05 ECO Productivités croissances 2012

1. Généralement on parle de productivité et de croissance au singulier. Si l’on passe au pluriel on élargit le problème. Généralement la productivité est in fine le revenu des actionnaires. Or les actionnaires sont l’autre nom des investisseurs mais ces deux mots sont loin d’être synonymes. Pour augmenter le revenu des actionnaires il est courant de démanteler les entreprises et de réduire les effectifs. Un investisseur cohérent s’intéressera à l’entreprise elle-même pour favoriser son développement et conserver ses salariés en vertu d’un principe fondamental que je répète plus loin : “Les salariés heureux font les entrepreneurs heureux et les investisseurs heureux.”  Les spéculateurs – prédateurs n’ont rien à faire dans ce processus. Quand ils y entrent, ils devraient être durement sanctionnés en tant que délinquants ou criminels. Vaste programme !

2. Il y a des productivités intelligentes et d’autres qui le sont moins. Ainsi, via l’informatique et internet, on demande de plus en plus aux cadres d’accomplir des tâches confiées naguère à des secrétaires. Ce qui conduit à une baisse de la productivité  car les cadres mettent plus de temps que les secrétaires pour accomplir des tâches pour lesquelles ils n’ont ni la formation ni la pratique.  Ces tâches sont donc finalement payées beaucoup plus cher et les cadres n’ont plus le temps de se consacrer à leurs tâches spécifiques (d’après Michel Drancourt, la Croix du 20/04/2006). On peut en dire de même des techniques de bureaux ouverts. Ceux-ci sont destinés à favoriser les synergies. Mais ils sont condamnés par au moins la moitié de leurs utilisateurs.

http://www.acousticbulletin.com/FR/2007/03/bureaux_ouverts_quen_pensent_l.html

Ce qui signifie que l’autre moitié ne s’en plaindrait pas ou du moins n’oserait pas le dire.

3. Jean-Baron Mazloumian, spécialiste du management, a étudié la baisse de la productivité des salariés français en 2005. Il note “Les chefs gèrent mal leurs salariés, ne donnent pas d’instructions et n’assurent pas le suivi de leur travail. Pour augmenter la productivité, le manageur doit prêter une oreille attentive aux problèmes de son équipe et essayer de les résoudre. A force de ne pas être écoutés, les salariés se découragent et travaillent moins.” (‘après une étude portant sur trois années d’observation dans 239 entreprises de 19 pays, propos recueillis par Sylvie de Macedo pour “Le Parisien” – “Aujourd’hui en France” du 09/10/2006) D’où baisse du revenu des actionnaires. Des études californiennes fines justifient mon slogan “Les salariés heureux font les entrepreneurs heureux et les investisseurs heureux !”. L’Europe offre la taille idéale pour aborder et résoudre progressivement ces problèmes.

4. On est amené à parler de “croissances” au pluriel car la notion prise au singulier mène à une impasse comme le montre la réflexion suivante.

La croissance n’est pas synonyme de plein emploi, car elle s’accompagne d’une recherche active de productivité laquelle s’exerce aux dépens de la main d’œuvre et au profit de la technique et du capital (donc de la finance). Elle n’est pas non plus synonyme d’abondance, car l’abondance tue le profit. Elle ne peut être synonyme de bien-être, car par voie de conséquence elle favorise l’exclusion. La croissance est à la fois le moteur et la conséquence de la surconsommation. 

Surconsommation des biens essentiels à la survie de l’Humanité : telles les énergies fossiles (pétrole, gaz et charbon) et le nucléaire. Responsables de cette surconsommation : l’automobile, l’avion, les transports par camionnage, l’excès de chauffage et de gaspillage de l’énergie électrique. 

Surconsommation des matières premières et du bois, avec pour conséquence la déforestation non contrôlée dans certaines régions du monde. 

Surconsommation de l’eau dûe à l’urbanisation et aux besoins de l’agriculture. 

On pourrait citer aussi la surexploitation halieutique (qui concerne la pêche) telle qu’elle se pratique au Japon.” (Yves Gourbeault, Vourles (Rhône), Revue Citoyens du Monde, 3° trimestre 2005). La croissance c’est surtout la croissance des déchets. La décroissance c’est un autre type de croissance, une croissance qui ne produit pas ou moins de déchets.

Robert Musil relevait, comme tant d’autres, combien le spécialiste, l’expert révèle l’insuffisance de son savoir quand il prétend résoudre un problème humain par des moyens humains. (évoqué par Alexandra Laignel-Lavastine, “Esprits d’Europe. Autour de Czeslaw Milosz, Jan Patocka, Istvan Bibo”, Calman-Lévy, 354 p, 2005, p. 188). Hussell et Kafka faisaient des constats similaires. Cette formule est très ambigüe : peut-on résoudre un problème par des moyens autre qu’humains ? sur-humains ?? qu’est-ce à dire ? Voici un début de réponse.

5. La véritable productivité, la véritable croissance prend des chemins détournés. Un professeur de gestion à l’Institut européen d’administration des affaires (Insead) s’intéresse à l’exode rural qui frappait Bourg-Saint-Maurice (Savoie) où il faisait du ski depuis 1958. Avec ses étudiants il mène une étude de marché pour créer une station de ski : les guides, les agriculteurs et les maires des communes avoisinantes s’intéressent au projet. Le maire de Bourg-Saint-Maurice sacrifie sa réélection en expropriant des propriétaires de terrain afin de faire échapper le site à la spéculation immobilière. Un promoteur mobilise un architecte et comme les banques ne suivent pas il lance une souscription privée près de futurs actionnaires qui achètent des appartements sur plans. La synergie fonctionne grâce à la construction patiente d’une intelligence collective qui sait maîtriser les divers paramètres et assurer le succès d’un projet viable.

