06 EDU évaluation cours débats silencieux 2015_02

1. On parle beaucoup d’évaluations plus ou moins pertinentes, plus ou moins tordues, plus ou moins utiles. Voici une technique que j’ai utilisée pendant des dizaines d’années, sous des formes diverses avec des classes et des élèves de l’enseignement technique. Elle a pour but de mesurer le degré de satisfaction d’une classe à la suite de débats ou même d’un cours magistral ! Cette satisfaction collective et individuelle se mesure à l’aide d’un tableau à double entrée. L’axe horizontal (x) est l’axe du plaisir : il permet de mesurer l’intérêt individuel. L’axe vertical (y) est l’axe de l’utilité : il permet de mesurer l’intérêt collectif. Les deux ne coïncident pas forcément. Ainsi un élève peut s’ennuyer profondément à un cours (plaisir nul) tout en jugeant que ce cours est utile à toute la classe (intérêt collectif positif).

2. J’avoue être incapable de tracer correctement un tableau, d’où la rigueur janséniste des textes que je mets sur le site www.retorica.fr. Je remercie vivement les camarades du mouvement Freinet qui ont scanné cette « évaluation des attitudes d’un groupe » (revue Brèche, ICEM second degré 1976). J’en avais perdu la trace. Voici le lien :

http://www.icem-freinet.fr/archives/educ/76-77/6/23-26.pdf

A mon grand ravissement j’ai vu qu’il suffisait de taper sur Google « évaluation des attitudes d’un groupe » pour trouver immédiatement le texte en question.

3. En gros donc, concernant un sujet, les élèves répondent chacun sur un a6 à deux questions l’une subjective (plaisir), l’autre objective (utilité) avec des nuances qui font de tf (très faible), fa (faible), mé (médiocre) / ab (assez bien), bi (bien), tb (très bien). Pour un ou plusieurs cours ou activités je-nous-dicte les deux questions posées seront :

– ce cours m’a plu ou pas (axe des x)

– ce cours m’a paru utile ou pas (axe des y)

Le dépouillement se fait rapidement, en classe,  au tableau. les votes se répartissent en quatre secteurs.

en haut à droite, secteur A : plaisir oui, utilité oui

en bas à droite,secteur B : plaisir non, utilité oui

en haut à gauche, secteur C plaisir oui, utilité non

en bas à gauche, secteur D : plaisir non, utilité non

L’idéal est que tout le monde se retrouve en secteur (A), voire (B). (C) pose problème (on s’est bien marré) et encore plus (D). Ce qui peut donner lieu à un débat coopératif lui aussi objet d’un débat silencieux couplé à un je-nous-dicte. 

Les a6 étaient dépouillés anonymement mais ils portaient (éventuellement)  le nom des élèves ce qui me permettait, chez moi, de savoir qui pensait quoi, donc d’identifier des difficultés personnelles. 

4. Je conclus momentanément sur deux anecdotes et un appel. Première anecdote. J’ai utilisé cette technique à la fin d’un stage Freinet, second degré vers 1980 pour évaluer coopérativement le plaisir qu’on y avait pris et son intérêt : succès mitigé car cette évaluation était proposée à une soixantaine de personnes ayant des vécus différents dans des groupes différents. Cette technique ne vaut que pour une classe ou un groupe qui a un vécu commun important. Seconde anecdote. Un inspecteur général arrive dans ma classe de seconde :

« – Faites comme d’habitude, ne vous gênez pas pour moi.

– D’habitude je n’ai pas d’inspecteur…

– Je peux sortir si c’est votre souhait.

– Le problème n’est pas là. Nous avons le choix entre faire le conseil de français prévu et une explication de texte sur Ronsard. Des explications sur Ronsard, vous en avez vu beaucoup… le conseil de français beaucoup moins. Que préférez-vous ?

– Le conseil de français. »

Nous avons donc fait le conseil de français avec évaluation du prof par bulletins secrets de la classe et dépouillement immédiat au tableau : la majorité de mes élèves m’a placé en secteur A et surtout ils ont entamé une discussion avec l’inspecteur. Il était ravi.

