06 EDU lecture  Aristote Augustin Richaudeau 2015 09

 

  1. La lecture comme apprentissage et comme mécanisme appartient à la linguistique (section 16 LIN). Mais comme pratique et comme culture elle relève de l’éducation (section 06 EDU). On lit pour apprendre même quand on lit simplement pour se distraire.  On date de 384 la naissance de la lecture silencieuse. Mais dans son « Histoire  de la lecture » Alberto Manguel dans « Une histoire de la lecture » (Actes Sud 1998 et  Babel Poche) note que cette manière de lire ne deviendra habituelle qu’à partir du X° siècle en Occident.  « Jusqu’au Moyen-Age, la « lecture à voix haute » est donc un pléonasme. Tout texte se clame, se chante, se murmure. Impossible de lire sans dire.
  2. « Dans l’Antiquité, les poèmes homériques se transmettent de bouche à oreille et Hérodote lit ses propres ouvrages au festival d’Olympie. Idem à Rome où « des hommes riches qui se croyaient poètes récitaient leurs œuvres à des assemblées d’amis et de connaissances dans l’auditorium de leurs opulentes villas », raconte Alberto Manguel. Certes la lecture-pour-soi existe à l’époque, privilège de quelques rares instruits, mais elle n’impose pas forcément le silence : les historiens évoquent ces bruyantes bibliothèques dans lesquelles chaque lecteur marmottait son texte pour en saisir le sens.
  3. « Le phénomène des lectures publiques, lui, va encore s’intensifier au Moyen Age. Quand les bénédictins recommencent à  agrémenter leurs repas de quelque sainte lecture et que les trouvères se relaient à la table des suzerains pour déclamer leur prose. « Jusqu’à une période avancée du Moyen Age, souligne Manguel, les auteurs supposaient que leurs lecteurs verraient moins le texte qu’ils ne l’entendraient, et eux-mêmes prononçaient leurs phrases à haute voix tout en les composant ». Certains écrivains, comme le Britannique Chaucer (XIV° siècle) en profitent pour peaufiner leur texte.
  4. « D’autres, quelques siècles plus tard, pour contourner la censure. Jean-Jacques Rousseau passa l’hiver 1768 à lire dans plusieurs maisons aristocratiques de Paris ses « Confessions » interdites. Les Lumières ont ainsi promu le salon, même si ce sont les auteurs du XIX° qui l’ont massivement investi. On lit chez Maupassant ou chez Mallarmé, Laforgue ou Valéry. Tandis qu’outre-Manche Charles Dickens inaugure des tournées de lectures qui deviendront fameuses, avec 80 récitations dans plus de 40 villes du pays.
  5. « En France, la mode s’interrompt à l’aube du XX° siècle. Avant de ressurgir courant 1990, quand les comédiens – Luchini en tête – se replongent dans les classiques. Suivis de près par une poignée d’auteurs qui, de Sollers à Angot, ont vocalisé leurs ouvrages dans les théâtres et les musées. » (d’après X… et Alberto Manguel, Télérama, 25 mai 2005)

 

06 EDU lecture 1. Aristote

  1. Maud Bellier, docteur en Histoire Ancienne, analyse les “indices d’une lecture habile chez Aristote, pratique en rupture avec celle de la Grèce classique” (in Revue française d’histoire du livre. n° 122 – 123 Nouvelle série 2004 Société des Bibliophiles de Guyenne, Librairie Droz, Genève). L’auteur évoque le témoignage bien connu de saint Augustin disant son étonnement à voir lire silencieusement saint Ambroise (voir 06 EDU lecture 2. Augustin, Confessions VI,3) Mais une autre anecdote lui paraît plus significative : “A la fin de sa vie, Milton, le poète anglais du XVII° siècle, sachant qu’il devenait aveugle, apprit à ses filles à déchiffrer l’alphabet grec sans leur donner la moindre notion de vocabulaire, ni de grammaire, ni de syntaxe. Ainsi, elles se dévouèrent  et lui firent la lecture sans rien comprendre. Elles oralisaient simplement des mots écrits que, seul leur père, auditeur contraint, pouvait saisir.
  2. Aujourd’hui un enfant bon déchiffreur est quelquefois incapable d’extraire le sens d’un texte. Mais ceci ne dure pas car son environnement (affichages divers) le met en situation d’apprentissage continu. Ce n’était pas le cas en Grèce : peu d’environnement écrit, un texte présenté en boustophédron, (une ligne de gauche à droite, la suivante de droite à gauche, comme des sillons), la troisième comme la première), pas de mise en page ni de ponctuation, une présentation en rouleau (très encombrante pour les livres longs). La lecture oralisée était la plus courante, lecture faite par un esclave devant un auditoire, lecture que l’on pouvait arrêter au gré de l’un de l’autre afin de discuter du contenu. Le lecteur était une sorte de magnétophone humain. Quand on lit dans un texte “j’ai entendu dire que X… affirmait” il faut comprendre “j’ai appris lors d’une lecture orale de X… que…”. Et quand on dit qu’un « poète souhaite être lu” ceci concerne une lecture publique de son œuvre. Quelquefois c’est l’auteur lui-même qui s’en charge.
    3Mais cette lecture orale se fait à voix haute ou à voix basse quand on est seul. Ce qui se produit encore aujourd’hui. Par contre la lecture totalement silencieuse, comme nous la pratiquons et comme la pratiquait Ambroise, semble ne pas avoir existé alors.  Pourtant  on note une lecture solitaire apparemment très proche de la nôtre comme le prouverait cette citation d’Aristote : “. Pourquoi, s’ils se mettent à lire, les uns tombent-ils de sommeil même contre leur volonté, alors que d’autres, qui voudraient dormir, en sont empêchés lorsqu’ils prennent un livre”. Malheureusement, c’est une réécriture tardive qui date du Ier ou du IIème siècle alors qu’Aristote vivait au milieu du IV° siècle avant notre ère. Un exemple de lecture en diagonale nous est donné par Xénophon dans les “Mémorables” : “… et les trésors que les hommes sages  d’autrefois nous ont laissés après les avoir écrits sur des rouleaux de papyrus, je les parcours en les déroulant ensemble avec mes amis, et si nous voyons quelque chose de bon, nous le recueillons.” On en fait des extraits et des morceaux choisis. C’est une lecture discontinue à côté de la lecture oralisée. On arrive à  la mise en fiches conseillée par Aristote dans les “Topiques”. Héraclite avait rédigé son œuvre d’une manière volontairement obscure et l’avait cachée dans le temple d’Artémis à Ephèse afin qu’on la trouvât plus tard. C’est ainsi qu’Aristote put le lire. On relève dans sa “Rhétorique” : “...ce que l’on écrit doit être facile à dire et à lire. C’est une seule et même qualité.” Le lecteur peut être tour à tour  déchiffreur, auditeur et preneur de notes.