Cet exemple, parmi d’autres, a été évoqué lors du colloque organisé par le Forum international Territoires et Mondialisation (FITM) en mars 2006, à Annecy-le-vieux. Cette association a été lancée en 2003 par l’Assemblée des pays de Savoie, l’Université de Savoie et Economie et Humanisme. “Une raison économique qui prétend mettre comme critère universel de l’action la recherche par chacun de son intérêt individuel n’est  ni morale, ni conforme à la complexité de la réalité.” (d’après Hugues Puel, ‘Economie et Humanisme, la Croix du 08/08/06).

6. Plutôt que de décroissance, notion à manier avec précaution, il vaudrait mieux parler de critères pour  d’autres croissances. Le PIB n’est qu’une notion comptable qui n’inclut pas le bien-être social ou individuel mais la production des pesticides qui le contrarie. De même la construction d’un édifice puis sa destruction compte pour 2 dans le PIB alors que leur somme concrète est 0 ! “A la décroissance des énergies fossiles doit se substituer la croissance des énergies renouvelables”. Une décroissance économique majeure augmenterait la pauvreté des plus pauvres en entraînant la rareté des biens disponibles. Mais “relocaliser les productions alimentaires est une option que je trouve d’une grande logique et d’une grande pertinence.  (…) La croissance de la recherche scientifique, la croissance de l’agriculture biologique, et des commerces de proximité… voilà des exemples de croissance à concrétiser.” (d’après Hubert Reeves, astrophysicien, le Monde du 02/08/06).

7. “Toute nourriture est concentration de souffle-énergie” écrit François Jullien dans “Nourrir sa vie” (p. 135). De même les capitaux sont une concentration d’intelligence, d’énergie et d’astuce qu’on peut orienter vers des biens matériels ou des biens immatériels, une fausse croissance ou des croissances utiles. Cela signifie des politiques redistributrices volontaristes pour entraîner une diminution de la  pauvreté et des inégalités ainsi qu’une croissance pérenne, seules conditions d’un développement durable.  Le problème est complexe : “selon les conditions, la  croissance peut être favorisées aussi bien par de faibles inégalités que par de fortes inégalités”. De fortes inégalités peuvent ne pas entraver la croissance ; une  croissance élevée peut ne pas diminuer la pauvreté ; l’ouverture économique n’est pas forcément favorable à la croissance ; enfin le respect absolu du droit de propriété n’est pas forcément un facteur de croissance. Ce sont les conclusions de Pierre Salama dans “Le défi des inégalités; Amérique latine – Asie : une comparaison économique”. Ed. La découverte, 192 p, 17 €, 2006). La faible croissance des pays latino-américains comparée à celle des pays asiatiques s’explique par la combinaison d’un niveau élevé des inégalités et d’une financiarisation plus large de l’activité, les capitaux volatiles rendant les économies vulnérabes à la première alerte. (d’après le Monde du 30/05/2006).

8. Est-ce que Retorica participe à et de cette autre croissance ? Certainement dans la mesure où nous nous employons à diffuser des idées, des faits, des projets. Ils circulent par osmose, conversations, mails etc… Ils rejoignent de multiples autres entreprises, l’ensemble de ces échanges  constituant d’autres productivités et d’autres croissances.  Pourrait-on en évaluer le coût ? Certainement. Il suffit de calculer le temps passé, au tarif d’une femme de ménage, environ 10 euros de l’heure. Sachant qu’un article représente environ 10 heures de travail, il vaut virtuellement 100 euros et 10 articles 1000 euros. Chaque fois que je rencontre une activité de bénévolat je m’emploie ainsi à en calculer le prix virtuel. Ma rémunération réelle vient de ma pension de professeur, laquelle est ainsi justifiée. Des chercheurs ont découvert que les découvertes de la Silicon Valley  venaient pour l’essentiel du don, des échanges intellectuels et non de la vente des brevets et des produits. D’autres chercheurs, cette fois pour la France, ont établi que 70 % de la richesse nationale venait également du don, ce que le PIB ne sait pas calculer. “Tout ce qui n’est pas donné est perdu” (proverbe indien).

9. Jean-Marie (8 fév 2012) : Presqu’un programme électoral dans cette lettre qui demande réflexion. Elle est pertinente, nos candidats à la future élection présidentielle devraient s’en inspirer. Coupler à la gestion des finances publiques gérer en grande partie par une banque d’état et non le privé (vue dans un courriel antérieur), ceci « nous » sortirait de la crise. Or pour ce dernier point y a-t-il une réelle volonté ? Je ne pense pas. La campagne présidentielle risque d’être un concert d’agités où le peuple trinquera. Bis repetita placent !  Roger (11 fév 2012) C’est vrai que la volonté semble manquer au delà du verbalisme. C’est pourquoi je résultat de la présidentielle m’indiffère en profondeur. Je soutiens Eva Joly mais je reconnais qu’elle fait peur aux Français par son accent, ses lunettes et ses idées. Il est possible qu’elle n’aille pas jusqu’au bout (un 2 % serait économiquement suicidaire pour les Verts). Ce qui me rend optimiste c’est la crise elle-même. Bien des évidences s’imposent progressivement aux trois niveaux : citoyens, associations (comme les Colibris) et responsables politiques. Bis repetita placent ! Certes. Mais j’ai vérifié le sens de la citation empruntée à Horace (Art Poétique) : « Certaines choses plaisent répétées deux fois »… et d’autres dix fois en matière de poésie. Bref, la troisième fois, on s’en lasse.

Roger et Alii

Retorica

(1.720 mots, 11.300 caractères)

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