06 EDU apprenant ou élève 2013_11

Cet article est un complément à 06 EDU prof meilleur élève 2010_10 J’ai privilégié les citations en donnant les références. Roger

1. Licia (1er nov) : Pour moi le professeur idéal est le meilleur de ses élèves ET donne envie aux dits éleves de l’égaler voire de le dépasser. Suis-je totalement hystérique? Roger (4 nov) Oui, vous êtes totalement hystérique et moi aussi ! Heureusement d’ailleurs car la notion d’ « apprenant » mène, selon moi,  à une impasse dramatique. Inventée, semble-t-il, pour résoudre un problème (le désintérêt des élèves) elle ne fait que l’aggraver par manque de concret et manque de courage. Je pense rédiger une pp3 – discussion : « L’apprenant remplacera-t-il l’élève ? » Avant de le faire je vous redonne la parole si vous le désirez.

2. Michel (5 nov) : Je ne sais plus si j’en ai déjà parlé : quand j’étais étudiant en licence, à Rennes (ce n’est pas hier) notre prof de latin (je crois que c’était Marache) nous avait dit en cours que la pédagogie, c’était autre chose que les vases communicants, avec le prof-vase plein qui se déverse dans l’élève-vase vide. Il n’était pas allé plus loin et je me rappelle parfaitement que je n’avais rien compris à ce qu’il avait voulu dire, tellement la métaphore des vases me semblait alors une vérité évidente. Par contre, il y a moins longtemps, je me suis heurté avec un collègue de philo qui pensait que plus on était universitairement compétent ds sa discipline, meilleur prof on était. Entre temps, j’avais dû évoluer… Roger (8 nov) : Je crois que ton prof était prêt à développer la fameuse maxime antique que je reprends dans ma signature ( « Instruire ce n’est pas remplir un vase mais allumer un feu. » (D’après Plutarque)) mais il a probablement pensé que la citer en entier le mènerait trop loin. Il s’en est tenu à une demi-formulation peu satisfaisante. Que signifie « allumer un feu » ? Je pense au célèbre texte de Montaigne. Je ne cite d’après www.skhole.fr :  À un enfant de maison qui recherche les lettres, non pour le gaing (car une fin si abjecte est indigne de la grace et faveur des Muses, et puis elle regarde et depend d’autruy), ny tant pour les commoditez externes que pour les sienes propres, et pour s’en enrichir et parer au dedans, ayant plustost envie d’en tirer un habil’homme qu’un homme sçavant, je voudrois aussi qu’on fut soigneux de luy choisir un conducteur qui eust plustost la teste bien faicte que bien pleine, et qu’on y requit tous les deux, mais plus les meurs et l’entendement que la science; et qu’il se conduisist en sa charge d’une nouvelle maniere. On ne cesse de criailler à nos oreilles, comme qui verseroit dans un antonnoir, et nostre charge ce n’est que redire ce qu’on nous a dict. Je voudrois qu’il corrigeast cette partie, et que, de belle arrivée, selon la portée de l’ame qu’il a en main, il commençast à la mettre sur la montre, luy faisant gouster les choses, les choisir et discerner d’elle mesme : quelquefois luy ouvrant chemin, quelquefois le luy laissant ouvrir. Je ne veux pas qu’il invente et parle seul, je veux qu’il escoute son disciple parler à son tour. » (Michel de Montaigne, Essais, I, 26, 150 A) .  Commentaire ?

