phrase inventée. C’est pourquoi, sauf exception, il vaut mieux la prendre telle qu’elle est, hors de tout contexte pour l’expliquer puis la discuter. Néanmoins il y a des cas d’espèce où le contexte dément totalement le texte. C’est le cas du mot prêté à Marie-Antoinette : « Ils n’ont pas de pain, qu’ils mangent de la brioche. »  On y a vu un intolérable mépris à l’égard du peuple. La vérité est autre. Tous les matins de nombreux nécessiteux se présentaient au château de Versailles pour y recevoir du pain. Ce jour-là le pain manquait et la reine, émue de pitié, commanda qu’on leur donne la brioche faite pour la table du roi. Autre exemple. On connaît la phrase de Goethe : « Mieux vaut une injustice qu’un désordre. » On y voit la condamnation éventuelle d’un innocent. Le contexte montre que c’est le contraire qu’il faut comprendre. En mai 1793 à Weimar, Goethe eut l’occasion de sauver la vie à un malheureux que la foule voulait lyncher parce qu’elle le croyait coupable d’avoir allumé un incendie. Goethe s’en expliqua par cette phrase qui signifie : mieux vaut laisser s’échapper quelqu’un qui est peut-être coupable (une injustice) que de tolérer qu’il soit livré à une foule dévorée par la haine (un désordre). En somme : même si un homme est coupable, ceux qui le lyncheraient seraient des criminels.

4. La maxime ou la citation comme tremplin. On sait que la dissertation française aime donner à « commenter puis discuter » une maxime ou une citation. Quand l’auteur en est connu, il est quelquefois bon de la replacer dans son contexte. Mais ce peut-être aussi un piège. Dans ce cas il vaut mieux que l’énoncé la présente d’une manière générale : « Un écrivain célèbre a dit… » Enfin la dissertation aurait une réputation bien moins mauvaise si les professeurs cessaient d’évaluer les travaux en nombre de lignes plutôt qu’en nombre de mots. Mellerio, le professeur de Roger Martin du Gard lui demandait de construire des textes brefs en numérotant les paragraphes. Par texte bref on peut comprendre 200 mots. A 600 mots on a déjà une dissertation courte, à 800 mots elle est évidemment plus étoffée… et hors de portée de beaucoup d’élèves du secondaire. D’où la désaffection pour un exercice très formateur et qu’on ne sait pas par quoi remplacer, certainement pas les Q.C.M !

5. Florilège :

« Il suffit de regarder assez longtemps pour transformer l’horreur en beauté. » (Antoni Casas Ros « Le théorème d’Almodovar », Gallimard, 2008)

« L’écrivain écrit ce qu’il peut, le lecteur lit ce qu’il veut. »

« La vraie source de toute création, c’est l’imagination. La vie est une prison où seule l’imagination peut percer une fenêtre. » (Simon Leys, « L’Ange et le cachalot », Le Seuil, 1998)

« Dans je pense donc je suis, le je de je suis n’est pas le même que le je de je pense. » (Jean-Luc Godard, sans date)

« J’ai senti que j’étais fort le jour où j’ai compris que je devais être prudent. » (Ibn Séoud, 1880 – 1953, fondateur du royaume d’Arabie saoudite sur lequel il a régné de 1932 à sa mort).

« Seul celui-là t’aime auprès duquel tu peux te montrer faible sans provoquer la force. » (Theodor Adorno)

« Si tu n’espères pas tu ne rencontreras pas l’inespéré. » (Héraclite)

« Il faut aimer la vérité plus que soi-même mais autrui plus que la vérité. » (Maïakovski)

« Il est impossible de comprendre et de punir à la fois. » (Paul Valéry)

« Heureux l’élève qui, comme le fleuve, suit son cours dans son lit. » (anonyme)

« Moi, pour la modestie, je ne crains personne. » (un anonyme, modeste bien sûr)

« J’appelle égoïste celui qui ne pense pas à moi. » (cité par Jean d’Ormesson, sans date)

« L’homme est un sujet qui se met devant le verbe pour avoir l’air d’agir. » (anonyme, sans date)

« Dormez tranquille, un flic est né ce soir » (lu sur une palissade, à Paris, sans date, 1968 ?)

« Appuyez-vous solidement sur les principes. Ils finiront pas céder. » (Oscar Wilde mais je l’ai lue attribuée au maréchal Foch ! Ce qui changeait tout !)

