04 COR Véronique 40 mots Sicaud 200 mots novembre 2014

Véronique (5 nov 2014) :  Bonjour,

Bénévolement, je partage des activités avec des enseignants en pédagogie Freinet à la Réunion 

Professionnellement je suis Médiatrice et formatrice, et actuellement je travailles avec des messieurs « Emplois verts » à qui on demande d’aller en formation d’agent médiateur emploi service.

Pas évident de les intéresser à cette discipline et arrivant sur la fin de la formation je cherchai des outils pour les remotiver pour réviser l’examen.

Un enseignant Robert qui m’a transmis votre mail m’a donné l’outil des 40 mots.

Magique, mon objectif n’est pas le même qu’un professeur de français, je voulais les faire parler et rédiger pour se préparer à présenter leur dossier de formation.

Je suis partie dans un  premier temps de leur centre d’intérêt que j’ai individualisé en leur donnant trois mots à chacun et à l’oral ils ont présentée ce qu’ils avaient rédigés par écrit;

Incroyable la qualité du travail j’ai même eu une chanson, et presque un poème.

Ensuite je l’ai fait faire la même chose avec trois mots sur le sujet de la Médiation.

C’est moi qui est été agréablement surprise car ils en ont redemandé.

Et quel beau partage : nous avons fait mélanger créole français!!!!!!

Je suis allée sur votre site c’est une mine d’or .

Merci à vous

Roger (5 nov 2014) Merci pour ce compte-rendu d’expérience. (…) Le hasard des correspondances me conduit à vous proposer le fichier suivant sur Sabine Sicaud

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22 POE Sabine Sicaud  approche 2014_10 

1. Je ne connaissais pas Sabine Sibaud et j’avais tort car un de ses poèmes figure dans l’anthologie de Jacques Charpentreau et Dominique Coffin « Demain dès l’aube… Les cent plus beaux poèmes pour la jeunesse, choisis par les poètes d’aujourd’hui » (Hachette 1990). A mes yeux ce recueil est absolument fondamental pour beaucoup de raisons.  Voici le poème de Sabine Sicaud retenu dans cette anthologie. A la fin de ce fichier on trouvera un commentaire en deux-cents mots des quarante premiers mots de ce texte. 

 

Vous parler ? 

Vous parler ? Non. Je ne peux pas. 

Je préfère souffrir comme une plante, 

Comme l’oiseau qui ne dit rien sur le tilleul. 

Ils attendent. C’est bien. Puisqu’ils ne sont pas las 

D’attendre, j’attendrai, de cette même attente. 

Ils souffrent seuls. On doit apprendre à souffrir seul. 

Je ne veux pas d’indifférents prêts à sourire 

Ni d’amis gémissants. Que nul ne vienne. 

La plante ne dit rien. L’oiseau se tait. Que dire ? 

Cette douleur est seule au monde, quoi qu’on veuille. 

Elle n’est pas celle des autres, c’est la mienne. 

Une feuille a son mal qu’ignore l’autre feuille. 

Et le mal de l’oiseau, l’autre oiseau n’en sait rien. 

On ne sait pas. On ne sait pas. Qui se ressemble ? 

Et se ressemblât-on, qu’importe. Il me convient 

De n’entendre ce soir nulle parole vaine. 

J’attends – comme le font derrière la fenêtre 

Le vieil arbre sans geste et le pinson muet… 

Une goutte d’eau pure, un peu de vent, qui sait ? 

Qu’attendent-ils ? Nous l’attendrons ensemble. 

Le soleil leur a dit qu’il reviendrait, peut-être… 

2. Eléments biographiques (d’après Wikipédia). Sabine Sicaud née en 1913 et morte en 1928, vit et meurt à Villeneuve-sur-Lot dans la maison de ses parents nommée La Solitude. Son père, avocat, était militant socialiste et ami intime de Jean Jaurès. Sa mère avait été journaliste. « L’enfance de Sabine est heureuse et studieuse : éducation domestique (surtout littéraire), proximité avec la Nature grâce au jardin du domaine, assiduité à la bibliothèque familiale.» «Ses Poèmes d’enfant, préfacés par Anna de Noailles, ont été publiés lorsqu’elle avait treize ans. Après les chants émerveillés de l’enfance et de l’éveil au monde, est venue la souffrance, insupportable. Atteinte d’ostéomyélite, appelée aussi la gangrène des os, elle écrit « Aux médecins qui viennent me voir :

Faites-moi donc mourir, comme on est foudroyé

D’un seul coup de couteau, d’un coup de poing

Ou d’un de ces poisons de fakir, vert et or… »

  3. Les débuts. Elle gagne son premier prix littéraire à l’âge de onze ans (en 1924) et elle meurt quatre ans plus tard, à 15 ans. Pendant ces quatre années, elle est soutenue par Anna de Noailles. « Dès son recueil de 1926 (elle a 13 ans), Anna de Noailles est stupéfaite par l’acuité de son regard sur les êtres et les choses. De plus, la jeune poétesse manifeste une grande maturité d’écriture, autant qu’une grande culture. Qu’il s’agisse de Fafou, sa chatte noire, qui « se pose en gargouille » ou d’un cytise ( On dirait des pendants d’oreille de jadis, en bel or fauve (…) Qui joncherait, pour un grand mariage, / Le tout petit sentier … C’est le décor / Où des torchent s’allument. / Vois flamber le paysage ! ), le mot est juste, précis, technique. Ses aphorismes mêlent de grandes qualités de cœur à la simplicité de l’expression : « Ne te laisse pas diminuer surtout, ni par les autres, ni par toi , Si quelque oiseau bleu me fait signe / rien, sachez-le, ne me retient. »

4. La maturité Dans les poésies ultérieures, Sabine Sicaud manifeste une étonnante maturité, colorée parfois de nostalgie : Ne parle pas d’absence, toi qui ne sais pas. Ou N’oublie pas la chanson du soleil, Vassili / Elle est dans le chemin craquelé de l’été (…) Vassili, Vassili, parce que tu as froid, ce soir, / Ne nie pas le soleil.

