06 EDU école missions 1994

Les missions de l’école, synthèse ts 1994-02-14

Les synthèses type ts (techniciens supérieurs) offrent des dossiers comprenant environ quatre ou cinq documents. Ils sont très utiles pour faire le point sur une question. J’en donne ici un corrigé sur les missions de l’école, corrigé toujours d’actualité. Roger.

Introduction. Plus d’un siècle sépare la “lettre aux instituteurs » de J. Ferry (doc 1) et les quatre autres textes du dossier consacré aux missions de l’école. Aux instructions du ministre, s’opposent des analyses de situation (J. de Romilly « L’enseignement en détresse » doc 2), un entretien avec E. Morin doc 3) et les résultats d’un sondage sérieux (doc 5, presque 3.000 élèves consultés selon la méthode des quotas après analyse lexicologique,). Cette enquête est commentée en partie par G. Courtois (doc 4, avec en annexe un encadré sur les lycéens des baccalauréats professionnels). Bien que le texte de J. Ferry soit axé sur le primaire et les autres documents sur le secondaire l’ensemble permet tout de même de s’interroger sur les missions globales de l’école. Dans quel cadre et quelles valeurs ? pour quel contenu ? et dans quelles perspectives ?

1. Commençons par le cadre et les valeurs.

1.1. Le sondage nous renseigne sur l’ambiance générale des lycées. Les locaux semblent corrects à 59 % des lycéens, l’ambiance est bonne pour 73 % d’entre eux, marquée par peu de violence (de 15 à 10 %). Entre lycéens les relations sont satisfaisantes (75 %), peu distantes (moins de 20 %). Les relations avec les professeurs sont mi-agréables (40 %), mi-distantes (40 %). J. Ferry voit des élèves dont « le coeur s’ouvre » aux enseignants, à la fois confiants et dociles. Les lycéens le sont moins aujourd’hui : 63 % des lycéens souhaitent assister au conseil de classe.

1.2 La famille joue un rôle important chez J. Ferry, spécialement le père présenté comme un honnête homme de bonne foi et l’instituteur doit traiter ses élèves comme ses propres enfants. Il n’en est pas question dans les autres documents, sauf dans l’enquête où les relations familiales sont jugées satisfaisantes par 77 % des lycéens.

1.3 La politique joue un rôle important. Elle fait rire ou embête 65 % des élèves mais 34 % s’y intéressent. J. de Romilly en parle dans « un détour » quand elle demande d’étudier la société grecque pour en tirer des schémas simples mais applicables de nos jours et dans une perspective morale, celle de l’héroïsme. Elle rejoint ici J. Ferry qui propose de défendre hardiment une sagesse universelle et quasi immémoriale. Hauteur de vue que partage E. Morin qui déplore le degré zéro de la politique éducative actuelle : «  on navigue à vue » précise-t-il. Respectons la conscience de l’enfant, dit J. Ferry mais les lycéens ont leur idée sur les hommes politiques dont ils se méfient à 74 %, le clivage gauche- droite paraissant actuel à 41 % et dépassé pour 51 %.

1.4 Les valeurs, selon J. Ferry étaient celle d’une morale d’une relation de la vie dont la force de vérité était incontestée et partagée par tous, instituteur comme père de famille dont il est l’auxiliaire. E. Morin regrette la perte des valeurs laïques, les médias semant le doute selon lui. Mais ces perspectives sont partagées globalement par les lycéens qui dénoncent l’intolérance (1/3), la solitude, l’égoïsme et la pauvreté.

1.5 A 96 % ils souhaitent que la société change, au moins un peu. Le lycée est jugé agréable à vivre, la famille est aimée, la politique est contestée parce qu’elle est jugée infidèle à des valeurs sociales permanentes.

2. Quel doit être le contenu de l’enseignement ?

2.1 Pour J. Ferry il s’agissait de transmettre des connaissances scolaires et une morale. Aujourd’hui, il s’agit de découvrir le monde moderne mais pour cela J. de Romilly souhaite « un détour » pour comprendre notre société et mieux ouvrir les horizons. E. Morin de son côté pense qu’il faudrait apprendre à relier et non à séparer comme on le fait actuellement. Or le lycée, ajoute-t-il, est devenu le moyen d’une qualification, l’accès à un gagne-pain. G. Courtois, s’appuyant sur l’enquête du dossier, en précise les données : 51 % des élèves attendent du lycée la préparation à un métier, 26 % le développement d’une culture et 9 % le développement de leur personnalité. Mais 76 % regrettent que le lycée ne soit qu’un lieu d’étude.

