05 ECO crise France propositions 2012_03.

Cet article est un complément de 23 POL dette publique nos remarques 2012_02 Il s’ouvre sur des généralités concernant la notion de crise avant d’entrer dans le vif du sujet. La crise française est indissociable de la crise générale européenne et occidentale. Roger.

1. Le mot crise vient du latin crisis “phase déterminante d’une maladie” et du grec krisis “décision, jugement”, toujours dans le domaine médical. Vers 1685 – 1690 il est étendu à d’autres domaines, notamment celui des procès. Vers 1762 l’idée s’étend à un “déséquilibre profond”, soit personnel (crise de l’adolescence), soit collectif : crise politique (1814), crise financière (1823), crise économique (1837). A ces informations le lexicographe Alain Rey ajoute quelques remarques. Selon lui les difficultés de l’Ancien Régime n’étaient pas interprétées en termes de crises. C’est après 1850 et surtout la crise de 1873 que le mécanisme est identifié, notamment dans son paroxysme de 1929. Depuis 1945, toujours selon Rey, le terme serait assimilé à la récession dans la mesure où le système ne serait pas menacé. Il finit enfin sur des emplois plus larges, assimilé à un “malaise” : crise des valeurs, crise de civilisation. Il cite même un enthousiasme subit et passager : crise religieuse, crise d’ascétisme.

2. Bernard Stiegler,est un philosophe, animateur d’Ars Industrialis et auteur de « Ce qui fait que la vie vaut la peine d’être vécue – De la pharmacologie » aux éditions Flammarion (2010). Il écrit au sujet de la crise : « Qu’on admette ou qu’on le dénie, chacun sent bien qu’à présent l’avenir de la vie terrestre se trouve mis en jeu dans une urgence inouïe. Et chacun sait que, depuis la séquence historique qui s’est engagée en 2007 et qui paraît avoir déclenché ce qu’on appellerait en physique nucléaire une réaction en chaîne, chaque pas compte et semble se surcharger systématiquement de conséquences très difficilement réversibles – sinon absolument irréversibles. Cette crise est sans précédent d’abord en cela. Si krisis signifie bien et d’abord décision, elle est critique comme jamais : elle révèle que le destin humain – qui est un destin inéluctablement technique et technologique – est pharmacologique an sens où, en grec, le pharmakon est à la fois le remède et le poison. Le pharmakon est à la fois ce qui permet de prendre soin et ce dont il faut prendre soin – au sens où il faut y faire attention : c’est une puissance curative dans la mesure et la démesure où c’est une puissance destructrice. Tel est aussi le feu dans la mythologie grecque. Devenu technologie industrielle, le pharmakon est de nos jours hégémoniquement contrôlé par l’économie, c’est à dire par le marketing, et c’est une calamité. Cet état de fait, qui a installé une économie de l’incurie génératrice d’une bêtise systémique, signifie que la question du soin – que l’on appelle aussi le care – est une affaire d’économie politique, et non seulement d’éthique. »

3. La crise est sociale. En 2008 Pierre Larrouturou, auteur du “Livre noir du libéralisme” et « Pour éviter le krach ultime » (Nova Editions, 256 p., 15€) juge que la crise n’est pas financière mais sociale. Elle trouve, selon lui, son origine dans la victoire de Ronald Reagan en 1981. Jusque là le ratio américain dette / PIB était stable. “Des règles collectives assuraient une progression régulière des salaires et un partage équitable de la productivité entre salariés et actionnaires”. Mais avec Reagan “les libéraux baissent les impôts sur les plus riches, ce qui favorise la dette publique”. La dérégulation multiplie les petits boulots et diminue la part des salaires dans le PIB. En 2008 la duré moyenne du travail aux Etats-Unis tombe, chômeurs exclus, à 33,6 heures et des millions de salariés ont de 10 à 15 heures de travail par semaine. De 2000 à 2008 seuls les 5 % des Américains les plus riches ont vu leurs revenus augmenter. 30 % ont vu leurs revenus diminuer et pour maintenir leur consommation, classes moyennes et pauvres se sont endettés d’une manière continue.