Enfin l’appel. Je n’ai plus de classe depuis bien longtemps. J’aimerais que des collègues reprennent cette technique d’évaluation qui m’a beaucoup apporté et qu’on l’actualise.

5. Le débat silencieux 21/09/2006

Ce fichier concerne toutes les disciplines, autant scientifiques que littéraires. L’expression « débat silencieux » revient à Annie D. (1999) mais cette technique a une longue histoire.

Roger (2005) Je vais commencer par un long détour qui concerne les a6 (quart de feulle).

Pendant l’été 1959 j’entame un DES (diplôme d’études supérieures) sur “La pensée de Ronsard à travers ses textes en prose”. Un DES représentait 200 pages. J’avais vu des copains se casser les dents sur leur DES et l’abandonner. J’ai consulté mon professeur de français en première qui, je le savais, écrivait une thèse de théologie, une de ces thèses ancienne manière qui duraient dix ans. Comment faisait-il ? C’est lui qui qui m’a montré le système des quarts-de-feuille. Il devait bien en avoir 15 ou 20.000. L’idée m’a paru excellente. Je l’ai suivie. J’ai rédigé mon DES (1.500 fiches) sans difficulté particulière dans des conditions invraisemblables. Seule ma paresse bien connue m’a empêché de poursuivre en si bon chemin et d’attaquer une thèse d’Etat à mon tour. Mais il valait mieux passer d’abord l’agrégation, choisir le supérieur et je ne me sentais pas assez littéraire pour cela. Je l’ai eue, cette agrégation, quarante ans plus tard, dans une pochette-surprise, sur liste d’aptitude, au vu de mes travaux au sein de l’ICEM-Pédagogie Freinet. Mais c’est une autre histoire. Donc le quart de feuille est un excellent outil pour faire des travaux de 7 à 77, 777, 7777 pages etc. D’où son emploi pour les rédactions, les dissertations ou les BT2 (environ 500 fiches).

Cet outil commode est malgré tout bien fastidieux. D’autant qu’un texte ou une notion peut dépasser la surface offerte par le a6 papier d’où des fiches démultipliées. Ecrire à la main est un peu usant. Je suis donc passé aux a6 électroniques. J’ai un traitement de texte qui me permet de présenter sur le bureau des a6 de taille variable, faciles à trier et à reproduire à condition de commencer la fiche avec un mot-clé.

Roger (21/09/2006). J’en suis donc arrivé à un emploi plus souple : plusieurs a6 s’ouvrant sur le même mot-clé peuvent être synthétisés en un a5 puis, suite à de nouveaux apports a6, en un fichier a4 qui peut comporter plusieurs pages. Tous les fichiers Rétorica sont construits sur ce principe d’accumulation, synthèse et réécriture. Roger (2015_04) : La technique n’a pas changé mais elle s’est considérablement simplifiée grâce à l’informatique et internet.

6. Roger (2005). J’en viens au “débat silencieux a6.” proprement dit. J’ai beaucoup fréquenté les milieux chrétiens mais je me soigne. Dans les débats ils utilisent largement le quart-de-feuille dans un but où une sainte censure joue un rôle non négligeable. En obligeant les participants à s’exprimer par quart-de-feuille, les animateurs limitent les interventions des trublions. Il est difficile de juguler l’énergumène qui prétend éructer sa critique à haute voix. Au contraire le quart-de-feuille permet de filtrer les interventions, voire de les noyer savamment.

Je n’ai jamais pratiqué le quart-de-feuille dans cette perspective, même dans les milieux œcuméniques où l’on m’a invité quelquefois pour des conférences sur le bouddhisme. Le quart-de-feuille libère les intervenants qui peuvent ainsi se défouler, au besoin d’une manière anonyme. Ce qui dynamise le débat. J’attendais de recevoir 6 ou 9 fiches (optique taoïste). Je les classai pour créer un effet progressif dynamique et je les lisais lentement l’une après l’autre. Je donnais la parole aux intervenants et je notais ce qu’ils disaient sur un quart-de-feuille vierge. Quelques jours après le débat je donnais aux organisateurs le texte de la conférence la transcription de l’ensemble quarts-de-feuille / réponses soigneusement réécrits et complétés.