Les poèmes des derniers mois sont marqués par la maladie et par la souffrance : Vous parler ? / Non, Je ne peux pas./ Je préfère souffrir comme une plante. / Comme l’oiseau qui ne dit rien sur le tilleul. Ils attendent. Il y perce parfois l’écoute d’une fraîcheur intérieure Ce que je veux ? Une carafe d’eau glacée. / Rien de plus. Nuit et jour, cette eau, dans ma pensée / Ruisselle doucement comme d’une fontaine. ou des souhaits de guérison : Filliou, quand je serai guérie, / Je ne veux voir que des choses très belles …Celui dont le pied sûr comme celui des chèvres,

Suivit là-haut les sentiers bleus, dans les genièvres. (…) » (Wikipedia)

5. Le mystère La vie de Sabine Sicaud semble réglée comme celle d’un tulkou (réincarné) tibétain ou plutôt d’une dakini (déité). Manifestant dès l’enfance des dons bien au-dessus de son âge, cette surdouée est éduquée par un vieux professeur  qui insiste sur la culture littéraire. Elle bénéficie par ailleurs de l’immense bibliothèque de ses parents. Elle vit dans leur propriété “La Solitude”. On dit habituellement qu’on ne choisit pas ses parents. Dans le bouddhisme tibétain on dit on contraire qu’on choisit ses parents pour bénéficier de la meilleure éducation possible. Après sa mort, sa mère, accompagnée de son frère, passera deux ans dans un ashram à Nice. Ceci se passe en 1928 – 1930 et la pensée orientale pénètre alors les milieux cultivés. C’est l’époque de David-Neel et de Gurdjieff.

J’avance, sous toutes réserves, les hypothèses suivantes. Elles pourront être confirmées, complétées ou démenties par des travaux ultérieurs auxquels je ne puis participer. Le père, ami du Jaurès spiritualiste et la mère, journaliste ouverte aux courants ésotériques, ont compris qu’ils étaient les parents d’un être exceptionnel et l’ont élevée en conséquence. Les poèmes de Sabine Sicaud sont autant de méditations sur l’Etre. En les lisant on pense à des poètes comme Nerval ou Baudelaire (pour s’en tenir à des Français) ou à des philosophes comme Spinoza ou Schopenhauer. Les avait-elle lus ? Peut-être pas mais ses intuitions fulgurantes les rejoignent et les mettent à la portée des lecteurs attentifs. 

6. Pour en savoir plus :

http://www.sabinesicaud.com

On trouve sur le site l’ensemble des poèmes de Sabine Sicaud. 

7. Commentaire en deux-cents mots

Vous parler ? 

Vous parler ? Non. Je ne peux pas. 

Je préfère souffrir comme une plante, 

Comme l’oiseau qui ne dit rien sur le tilleul. 

Ils attendent. C’est bien. Puisqu’ils ne sont pas las 

D’attendre, j’attendrai, de cette même attente. 

Ils souffrent seuls. On doit apprendre à souffrir seul. 

Je ne veux pas d’indifférents prêts à sourire 

Ni d’amis gémissants. Que nul ne vienne. 

La plante ne dit rien. L’oiseau se tait. Que dire ? 

Cette douleur est seule au monde, quoi qu’on veuille. 

Elle n’est pas celle des autres, c’est la mienne. 

Une feuille a son mal qu’ignore l’autre feuille. 

Et le mal de l’oiseau, l’autre oiseau n’en sait rien. 

On ne sait pas. On ne sait pas. Qui se ressemble ? 

Et se ressemblât-on, qu’importe. Il me convient 

De n’entendre ce soir nulle parole vaine. 

J’attends – comme le font derrière la fenêtre 

Le vieil arbre sans geste et le pinson muet… 

Une goutte d’eau pure, un peu de vent, qui sait ? 

Qu’attendent-ils ? Nous l’attendrons ensemble. 

Le soleil leur a dit qu’il reviendrait, peut-être… 

Commentaire. Le commentaire porte sur les 43 mots de la première strophe. Leur sens complet annonce la suite dans la même tonalité : souffrance atroce, muette, devenue mystérieusement supportable.  

Le dialogue avec les humains n’est plus possible, d’où l’interrogation (« Vous parler ? Non. Je ne peux pas » ).  Elle communique pourtant et s’exprime par une double  comparaison : « comme une plante… comme l’oiseau » mais c’est plus qu’une comparaison, c’est l’identification à la souffrance muette du végétal et de l’oiseau qui sont des personnes : l’oiseau « ne dit rien ». « Ils attendent. » Mais qui ou quoi ? 

On entre dans le mystère. C’est ainsi et « c’est bien » : soumission à un ordre cosmique qui est une personne lui aussi et qui donne la force essentielle qui fait vivre. Pas de fatigue : « ils ne sont pas las » et rejet « d’attendre » au début du vers suivant. 

Les êtres vivants méditent silencieusement cette « attente » répétée trois fois sous trois formes différentes dans ce dernier vers : « attendre », « j’attendrai », « attente » .

« … de cette même attente » : la qualité de l’attente est la même. Ainsi l’auteur plonge dans le grand Tout. Elle y parvient avec des mots étrangement simples.

Roger, (218 mots, 2 heures)

Roger et Alii

Retorica

(2.000 mots, 9.900 caractères)

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