En France, comme en Allemagne et au Japon, en 25 ans, la part des salaires dans le PIB a dimimué de 11 %. En France, en 2008, environ 200 milliards d’euros sont passés des salariés aux actionnaires. Depuis 2002, la croissance serait nulle en zone euro sans la hausse de la dette des ménages observe Patrick Artus (Natixis). “Des actionnaires trop gourmands qui veulent 10 ou 15 % de rentabilité, il y en a toujours eu“ remarque Larrouturou. Mais ils ont obtenu satisfaction grâce aux gains de productivité colossaux générateurs de chômage de masse. « Le monde ne sera pas détruit par ceux qui font le mal, mais par ceux qui les regardent sans rien faire», disait Einstein. Agir sur le chômage, redonner des emplois et des salaires décents, c’est agir sur les régulations financières et monétaires. (D’après forum Marianne, 2008_10_24)

4. “Pourquoi faut-il que les Etats paient 600 fois plus que les banques ?” demandent Michel Rocard et Pierre Larrrouturou. Je résume leur propos. Fin 2008, la Réserve Fédérale américaine a secrètement prêté aux banques en difficulté 1.200 milliards de dollars au taux de 0,01 %. Même procédure en Europe. En temps normal les banques se financent à 1 % ce qui est déjà peu et à 0,01 % en temps de crise. Les banques en retour prêtent aux Etats à des taux de 6 % ou plus. Les gouvernements bloquent alors les retraites, les allocations familiales, les salaires des fonctionnaires. Ils coupent aussi dans les investissements. D’où augmentation du chômage. Rocard – Larrouturou : “ …l’essentiel des sommes que nos Etats empruntent sur les marchés financiers concerne des dettes anciennes. En 2012, la France doit emprunter quelque 400 milliards : 100 milliards qui correspondent au déficit du budget (qui serait quasi nul si on annulait les baisses d’impôts octroyées depuis dix ans) et 300 milliards qui correspondent à de vieilles dettes, qui arrivent à échéance et que nous sommes incapables de rembourser si nous ne nous sommes pas réendettés pour les mêmes montants quelques heures avant de les rembourser. (…) nous proposons que la « vieille dette » de nos Etats puisse être refinancée à des taux proches de 0 %. Il n’est pas besoin de modifier les traités européens pour mettre en œuvre cette idée : certes, la Banque centrale européenne (BCE) n’est pas autorisée à prêter aux Etats membres, mais elle peut prêter sans limite aux organismes publics de crédit (article 21.3 du statut du système européen des banques centrales) et aux organisations internationales (article 23 du même statut). Elle peut donc prêter à 0,01 % à la Banque européenne d’investissement (BEI) ou à la Caisse des dépôts, qui, elles, peuvent prêter à 0,02 % aux Etats qui s’endettent pour rembourser leurs vieilles dettes.(…) Le mécanisme que nous proposons pourrait s’appliquer immédiatement, aussi bien pour diminuer le coût de la dette ancienne que pour financer des investissements fondamentaux pour notre avenir, comme un plan européen d’économie d’énergie.” (Monde du 2012_01_03).