7. J’utilise exactement la même technique dans mes classes . Quand je trouve que le débat devrait être plus vif, je glisse des quarts-de-feuille que j’ai moi-même rédigés à l’avance. Je ne dis évidemment pas qu’ils viennent de moi. Ce qui compte ce n ‘est pas le locuteur mais le message. Il se produit une étrange alchimie entre le débat oral quelquefois un peu superficiel et le débat silencieux qui devient oral quand je lis les a6 au moment que je juge le plus opportun. C’est une question de tactique et même de stratégie. Ce n’est pas le lieu de développer. D’autres le feront car cette technique révèle ses richesses au fil des années.

Je garde les a6 très longtemps car certains jouent un rôle d’interrogation permanente. Et leur sens change avec les années. C’est pourquoi j’ai gardé tous les a6 de toutes mes classes de ma dernière année d’enseignement. En 1996 leur intérêt était médiocre. En 2006, 2016, 2026, 2056 il en ira autrement. Il y a là plusieurs milliers de fiches qui sommeillent.

8. Annie D. (30 juin 1999). “Ce printemps, j’ai eu l’occasion de pratiquer ton débat silencieux sur 1/4 de feuilles (A6) avec mes 5ème inopinément : j’avais prévu une discussion en grand groupe (29 élèves de 5ème dont 4 ou 5 lisent à peine!) ; si, ces débats ont souvent été possibles ; mais ce jour-là, ils sont arrivés en classe surexcités par je ne sais quel contrôle de maths : impossible de les ramener au calme et au respect rapidement ! Donc, réflexe (merci Roger !) : le 1/4 de feuille (a6). Résultats épatants, on s’est lu plein de feuillets, et d’une part, ils ont très nombreux abouti sur notre site Internet tout neuf ; d’autre part, ça a donné la matière à une petite rédaction de réflexion (en 5ème !) dont les résultats ont souvent été épatants. Surtout : les grandes gueules retrouvent leur place dans la collectivité, et certains garçons réservés ont dit des choses très riches ( au fait, le thème du débat : les mots « garçon manqué » !) .

9. Roger (2005). Extension du problème. Un débat n’existe qu’à deux conditions :

1. Il faut en faire un compte-rendu dynamique qui insiste sur des aspects restés quelquefois presque non-dits. J’ai l’expérience, de ces débats apparemment filandreux et stériles et dont tout le monde sort déçu. Mais je prends toujours des notes et il suffit de peu de choses pour que les potentialités du débat se révèlent… à l’écrit. En classe, ce compte-rendu prend directement place dans le classeur de français.

2. Dans un débat de classe il faut en faire l’évaluation. Chaque élève reçoit un quart de feuille ou il note d’une manière (anonyme ou non : ça dépend de ce que l’on cherche à savoir) sa réponse à deux questions :

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Nom (inutile, facultatif ou recommandé)

Je juge l’intérêt du débat tf, fa, mé, ab, bi, tb. J’entoure la réponse que je choisis

Je juge ma participation : tf, fa, mé, ab, bi, tb J’entoure la réponse que je choisis.

(tf = très faible, fa = faible, mé = médiocre

ab = assez bien, bi = bien, tb = très bien.

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On remarque qu’il n’y a pas de “moyen”. Il faut choisir entre “médiocre” et “assez bien”. Je ramasse les quarts-de-feuille et les dépouille ou mieux les fais dépouiller au tableau par les élèves. Je les reprends plus tard à tête reposée. Les résultats sont joints au compte-rendu écrit en commentés en classe.

Si cette évaluation est anonymée c’est une direction de travail : chacun se situe silencieusement dans le travail collectif.

Si elle n’est pas anonymée c’est une autre direction de travail : je souhaite savoir comment chaque élève se situe dans l’activité débats et comment il s’y insère de mieux en mieux.

Roger et Alii

Retorica

(1.900 mots, 11.500 caractères)

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