3. La notion d’apprenant a une histoire. Sa définition s’oppose à celle d’élève.
www.ph-ludwigsburg.de/html/2b-frnz-s-01/…/centrationapprenant.html
“La centration sur l’apprenant est issue du mouvement constructiviste. Elle apparaît dans les années 80, et va à l’encontre de la grammaire universelle de Chomsky. Pour comprendre ce qu’elle implique, il nous faut se pencher sur les idées de ses précurseurs.
Pour John Dewey, il faut susciter chez l’apprenant un engagement de celui-ci dans son propre apprentissage. Pour cela, l’enseignant doit être à l’écoute des intérêts de l’apprenant afin de constituer un plan de travail. L’apprentissage découlera donc des activités qui ont du sens pour l’apprenant. John Dewey croit en une pédagogie articulée par les maîtres mots suivants : activité, expérience, situation et interaction. Cette pédagogie consilie les conditions subjectives venant de l’apprenant et les conditions objectives venant de l’enseignant.
Edouard Claparede va dans le sens de John Dewey puisqu’il considère, lui aussi, que c’est du besoin et de l’intérêt de l’apprenant que découlent les activités favorisant l’apprentissage. Tout doit être présenté comme un jeu puisque celui-ci a une fonction pédagogique. Pour Edouard Claparede, le mot « apprendre » c’est exercer son intelligence et acquérir des méthodes de pensée. Il met l’accent sur le fait qu’apprendre n’est pas synonyme d’accumulation de connaissances mais bien l’exercise de l’intelligence de l’apprenant et l’acquisition de méthodes de pensée. L’enseignant a donc le rôle d’éveiller chez l’enfant des désirs, comme celui de résoudre un problème.
Roger Cousinet, il veut rendre une place active à l’apprenant : il pense qu’il faut s’abstenir d’enseigner puisqu’apprendre serait plus efficace. En effet, lorsqu’on est enseigné, on reçoit l’information alors que si on apprend, on va chercher celle-ci. L’enseignant doit proposer à l’apprenant des méthodes d’apprentissage. Roger Cousinet est partisan d’une pédagogie de découverte qui met l’accent sur l’acquisition des moyens d’apprendre.
Célestin Freinet développe l’idée de trois principes de bases implicant l’expression libre, le tâtonnement expérimental et la coopération. Ainsi l’apprenant construit son savoir seul ou en groupe dans une pédagogie de travail.
(…)
Tentative de définition : Dans une perspective constructiviste, on ne considère plus le processus d’enseignement comme point de départ mais le processus d’apprentissage. De même, l’acquisition de compétences métacognitives prime sur sur celle de compétences cognitives. L’adaptation de ce concept est très variable selon les méthodologies et les approches pédagogiques. Néanmoins ce concept implique une redéfinition des statuts et rôles de l’enseignant comme de l’apprenant . Celui-ci devient le pôle principal d’apprentissage. En effet, l’enseignant est à l’écoute de ses besoins pour orienter l’apprentissage autonome, faciliter son appropriation, fixer des objectifs. La prise en compte de la psychologie de l’apprenant ainsi que des processus d’acquisition et d’apprentissage a modifié les méthodes de didactique.
Le point sur la terminologie : « Et toi mon petit, tu es un apprenant ou élève ? ». Par opposition au terme « élève » dans la relation traditionnelle maître-élève, ce terme s’inscrit sur une démarche centrée sur le sujet de l’apprentissage. Le participe présent de « apprenant » tente de rendre la valeur d’actant souhaité par les partisans d’une pédagogie heuristique. L’apprenant est acteur et actif dans son propre apprentissage. On met aussi l’accent sur le cognitif et l’affectif du sujet.”

4. Apprenant, appreneur, outils, séquences… application à l’enseignement du français en seconde… et critique implicite de la nouvelle orientation.
De l’élève à l’« apprenant » – Sauver les lettres
www.sauv.net/leroux.htm
“Tandis, en effet, que l’élève est confié à un professeur, maître précisément chargé de l’élever au-dessus de sa condition, l’apprenant est l’affaire d’un professionnel, appreneur soucieux de lui inculquer, au moyen d’outils pédagogiques et au fil de séquences didactiques, les compétences consignées dans le cahier des charges d’un projet éducatif.
C’est dans cet esprit que l’apprenant en lettres est soumis, dès son arrivée en seconde, à une évaluation nationale visant à dresser un état de ses  » capacités et compétences, (plus que de ses connaissances) « , au nombre desquelles figurent les items suivants :  » percevoir la spécificité générique et/ou typologique d’un texte « ,  » repérer et/ou interpréter des indices d’énonciation « ,  » utiliser des procédés rhétoriques « ,  » repérer et/ou interpréter des procédés d’écriture « . Les données obtenues subissent, en principe, un traitement informatique permettant la mise en place de modules où des groupes de besoin reçoivent la remédiation.”
Cette orientation tourne le dos à une saine pédagogie. L’élève, celui qui s’élève et qu’on aide à s’élever a totalement disparu de l’horizon. Pour quel profit ?