5. Beaucoup d’entre nous ont écouté “L’Etat et les banques, les dessous d’un hold-up historique” (2012_12_03) de Myret Zaki et Etienne Chouard. http://sos- crise.over-blog.com/article-l-etat-et-les-banques-les-dessous-d-un-hold-up- historique-video-94523786.html. Cette vidéo est assez longue (2.30 heures, environ 30 mn pour chaque conférencier puis débat). Myret Zaki est une journaliste économique suisse, auteur de “Le secret bancaire est mort, vive l’évasion fiscale” (2010) et “La Fin du dollar” (2011). Etienne Chouard, professeur d’Economie- Gestion à Marseille, s’est rendu célèbre pour son soutien au “non” du référendum de 2005. Dans cette vidéo Myrel Zaki évoque la puissance des banques dûe notamment à l’article 123 du traité de Lisbonne et à différentes astuces qui relèvent de l’escroquerie, comme les CDS. Etienne Chouard montre comment la démocratie représentative est entre les mains des financiers par le financement occulte et bien réel de campagnes électorales coûteuses mais dont le retour sur investissement est colossal. Non que les parlementaires soient corrompus mais ils sont amenés à prendre, par le lobbying et au moment opportun, les décisions qui vont dans le sens de leurs maîtres réels.

6. J’emprunte à Philippe Herlin, professeur au CNAM, les éléments qui suivent (2012_02_03). En 2010 le déficit budgétaire était de 148 milliards, en 2011 de 90 milliards et la prévision pour 2012 est de 85 milliards. Donc un léger mieux mais à peine puisque la dette grandit d’autant. Le déficit important de 2010 s’expliquait en partie par le Grand Emprunt (35 milliards). On reste donc globalement au même niveau de déficit, soit 90 milliards. C’est 5 % du PIB mais “ le déficit budgétaire et le PIB n’ont rien à voir”. En 2011 les recettes fiscales de l’Etat sont de 270 milliards d’euros, ses dépenses de 360 milliards, soit un déficit de 90 milliards, donc 25% : “Pour 4 euros dépensés, l’Etat a 3 euros de recettes fiscales et 1 euro de déficit.” Le programme d’émission de dettes pour 2012 sera de 178 milliards d’euros. Le Trésor public va “rapatrier” sur son compte, la trésorerie d’opérateurs publics, comme Oseo. Or Oseo a été créé pour financer les PME, pas pour combler le déficit de l’Etat. “Quand on fait les fonds de tiroir de cette façon, la chute n’est plus très loin” (d’après http://ladettedelafrance.blogspot.com).

7. François de Closets, est l’auteur avec Irène Inchauspé de “L’échéance : Français, vous n’avez encore rien vu” (2011, Fayard). Il écrit dans la 4° de couverture : “L’Échéance ! Nous y sommes, comme tous les pays surendettés. Mais nous ne voulons rien voir. La pression des marchés financiers fera voler en éclats les programmes électoraux et imposera une tout autre politique. Pas d’illusions, elle exigera « du sang, de la sueur et des larmes ». Ce peut être l’occasion de redresser la France comme en 1945.

Deux crises se conjuguent : celle des finances publiques et celle de la finance privée. Elles forment ensemble une machine infernale qui étrangle la France. Cette enquête implacable met en lumière les faits, souvent inconnus, les décisions oubliées et les comportements qui, pour la première fois de son histoire, ont ruiné notre pays en temps de paix. Nulle fatalité dans ce désastre. La mondialisation et la financiarisation sont les mêmes pour tous. D’où vient que la France ait moins bien résisté que la Suède, le Canada, l’Allemagne et bien d’autres ?

Il va nous falloir prendre des décisions radicales, révolutionnaires parfois. Interdire les déficits et accroître l’investissement, surtaxer les hauts revenus et contrôler les prestations sociales, briser l’économie de spéculation et soutenir l’économie réelle, défendre les droits des jeunes et pas seulement les droits acquis des aînés, imposer une réglementation plus stricte à l’activité bancaire comme au droit de grève, renforcer les syndicats et favoriser les entrepreneurs… Bref, mener une politique de crise qui échappe à notre clivage droite-gauche tout en empruntant à l’un et à l’autre.

Après avoir lu L’Échéance, vous ne pourrez plus en douter : nous n’avons de choix qu’entre une révolution culturelle et le chaos.”

