06 EDU Débats non-agir 2000 11

1. L’inattendu. J’ai imaginé les “débats en zig-zag” ou « débats non – agir » suite à des circonstances que nous rencontrons souvent dans les lycées et qui bouleversent nos progressions (si nous suivons rigoureusement les programmes) ou nos dynamiques (si nous enseignons un peu autrement).

Parmi ces circonstances je note un peu en vrac :

– un changement inopiné de salle qui nous laisse sans matériel

– un lendemain de manif dans un mouvement de grève de plusieurs jours

– un regroupement d’élèves qu’on ne connaît absolument pas et qui nous est confié suite à une circonstance bizarre : “Ecoutez, vous voyez la situation. 0n ne sait pas trop quoi en faire de ces élèves. Pouvez-vous les prendre en charge pour une heure ou deux ?” Elèves qu’on ne reverra plus.

– un gros choc émotionnel subi par la classe ou la nation

– un sentiment de lassitude de la part du prof, difficile à expliquer sur le coup et qui conduit à tout remettre en question, “pour voir”. Ce “syndrome de la table rase” est aussi ressenti par les élèves.

2. Le non-agir Les “débats en zig-zag” ou « non-agir » relèvent des pratiques “Rien dans les mains, rien dans les poches”, pas même une craie et un tableau noir (ça arrive). “Rien dans les mains, rien dans les poches” c’est un peu vite dit car on a toujours un stylo-bille et quelques feuilles blanches a4… Mais l’expression traduit bien l’état de vide mental que l’on éprouve momentanément. « Bon sang, qu’est-ce que je vais faire ? Réponse : “Rien. Wou-wei, le non-agir.”

« Wuwei, wu wei ou wou wei (…) est un concept taoïste qui peut être traduit par « non-agir » ou « non-intervention ». Pour autant, ce n’est pas une attitude d’inaction ou de passivité, mais le fait d’agir en conformité avec « l’ordre cosmique originaire3 », le mouvement de la nature et de la Voie (Tao)

« Au niveau éthique, le wuwei se manifeste chez celui qui a cessé les actions égoïstes et passionnelles, par l’humilité, l’altruisme, la tolérance, la douceur, et ceci sans aucune prétention à la sagesse.

« L’expression paradoxale wei-wu-wei, « agir sans agir », est notamment utilisée par Lao Tseu dans le Tao Tö King et reste l’objet de nombreuses interprétations.

« Lao Tseu a fait de wuwei un principe politique de gouvernement idéal ; son influence se traduit par le fait que le trône de plusieurs empereurs (comme Kangxi) était surmonté d’un panneau de laque qui portait l’inscription wuwei, en tant que devise nationale, et ce jusqu’à la fin de la Chine impériale en 1911. Plusieurs entrepreneurs chinois ont également une plaque avec cette inscription dans leur bureau.

« Le wuwei peut être rapproché, dans la philosophie indienne, du terme sanskrit naishkarmya (…), traduit également par « non-agir » et qui est l’attitude qui permet la libération de tout karma grâce au non-attachement à l’action et à ses fruits. Il est par exemple utilisé dans la Bhagavad-Gita (chapitre III « Karma-yoga », verset 4-10. (Wikipédia)

3. Ces situations sont peu fréquentes mais on les rencontre au moins une fois tous les deux ans, quelquefois plus. Et sur une carrière d’une quarantaine d’années on les trouve assez souvent pour qu’elles justifient une réflexion spécifique. Certains enseignants, étant très cool de nature, font face tout naturellement à ces situations. D’autres non. Pour ces derniers, dont je suis, une formation spécifique à base de yoga, de zen ou de sophrologie sera la bienvenue. Et dans l’état actuel de mon évolution je recommande les méditations quotidiennes contenues dans l’ouvrage suivant : Den Ming-Dao “Le tao au jour le jour, 365 méditations taoïstes” chez Albin Michel, 1998,). D’où le non-agir taoïste.

4. L’attaque classique est la meilleure. “A situation exceptionnelle, pratique exceptionnelle. De quoi voulez-vous parler ?” Quand on a affaire à ses propres élèves c’est plus facile. Quand il s’agit d’un auditoire totalement étranger et de plus composé d’élèves venus de plusieurs classes c’est plus délicat. Sans doute se sont-ils assis par affinités et une dynamique de groupe globale est déjà sourdement à l’œuvre. L’humeur est joueuse, farceuse même : “De n’importe quoi, de la pluie ou du beau temps, du dernier film porno, de votre sexualité, M’sieur…” On admet n’importe quel point de départ y compris le dernier. Réponse “Pourquoi pas de de la vôtre ?”. “Ah si vous voulez, M’sieur, ça ne me gêne pas…” “Disons qu’on ne va pas faire un débat à deux. On va tout de suite élargir le débat… Donc on discute de sexualité, qui veut commencer ?.”… Et c’est parti. Lentement bien sûr. Là plusieurs points de méthode.