5. On a changé l’élève en apprenant parce qu’on voulait lutter contre l’ennui scolaire et le décrochage qui ne sont plus supportables notamment pour des raisons économiques. L’élève distrait revient très cher comme le prouvent les enquêtes internationales PISA. L’apprenant redevient un “vase” qu’on “remplit” alors que l’élève pouvait devenir un “feu” qu’on “allume”. André GIORDAN « Les conceptions de l’apprenant » Sciences … nicolasblazy.free.fr/GIORDAN.doc
“L’enseignement ne donne pas les résultats attendus. Le « rendement didactique » -le savoir acquis par rapport au temps passé- est très faible, voire parfois nul. Un certain nombre d' »erreurs » de raisonnements ou d’idées « erronées » reviennent avec une reproductibilité déconcertante chez les élèves, même après plusieurs séquences successives d’enseignement. Pourtant, quand on observe la classe, l’ensemble du cours semble cohérent et logique. Les leçons sont globalement apprises.
Comment interpréter cela ? Les causes de ces difficultés sont sans doute multiples. Le grand nombre d’élèves, la perte d’intérêt pour le savoir enseigné, la dispersion des connaissances au travers de multiples disciplines, la diminution de l’aura de l’enseignant, les documents parfois illisibles… Toutefois la raison principale est probablement à rechercher ailleurs. L’élève apparaît trop souvent comme le « présent-absent » du système éducatif. Il est dans la classe, mais l’enseignant n’en tient presque pas compte. Il ignore le plus souvent ce qu’il sait (ou croit savoir), il ne prend pas en compte sa façon d’apprendre.
Pour remédier à cette lacune, des recherches didactiques se sont mises en place depuis une vingtaine d’années. Sur des contenus disciplinaires ou interdisciplinaires, ces études ont permis de comprendre les questions, les idées, les façons de raisonner, le cadre de références des élèves ; tous ces éléments que l’on regroupe sous le terme générique de conception. (…)
J’ai noté en gras les explications raisonnables. Elles contiennent en elles-mêmes les solutions : peu d’élèves, intérêt pour le savoir, peu de disciplines, respect de l’enseignement, documents travaillés et surtout relation maître – élève confiante et dynamique.

6. Dans la relation pédagogique telle que la conçoivent Montaigne ou Freinet l’élève est “présent-présent”. S’il décroche on le voit tout de suite et on en cherche la raison avec lui.

7. pp3 L’apprenant remplacera-t-il l’élève ?

Introduction. La terminologie officielle a banni la notion d’élève pour la remplacer par celle d’apprenant. Mais l’apprenant remplacera-t-il l’élève ?

I. Apparemment oui et pour de bonnes raisons
Ia. Il s’agit de lutter contre l’ennui scolaire qui viendrait d’un rapport de domination : le rapport élève / maître renvoie aux rapports maître / esclave.
Ib. L’apprenant devient l’égal de l’enseignant et construit lui-même son savoir en consultant les sources possibles : internet et aussi l’enseignant.
Ic. Cette vision constructiviste a tous les aspects d’une vision moderne et même futuriste : chacun construit son propre savoir.

II. En réalité la notion d’élève reste incontournable
IIa. L’ennui scolaire vient d’un ensemble de facteurs économiques : architecture, faible rémunération des profs qui n’encourage pas les meilleurs.
IIb Le rapport maître / élève est un rapport à la fois inégal par le savoir et encourageant pour l’avenir. L’élève est invité à s’élever pour devenir à son tour un maître dans le domaine qu’il a choisi.
IIc. Le champ d’internet est immense. Pour le parcourir il faut des médiateurs et les professeurs sont ces médiateurs.

Conclusion. A faux problème, fausse solution.  La notion d’élève reste incontournable.

(2015_03, 196 mots, 1270 caractères, 15 mn mais une très longue maturation)

Roger et Alii
Retorica
(1.840 mots 12.000 caractères)

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