05 ECO Concurrence coopération 2011

1. Le mot concurrence entre dans une série de mots souvent négligée : concurrence, compétition, compétitivité, émulation, coopération don et contre-don. Don est historiquement le mot le plus ancien, le plus profond, le plus dynamique, le plus répandu, le plus méconnu aussi sous la forme énigmatique du pardon.

2. L’économiste Jacques Sapir, refusait le Traité constitutionnel de 2005 au motif, entre autres, qu’il ne choisissait pas entre les théories de la concurrence pour simplement faire de la “concurrence libre et non faussée” un principe organisateur. La concurrence sans contrôle est une conception ultra-libérale que certains économistes ont poussé à l’extrême : leur idéal est un Etat très faible ayant peu de moyens de coercition. La concurrence peut alors être déloyale à condition de ne pas se faire prendre. Moyennant quoi c’est le règne de la corruption et des mafias. Il n’est pas totalement innocent que le traité constitutionnel, finalement rejeté, ait choisi le terme de concurrence de préférence à compétition ou émulation.

3. La compétition introduit au contraire le fair-play sportif, des règles et un arbitrage. “Depuis trois siècles les meilleurs penseurs n’ont jamais cessé de rappeler que le libéralisme, ce n’est pas la loi de la jungle, le laisser-faire, le laisser-aller. Le vrai libéralisme n’est pas celui de ses détracteurs ni celui de ses extrémistes. L’exercice harmonieux de la liberté des échanges, comme pour les matches de football, implique des règles du jeu et des arbitres.” (Thierry de Montbrial, le Monde, 20_07_06). La compétition suppose une harmonisation des choix fiscaux et sociaux. La Commission européenne y travaille mais elle est constamment bridée par le Conseil des ministres, des Etats-membres ne souhaitant pas que la compétition soit réellement “libre et non faussée.” Le terme de “compétitivité” renvoie à la situation personnelle de chacun des compétiteurs attaché à l’amélioration de ses propres performances mais forcément en lien avec les autres compétiteurs.

4. L’émulation est une compétition de type éducatif. Elle suppose une autorité supérieure, œuvrant avec pédagogie pour le bien commun. Faute de vouloir ou pouvoir définir clairement celui-ci, les économistes libéraux ont considéré que la “main invisible” conduisait un jeu à somme positive où tout le monde était gagnant, d’une manière inégale il est vrai. A la fin du XVII° siècle Mandeville expliquait déjà : “Les vices privés font le bien public.” Adam Smith développe cette notion : “En poursuivant son intérêt, il (l’entrepreneur) fait souvent avancer celui de la société plus efficacement que s’il y visait vraiment. Je n’ai jamais vu beaucoup de bien fait par ceux qui affectaient de commercer pour le bien public.” (cité par Simonnot “39 leçons d’économie” Folio Gallimard p.56 – 63). Certains économistes admettent que, quelque part, il s’agissait d’un jeu à somme nulle où le gagnant l’était aux dépens du perdant. L’essentiel était de régler le mécanisme pour éviter une révolte populaire, c’est-à-dire un jeu à somme négative où la violence ne ferait que des perdants. Psychologiquement la concurrence fait peur : «Concurrence et profit : l’un est la guerre, l’autre le butin » (P.J Proudhon 1809 – 1865). Il n’est jamais exclu que je sois le concurrent mis hors jeu et que je fasse partie du butin. La compétition ne vaut guère mieux mais elle est limitée à l’épreuve sportive où elle s’exerce. L’émulation crée moins de souffrances car je n’y participe qu’autant que je le souhaite. Les notions de souffrances sociales et partant d’harmonies sociales sont au cœur du sujet

5. L’émulation est illustrée par le mécénat. Un exemple. La recherche archéologique américaine n’est guère aidée par les pouvoirs publics. Elle doit recourir au mécénat, lequel spécule sur un intérêt voire un enthousiasme du public qui rendra l’entreprise rentable à moyen ou long terme. Ce qui suppose, pour la fondation qui l’anime, que l’intérêt ne faiblisse pas. Sans être ostentatoire, ce qui serait contre-productif, le mécénat ne fait pas dans l’humilité. C’est ce qui s’est passé pour le bateau de Cavelier de la Salle, “la Belle”, échoué en 1586 dans l’estuaire du Mississipi. Les travaux de renflouage ont commencé en 1996 avec l’édification, en pleine mer, d’une île, au milieu de laquelle l’épave était soigneusement restaurée. Dix ans après les archéologues, leurs mècènes et bailleurs de fonds commencent à recueillir le fruit de leurs efforts. Le mécénat, pratique américaine solidement établie est encouragée par les dégrèvements fiscaux. C’est le couronnement d’une carrière financière prestigieuse et aussi, un moteur puissant pour les universités, notamment en recherche médicale. Bill Gates, entre beaucoup d’autres, met son immense fortune au service de la lutte contre le SIDA. Le mécénat est une approche du don et on peut considérer qu’il en est dérivé.