5. Imaginons que le même groupe passe de prof en prof et que chaque collègue imagine d’animer à son tour un “débat en zig-zag”. Cela ne m’est jamais arrivé mais ce n’est pas inimaginable. Il est donc recommandé de savoir ce qui s’est passé avant cette rencontre. C’est un bon point de départ surtout si le groupe s’ennuie ferme depuis plusieurs heures. “Qu’est-ce que vous avez fait avant ?” Les réponses ne sont pas tristes et peuvent fournir une accroche intéressante.

Quand on ne connaît pas le groupe il est clair que la situation va permettre des transgressions, des tabous vont sauter, on va s’engager dans un terrain inconnu. Cette aventure est passionnante et pas trop dangereuse si on y est préparé. Cela veut dire qu’on suit suffisamment l’actualité, avec assez de recul, pour en dégager les lignes de force. Il est clair que sur certains sujets “on peut tout dire mais pas tout se dire”. Le mieux c’est de se faire au fil des mois de petits dossiers sur des sujets brûlants. Une sorte de mini-Retorica. Sur la méthodologie Retorica me la demander (<roger.favry@wanadoo.fr>)

6. On va pratiquer le débat silencieux :

http://www.retorica.info/Retorica/06-edu-evaluation-cours-debats-silencieux-2015_02/

6. Tout au long du débat garder une attitude attentive mais un peu flottante et même nonchalante, celle du non-agir. Nous n’avons pas à chercher la Vérité ou une vérité ou à nous passionner pour un sujet mais à aider un groupe de jeunes, collectivement et individuellement, à cheminer pendant une heure ou deux, à leur fantaisie, avec des embardées et des changements de sujets “en zig-zag”. Personne n’est vraiment engagé puisque c’est une heure “perdue” mais cette heure ne sera pas oubliée, loin de là… Même si à la sortie des élèves disent : “On n’a rien fait”. On n’était pas là pour faire quelque chose mais pour être. Tout simplement.

Dans le débat en zig-zag on zappe très souvent. On fonctionne par associations d’idées. Cela tient un peu d’une psychanalyse collective. Chaque tournant pris est significatif mais sa signification échappe le plus souvent dans l’instant. L’animateur est simplement attentif pour que tous, toutes et chacun, chacune puisse dire ce qu’il veut dire quand il, elle a besoin de le dire. J’avais pensé donner au moins un exemples vécu de ces débats et de leurs embardées mais on comprend bien que leur sel s’est évaporé au fil des années. Le débat en zig-zag demande à être consommé sur place et dans l’instant.

Donc le débat s’amorce, très lentement… Pour en accélérer le cours, pour faire sauter certaines résistances, je distribue des quarts de feuille, format a6. Chacun s’en sert à sa guide, y note ce qui serait indicible en public, l’inavouable quelquefois. Cette formule est fondamentale car, face à l’individu, le groupe possède un pouvoir de coercition énorme. Il faut être fort moralement pour avoir le courage de se lever et d’affronter un groupe par une réflexion qui va contre la doxa, l’opinion dominante la pensée unique du lieu et du moment. Le monde adolescent c’est celui où l’on tente désespérément d’être soi-même sans perdre l’estime du groupe auquel on appartient. De ce point de vue personne n’est jamais sorti de son adolescence. “J’ai le droit de te dire non sans perdre ton amour” dit une maxime de la p.n.l. Très souvent le dire passe par l’écrire. C’est aussi le cas de l’animateur. Dans ce type de débat je ne m’exprime jamais directement mais par les a6 mêlés à ceux des élèves. Une idée intéressante est émise à haute voix par quelqu’un je la note aussi sur un quart de feuille. Tout en animant le débat j’ai ainsi en face de moi deux tas de quart de feuille a6 : ceux qui ont été lus et ceux qui restent à lire. Les quart-de-feuille lus me serviront à rédiger le compte-rendu final que je tenterai de faire passer photocopié aux élèves qui ont participé au débat. Il m’arrive alors de demander les adresses, données toujours par quart-de-feuille.

7. Ici deux remarques importantes dans le cadre de la pédagogie Freinet.

1. Pourquoi ne pas faire animer le débat par les élèves eux-mêmes ?

2. Pourquoi ne pas leur confier le compte-rendu ?

Dans une situation normale on peut le faire et la dynamique de notre engagement nous y incite et même nous le commande. Mais le débat en zig-zag est destiné à une situation tout à fait anormale et nous avons vu les conditions initiales qu’il faut se donner pour mener cette pratique à bien.

Le débat en zig-zag peut être pratiqué un peu partout, au lycée, au collège, au primaire (après tout “l’entretien du matin” ou le « quoi de neuf ? » en est assez proche). Il m’arrive souvent de l’utiliser avec des adultes dans des groupes de parole. A la fin du débat la réaction est unanime : “On n’a rien fait… On a dit des banalités…” Quand le compte-rendu est rédigé tout le monde découvre qu’il s’est réellement passé quelque chose et chacun prend courage dans sa propre parole. Ce compte-rendu est rédigé par l’animateur qui s’aide des notes qu’il a pu prendre et des a6 qu’on lui a passés. Il en sort un fichier distribué par tous les canaux possibles. Ce travail délicat (environ 4 heures) ne peut être mené que par l’animateur lui-même. Il faut bien qu’il serve à quelque chose !

Roger et Alii

Retorica

(1 680 mots, 9 900 caractères)

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