6. Le détournement de maximes et proverbes. Il a été pratiqué par Lautréamont (1846 – 1870) : Pascal « Nous perdons la vie avec joie, pourvu qu’on en parle. » Lautréamont : « Nous perdons la vie avec joie, pourvu qu’on n’en parle point. » Vers 1920 le journal L’Intransigeant jugeait ainsi le mouvement Dada, précurseur du surréalisme : « Il faut violer les règles, oui, mais pour les violer il faut les connaître. » Benjamin Péret et Paul Eluard s’en vengèrent par les variations suivantes : « Il faut connaître les règles oui, mais pour les régler il faut les violer. Il faut régler les viols, oui, mais pour les régler il faut les connaître. Il faut connaître les viols, oui, mais pour les connaître il faut les régler. Il faut violer la connaissance, oui, mais pour la violer il faut la régler. » Et dans « 152 proverbes mis au goût du jour » (1925) ils développaient les aphorismes suivants : « Les labyrinthes ne sont pas faits pour les chiens. » « Il faut battre sa mère pendant qu’elle est jeune. » « Quand la raison n’est pas là les souris dansent. » « Il ne faut pas lâcher la cane pour la pêche. » etc. Dans le domaine de l’absurde on retiendra également  « Je mange beaucoup oui, mais souvent » (Sacha Guitry) ou « Il a une mémoire étonnante, oui mais inexacte » (Paul Valéry) etc.

7. Autodestruction de cette fiche. « A force d’aller au fond des choses on y reste. » (Jean Cocteau)

8. Laurence (16 mars 2009) : Grand merci Roger pour ta réponse très développée en effet! C’est très intéressant. Mon problème est comment la faire figurer dans Philomène où il me faut un nom d’auteur. Je vais mettre Deng Ming-Dao.
Un de ces quatre, il faudra que je te pose des questions sur la philosophie orientale qui m’intéresse beaucoup mais à laquelle je ne connais rien. Darwin ce sacré matérialiste montre combien nous sommes en continuité avec le règne animal. Les animaux capables de jugement esthétique, de langage et même de sentiment religieux, dans la
filiation de l’homme. Est-ce qu’on ne retrouve pas ce rapport de grande proximité à l’animal dans les religions orientales, je pense à l’hindouisme?

Roger (16 mars) : Laurence : tu as tout à fait raison sur tout. Deng Ming-Dao, ce n’est peut-être pas très lisible. Je ne sais pas qui c’est. Lao-Tseu oui ! Pour la clarté il vaut mieux je crois donner comme auteur le nom de l’école, c’est-à-dire Tao, la voie.  Règnes animal, végétal et humain : une continuité. Dans l’hindouisme il est interdit de manger un être vivant, y compris un végétal. On contourne l’interdiction en offrant la nourriture à une déïté qui, elle, donne l’autorisation de consommer l’offrande. Tout est vivant. Gaïa la terre est vivante. L’expression est quelquefois prise comme métaphore et quelquefois au pied de la lettre. D’où certains excès écologistes où les hommes doivent disparaître de la terre… Evolution. Je voulais transmettre un document à la liste mais il est trop lourd. (…) J’ai eu la curiosité de vérifier qui était Conrad Hall Waddington, inventeur de l’assimilation génétique (Voir Wikipédia et articles annexes). Utile pour les notions les plus accessibles avec la liaison évolution – mutation – variation. On est au cœur du problème.

9. Laurence (16 mars 2009) : Merci pour ton document très riche qu’il faudra prendre le temps de consulter précisément! J’ai vu qu’il fait partie d’un site de SVT en consultant la page http://pst.chez-alice.fr/mutation.htm.

J’ai terminé le bouquin de Patrick Tort, l’Effet Darwin que j’ai trouvé très intéressant. On ne peut pas faire plus matérialiste, à la fin il s’en prend violemment aux philosophes qui sont selon lui des idéalistes indécrottables. Pour lui la morale est profondément ancrée dans le développement du vivant et la croyance en dieu s’explique par la sélection naturelle. Son idée d’effet réversif est passionnante, l’idée aussi que par l’instinct sexuel, l’animal manifeste son goût esthétique et que ce sont les femelles qui sont les moteurs de la sélection en choisissant les mâles qui se donnent  du mal pour les séduire, et elles sont parfois capricieuses car elles ne choisissent même pas toujours les plus forts! Les malheureux, ils paradent parfois au prix de leur vie : ramure très encombrante du cerf, lourd plumage de l’oiseau paradis.

Je le cite p.126 « l’un des enseignements majeur que livre l’analyse de la théorie de la sélection sexuelle chez Darwin est celui du risque de mort et de la propension auto-sacrificielle peut-être semi-consciente attachés à la situation de recherche amoureuse. Comme si la quête d’un objet auquel s’unir – qui est la manifestation première d’un « altruisme » entendu comme mouvement vers l’altérité – entraînait presque irrémédiablement un renoncement consenti à la préférence de soi- renoncement dont on a vu en commençant ce chapitre qu’il définissait par ailleurs chez l’homme, en épousant la logique de l’effet réversif, les conditions même de la civilisation.

Si la sélection naturelle a développé des structures permettant d’éviter la mort, la sélection sexuelle développe au contraire des annexes physiques et des comportements susceptibles d’exposer la vie, établissant une équation entre la beauté, la séduction et le risque » On croirait presque lire du Georges Bataille ! (…)

Roger et Alii

Retorica

2.200 mots, 12.800 caractères)

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