6. La coopération semble aller plus loin. Comme la compétition dont elle semble être le contraire, elle demande fair-play, règles et arbitres. Les lois anti-trusts américaines ou européennes limitent les coopérations abusives. Les mutuelles, les sociétés coopératives ou à but non lucratif ne vont pas de soi, comme on pourrait le croire. Des économistes ultra-libéraux y voient une concurrence insupportable pour le secteur lucratif, à preuve un projet néerlandais qui voulait interdire les mutuelles d’assurance. Inversement, une étude française visait à, progressivement, tout mutualiser, secteur lucratif ou pas. Elle a été violemment critiquée par des libéraux et dénoncée comme une tentative pour développer une autogestion communiste. Coopération, mutualité, solidarité devraient être au cœur de notre réflexion et Proudhon est vraiment la figure fondamentale de notre modernité comme le notait un colloque tenu à Besançon en 2006 : “Le concept de fraternité, tant par son caractère central dans la vie et dans la pensée politiques modernes que par son caractère diffus et insaisissable nous a paru devoir faire l’objet d’une approche pluridisciplinaire, seule capable de croiser les points de vue permettant de l’éclaircir. La fraternité en effet n’est pas seulement une notion politique, c’est aussi une valeur, un sentiment, un idéal, quelque chose qui porte une charge proche du sacré, et même un vecteur de droit et d’institutions. La richesse de ce concept explique sans doute le flou théorique qui l’entoure. C’est pourquoi le colloque donnera la parole à des chercheurs en littérature, en histoire, en géographie et en droit, de manière que ce terme fasse l’objet d’une réflexion plurielle.

7. L’Europe est contrainte d’examiner ces problèmes à la lumière d’expérimentations venues d’Etats-membres. En matière d’éducation on pourrait admettre des établissements à but lucratif ou non lucratif. Si on admet des normes communes strictes, il devient évident que le secteur privé n’est plus compétitif par rapport au privé non lucratif et que celui-ci est plus performant que le secteur public toujours soumis aux interventions intempestives du gouvernement. L’éducation est un domaine trop important pour être abandonné à l’Etat. Par contre celui-ci doit assurer sans faiblesse son triple rôle d’arbitre, de régulateur et de stratège.

8. Ces questions traversent les médias sans que l’opinion publique s’y attarde. Ainsi “Pretty Woman”, film de Gary Marshall (USA 1990) met aux prises un “golden boy” (Richard Gere) et une “call girl” (Julia Roberts) qui lui résiste. On y a vu une comédie romantique sans s’arrêter au fait que la “call-girl” juge son métier moins immoral que celui du “golden boy”. Elle finit par le convertir à une vision réellement éthique des affaires. Cette vision morale, très américaine, ne semble avoir été perçue ni par le public français, ni par les journalistes, ni par les intellectuels, ni par les politiques. Dommage.

9. La Commission européenne intervient sur la concurrence d’une manière qui peut sembler incohérente. D’une part elle ne fait rien pour substituer le “Juste-Échange” au “Libre-Echange”, pour reprendre une formule de l’économiste Jacques Sapir. Le “Juste-Échange” supposerait une égalité sociale et fiscale entre pays. Mais d’un autre côté, après huit ans de bras de fer, la Commission a infligé à Microsoft, en juillet 2006, une astreinte journalière de 1,5 million d’euros, susceptible de doubler en cas de manquement persistant aux règles européennes de la concurrence par abus de position dominante. Reste à savoir si cette méthode est suffisante. Mieux vaudrait probablement encourager parallèlement le développement des logiciels libres comme Linux, le non lucratif contre le lucratif ou le don contre le marché.