8. Interrogé par liFRAP François de Closets précise son propos (2011_11_22) (…) “Depuis trente ans, je répète que la dette est la même pour les particuliers, les entreprises ou les États et que ses conséquences sont aussi destructrices. Mais j’étais bien seul. (…) Il faut d’abord éviter que la France se trouve prise au piège de l’échéance : note dégradée, taux d’intérêt qui s’envolent, effet boule de neige, mise sous tutelle du pays et explosion sociale. Il faut dans le même temps restaurer la capacité productive du pays, lui rendre sa compétitivité. (…) Il faudra tout à la fois jouer sur les prélèvements et surtout sur les dépenses, faire la politique de la droite et de la gauche. Pour cela, il faut tout de suite en finir avec deux convictions qui bloquent les Français. La première c’est que les très riches peuvent jouer de l’optimisation fiscale pour payer peu d’impôts, la seconde que la protection sociale est source de nombreux abus. D’une part remplacer le bouclier fiscal par le plancher fiscal qui limite les déductions possibles à un pourcentage très faible, d’autre part lancer sans complexes la lutte à la fraude sociale. Des mesures simples et fortes pour que les Français aient la conviction que tout le monde paye ce qu’il doit payer et que nul ne reçoit plus que ce à quoi il doit recevoir.

Sur le chapitre des prélèvements, on atteint pratiquement 45 %, il sera impossible d’aller au-delà. Les changements à apporter, faire reposer la protection sociale sur la consommation plus que sur le travail, revenir sur les innombrables niches sans grande justification, contribueront peu à réduire le déficit. Tout va se jouer sur la dépense, c’est le plus difficile. Tout le monde sait ce qu’il faut faire. Revoir toute la fonction publique territoriale, 400.000 emplois à supprimer, revoir toutes les interventions et subventions des acteurs publics, créer un comité de la Hache pour supprimer toutes les structures inutiles, enserrer strictement la protection sociale etc.

Mais, dans le même temps, il faut revoir les relations interentreprises qui permettent aujourd’hui à 150 donneurs d’ordre d’écraser des milliers de PME. Il faut revoir l’orientation scolaire pour que l’économie trouve les compétences qu’elle recherche, etc. On le voit il faut combiner les mesures dites de droite et les mesures dites de gauche pour écarter le risque financier et retrouver notre compétitivité. (…) Il faudra des années d’efforts. Faire l’impasse sur le coût des batailles à livrer, c’est se condamner à les perdre. Mais la France est un pays prodigieusement doué, gâté même, par la nature. (…)

9. Propositions de liFRAP “ S’agissant des dépenses de protection sociale, il nous est (…) possible de dégager en cinq ans selon nos chiffrages, 15 milliards d’économies sur les retraites, 7 milliards en réformant l’assurance chômage et près d’1 milliard sur les dépenses de guichet. Par ailleurs, 18 milliards sont susceptibles d’être économisés sur les dépenses de santé. En matière d’éducation, une réforme ciblée de notre système actuel pourrait apporter 4,9 milliards d’économies supplémentaires sur la même période. S’agissant cette fois de dépenses plus structurelles, une maîtrise renforcée des dépenses de personnel des administrations publiques devrait générer près de 9,6 milliards d’économies. Enfin, à celle-ci devrait être nécessairement couplée celle des collectivités locales permettant d’économiser 15,5 milliards supplémentaires” (iFRAP, Société civile 2012_02_09). Soit 71 milliards sur 5 ans et 14,2 par an.

10. Espérance de vie. C’est l’indicateur fondamental. L’iFRAP vante constamment le modèle allemand mais ne dit pas l’essentiel : en dix ans (de 2000 à 2010) l’espérance de vie allemande a baissé de 2 ans à l’ouest (de 77,5 ans à 75,5) et de presque 4 ans à l’est (de 77,9 ans à 74,1). (AFP 12/12 et Canard 211_12_14).

Roger et Alii
Retorica
(2440 mots, 15.500 caractères

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