2.2 La culture paraît très malmenée aux yeux de J. de Romilly : l’école en grec signifiait loisir. Elle devrait dispenser un trésor humain, un peu en dehors du moment présent. Elle demande du temps pour l’inutile, l’inactuel, la culture active. De son côté E. Morin pense qu’il faudrait s’adapter à une continuité culturelle séculaire et G. Courtois va dans le même sens : on n’encourage pas le bonheur de la découverte, de la curiosité ni l’envie de refaire le monde. Perspectives pourtant partagée par plus d’un tiers des lycéens.

2.3 Mais les lycéens sentent la nécessité de faire face au monde moderne : la moitié d’entre eux connaissent des problèmes d’orientation. Ce qui est important à leurs yeux, c’est la profession (35 %) puis la famille (31%) et enfin le sentiment (20 %). J. Ferry marquait ses réserves devant un sentiment religieux dont l’instituteur ne peut être juge. L’éducation moderne – J. de Romilly le remarque pour le déplorer – veut habituer les lycéens à un monde changeant du point de vue social et politique, d’où les débats. E. Morin pense au contraire que l’on cherche à ventiler les élèves pour les empêcher de penser la complexité des problèmes. Pour les lycéens eux-mêmes la société idéale est un rêve (68 %) mais restent partagés sur l’avenir : 36 % pensent que la société aura changé dans dix ans, 55 % au contraire jugent qu’elle sera la même qu’aujourd’hui.

2.4 J. Ferry souhaitait des connaissances et une morale laïque. Actuellement on attend une préparation à un métier et une culture ouverte, en déplorant que la première empiète sur la seconde. Les lycéens se résignent à ce contenu sans vraiment s’en satisfaire.

3. Comment se présentent les perspectives ouvertes ?

3.1 J. Ferry se montrait clair et volontariste : bien élever les enfants, en faire des honnêtes gens. G. Courtois et l’enquête traduisent l’inquiétude des lycéens : besoin d’argent (28%), de sécurité (25%) ; 63 % s’inquiètent de leur santé. Pourtant le souci d’épanouissement est partagé par 26 % d’entre eux mais 21 % seulement songent à prendre des responsabilités et un lycéen sur cinq veut gagner sa vie à la fin de son cycle d’études.

3.2 Selon G. Courtois les lycéens valorisent les études, les diplômes, l’enseignement supérieur. Les lycéens pensent que les conseils de classe ont plutôt tendance à tenir compte de leurs capacités (61 oui, 22 non) mais sans vraiment tenir compte de leurs aspirations (46 oui, 53 non). D’où leur désir d’assister au conseil de classe (63%).

3.3 Face aux débouchés professionnels E. Morin remarque qu’ils changent tous les cinq ans et les lycéens voient le chômage comme la menace principale (86 %). Ils songent à s’orienter vers les grandes entreprises (31 %), les professions libérales (34 %) ou la fonction publique (20 %). Parmi eux ce sont les bacs pro. qui sont les plus confiants envers l’institution. Ils se sentent appartenir à une aristocratie professionnelle mais seuls 44 % d’entre eux prennent un emploi, les autres s’engagent dans des études supérieures très aléatoires. Ils sont ainsi très proches des lycéens qui refusent un métier immédiat à 80 %.

3.4 Au fil des décennies, à mesure que les perspectives culturelles s’éloignent, on attend de l’école une formation professionnelle, une assurance contre le chômage, bref la sécurité. Et les lycéens croient la trouver dans la poursuite de leurs études.

Conclusion. L’école avait UNE mission du temps de J. Ferry : former des enfants à une sagesse laïque solide tout en leur transmettant un savoir. Aujourd’hui le lycée a DES missions et elles sont contradictoires : donner une culture (et non plus une sagesse) et un métier (et non plus un savoir). Or le système éducatif tend à dévaloriser la culture tandis que les élèves fuient le métier pensant se protéger du chômage par un surcroît d’école.

Je pense que cette situation est devenue malsaine. C’est à l’économie et au reste de la société de créer des emplois, non à l’école… sauf pour les emplois de professeurs ! Par contre l’école peut y préparer en donnant aux lycéens, au delà de la culture, la sagesse qui permet de faire front à n’importe quelle situation. Il est significatif que J. de Romilly parle d’enseigner l’héroïsme à travers l’étude de la société grecque. Il n’est pas question d’héroïsme dans l’enquête, ni de courage, ni même de santé morale. Les lycéens n’ont répondu qu’aux questions qu’on leur a posées. On les a traités en consommateurs d’école, non en acteurs sociaux. Comment s’étonner d’un certain malaise ?

Roger

Lycée Bourdelle

(8.900 caractères)

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