10. Don et contre-don. Les travaux sur le don depuis Marcel Mauss (“Essai sur le don” 1924) jusqu’à Marcel Hénaff (“Le prix de la vérité : le don, l’argent, la philosophie” 2002.) montre l’importance fondamentale du don face à la concurrence. On croit que le “don” a disparu écrasé par “marché”. C’est une erreur profonde. La Silicon Valley, d’où viennent toutes les innovations informatiques, fonctionne essentiellement sur la base d’échanges amicaux et non-marchands savamment régulés par la convivialité. Des entreprises comme Google, Wikipédia, FaceBook ou Twitter ont été créées de la même manière. Les banques refusent de prendre des risques devant des projets nés dans des garages. On discute entre copains. On se fait des petites bouffes où l’on se jauge pour évaluer la fiabilité des uns et des autres, ceux qui ont du talent et ceux qui ont de l’argent. Et arrive un gars un peu plus fortuné qui va monter un Business Angel. Il prend des risques, c’est vraiment un ange ! mais il les prend pour des copains en qui il a confiance. Quelquefois ça foire, quelquefois c’est le jackpot. Mais la dimension coopérative voire du don n’est jamais perdue de vue. Ces réseaux coopératifs où l’on se sent bien ensemble sont la base même de la croissance, pas la concurrence. En France, un calcul approfondi du PIB montre qu’il repose à 60 % sur le don. Mais le don n’est jamais gratuit. Il s’accompagne toujours d’un contre-don, soit immédiat, soit différé dans le temps.

11. Dans “Une promenade de santé : l’histoire de notre greffe” (Stock 240 p, 2008) Christian Baudelot (69 ans) et sa femme Olga (64 ans), racontent et analysent le don du rein qu’il lui a offert. Ils abordent toutes les dimensions de cette greffe avec donneur vivant, autorisée en France depuis 2004. En 2007 elle ne concerne que 5,4 % des transplantations. Russe d’origine Olga souffre, comme sa mère, d’une insuffisance rénale (la polykystose), très invalidante puisqu’elle exige une dialyse quotidienne. Le don s’imposait au couple. Christian Baudelot, par ailleurs sociologue, a enseigné toute sa vie “L’essai sur le don” de Marcel Mauss. Ce qui donne un prix supplémentaire à ses analyses.

Il observe: “J’étais agacé par la construction sociale du don, qui en fait un acte forcément généreux et altruiste. Pour moi, c’était un geste aux bienfaits égoïstes, qui allait nous permettre de continuer notre vie en commun. C’était autant sauver ma vie que la sienne.” Après la greffe se produit un ajustement. Christian découvre qu’Olga ne sera plus jamais la femme de 20 ans que, naïvement, il espérait : “Un jour je lui ai même lâché, sans le préméditer, que je me sentais floué. La métaphore du don au sens de Marcel Mauss me revenait. J’attendais bien un contre-don.”

L’écriture du livre les a aidés. Ils espèrent que leur expérience sera utile à d’autres. Comme un ultime contre-don. (D’après Cécile Prieur, le Monde, 06_06_08). En fait le contre-don se fait dans le temps, dans la diachronie et non dans la synchronie. Il se produit d’une génération à l’autre : don de la vie, de l’affection, de l’éducation et de l’entretien des parents pour les enfants. Le don des parents aux enfants a pour contre-don celui des enfants à leurs propres enfants. Il en est de même pour les dettes intellectuelles et morales des disciples envers leurs professeurs. En Chine le maître est plus que le père, ce qui traduit l’importance de la dette transmise dans le temps, du don au contre-don. Toute concurrence s’abolit dans le temps.

12. Catherine (20 juillet 2011) : “Intéressant cet article; j’ai une question: quelle est la source sur les 60% du PIB qui proviendraient du don ?

D’autre part j’ai deux remarques:

– j’ai un peu l’impression d’une vision « angélique » de la coopérative: à titre professionnel, je travaille sur le secteur de l’Economie sociale et solidaire et je serai beaucoup plus nuancée: en effet, les « grosses » structures bancaires et assurances en particulier, se comportent de plus en plus comme des acteurs très libéraux, une fois que leur effet de taille leur a permis de monter à côté de la structure « mutualiste » des structures pleinement inscrites dans le jeu capitalistique….  Je suis sociétaire du Crédit Mutuel: je me suis vite rendue compte que mon « pouvoir » était en réalité fort limité… et suis de plus en plus en désaccord avec les comportements de cet organisme.   Voir l’article: Matthieu Hély, « L’économie sociale et solidaire n’existe pas », La Vie des idées, 11 février 2008. ISSN : 2105-3030. URL : http://www.laviedesidees.fr/L-economie-sociale-et-solidaire-n.html qui est une mine d’informations. 

 – Ton paragraphe sur le don, tout comme ma question sur le PIB renvoie à une question économique: que mesure-t-on dans les échanges – puisque c’est la question fondamentale de l’économie, les échanges à l’intérieur du domaine, oikos en grec, pour faire dire quoi? C’est toute la question tout à fait passionnante des « indicateurs »: certes c’est très technique, mais fondamental.  Le PIB est par exemple de plus en plus contesté, parce qu’il ne prend pas en compte, entre autre, les externalités : exemple: la Chine qui connaît des taux de croissance très élevés, pollue et abîme de plus en plus son capital naturel – et le nôtre avec le climat, la santé de sa population etc… où sont mesurés ces dégâts qui vont se traduire par de « fortes dettes » pour les générations qui vont devoir réparer ce qu’elle abîme actuellement – à moins que celà ne soit irréversible?”

13. Roger : “Merci pour ton message. Ma source sur les 60 % était américaine et concernait la Silicon Valley. Mais j’ai demandé à Google « le don dans le PIB ». La première référence

http://www.scienceshumaines.com/le-don-aujourd-hui_fr_22869.html

signale qu’en France cette part représentait en 2008  75 % du PIB. 

En ce qui concerne la coopérative et la mutualité tu as parfaitement raison. Mon analyse se réfère bien entendu à Proudhon. Je déplore que la gauche ait laissé s’installer une dérive mortelle de ce concept. Le grand champion  de la mutualité en France, René Teulade, prétendait que les Français n’avaient rien à craindre de la crise de 2008. Ce grand gestionnaire a été condamné, par le tribunal correctionnel de Paris, en juin 2011, à 18 mois de prison avec sursis et 5.000 € d’amende pour abus de confiance dans l’affaire de la Mutuelle retraite de la fonction publique (MRFP). J’ignore s’il fera appel. Ce n’est pas par la presse de gauche que j’ai été informé mais par l’Ifrap, classé à droite. Le Crédit Mutuel pose lui aussi problème  par les investissements de son directeur, apparemment hors périmètre du secteur mutualiste. 

Tout à fait d’accord sur le problème des « indicateurs autres que le PIB » (recherche Google). 

Sur la Chine, je ne sais pas car je reçois des informations contradictoires : fortes pollutions et volonté déterminée du PCC pour lutter contre les mêmes pollutions. Je ne crois pas aux dégâts irréversibles. D’une part dès que l’action humaine s’arrête la nature – Gaïa – reprend son action et d’autre part tout le monde, y compris les Chinois, est désormais attentif à ces problèmes. La recherche interdisciplinaire  ne fait que commencer dans ce domaine.

14. Catherine (22 juillet 2011) : Merci pour cette réponse: je vais regarder tes sources attentivement; l’article que tu donnes développe bien les questions posées par la définition du don; je note que l’essentiel de la « valeur monétisée » du don est constituée des tâches ménagères dans ton exemple: sont-elles de l’ordre du don, ou de la transaction au sein d’un couple, d’un choix – espérons-le du moins – d’organisation: je travaille, je ramène les revenus indispensables et tu prends en charge les tâches ménagères qui sont ta contribution à notre « petite société » que forme un couple.  J’aime bien l’idée développée plus loin selon laquelle la défintion du don est ce qui ne crée pas de sentiment de dette pour le donataire.  Ce n’est pas le cas des tâches ménagères telle qu’elles sont généralement analysées.  Par contre, si elles étaient officiellement monétisées et comptabilisées dans les PIB, que de richesse mises au grand jour !

De toute façon, tout ceci renvoie bien à la question des indicateurs, puisque la monnaie a été historiquement créée pour pouvoir additionner des poires et des lapins en leur donnant une unité de mesure commune.

Chine: je salue ton optimisme, que je ne partage en aucune manière. Certes Gaia reprend ses droits, mais elle le fait à partir de ce qu’elle trouve et le rythme qui est le sien: les poissons irradiés des océans japonais, vont peut être s’éteindre et d’autres espèces les remplaceront; mais le temps de Gaia n’est pas le temps de l’homme, qui n’est qu’une espèce parmi d’autres avec une énorme responsabilité vis à vis des autres espèces présentes sur Terre.  Il y a toute une école de pensée et de travail en économie sur les notions de services rendus par l’environnement.  C’est très intéressant. Oui la Chine a pris à fond le virage des énergies renouvelables: mais beaucoup des technologies nécessaires reposent sur l’approvisionnement en minéraux « les terres rares »: or les techniques d’extraction peuvent faire beaucoup de dégâts sur l’environnement, sans parler des sociétés humaines qui ne sont pas dans le même système que nous là où ces richesses se trouvent.  D’autre part, la Chine est tranquillement en train de se constituer un patrimoine exclusif en rachetant des millions d’ha de terres arables dans des pays tels que Madagascar : qu’elle assure sa sécurité alimentaire de cette manière semble pour le moins indiquer qu’elle se fait du souci sur les capacités à venir de son propre territoire qui est pourtant assez vaste…

 

Roger et alii Retorica (12.200 caractères)

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