    4. La tradition a fait d’Aristote le « lecteur habile ». Platon l’aurait surnommé le “liseur” et aurait dit  “allons chez le liseur”. Aristote n’étant pas un esclave, cette pratique put surprendre puis devenir normale chez les hommes libres vers 360 avant J.-C. Aristote était donc préposé aux lectures oralisées destinées aux disciples de Platon regroupés dans l’Académie. il était  capable de lire pour les autres tout en comprenant ce qu’il lisait. Cette compétence lui permettait de lire pour son propre compte et de devenir autonome. Mais il ne fut pas immédiatement suivi dans cette révolution. L’école qu’il fonda, le Lycée, n’était pas une bibliothèque silencieuse. On sait que les rouleaux se trouvaient dans une pièce et que les débats avaient lieu dans une autre. (d’après Maud Bellier o.c)
    06 EDU lecture 2 Augustin

  1. En 384 Augustin rend visite à Ambroise, évêque de Milan, et ce qu’il voit l’étonne profondément comme il le raconte dans ses « Confessions » (livre VI chap 3) : « Quand il lisait, ses yeux couraient les pages dont son esprit perçait le sens; sa voix et sa langue se reposaient. Souvent en franchissant le seuil de sa porte, dont l’accès n’était jamais défendu, où l’on entrait sans être annoncé, je le trouvais lisant tout bas et jamais autrement. Je m’asseyais, et après être demeuré dans un long silence (qui eût osé troubler une attention si profonde ?) je me retirais, présumant qu’il lui serait importun d’être interrompu dans ces rapides instants, permis au délassement de son esprit fatigué du tumulte de tant d’affaires. Peut-être évitait-il une lecture à haute voix, de peur d’être surpris par un auditeur attentif em quelque passage obscur ou difficile, qui le contraignit à dépenser en éclaircissement ou en dispute, le temps destiné aux ouvrages dont il s’était proposé l’examen; et puis, la nécessité de ménager sa voix qui se brisait aisément, pouvait être encore une juste raison de lecture muette. Enfin, quelle que fût l’intention de cette habitude, elle ne pouvait être que bonne en un tel homme. »  (Traduction M. Moreau 1864, édition numérique réalisée par l’abbaye Saint benoit de Port-Valais (Suisse)  Samizdat, août 2013
  2. Cette traduction, œuvre d’un latiniste du XIX° siècle, me paraît trop ramassée pour nos esprits du XXI° . Je reproduis donc aussi celle de Joseph Trabucco (Garnier Flammarion, 1964) : « Quand il lisait ses yeux parcouraient les pages et son intelligence en scrutait le sens, mais sa voix et sa langue se reposaient. Souvent quand j’étais là  – car sa porte n’était condamnée pour personne et ce n’était pas l’usage d’annoncer qui se présentait, – je l’ai vu lire tout bas, jamais autrement. Je restais assis, longtemps silencieux (qui eût osé gêner une telle attention ?) , après quoi je m’éloignais, supposant que dans ces courts instants qu’il trouvait pour le délassement de son esprit , et tandis qu’il se reposait du bruit des affaires, il ne voulait pas être distrait. Peut-être se gardait-il de lire à haute voix, de peur qu’un auditeur attentif et charmé, se heurtant à quelque passage obscur, ne l’obligeât à des explications et des discussions  sur des points difficiles, et que le temps passé à cela ne le fût aux dépens des livres qu’il se proposait de lire ; et puis il lui fallait ménager sa voix qui se cassait au moindre effort , et ce pouvait être aussi une juste raison de lire tout bas. Au reste, quelle que fût son intention, elle ne pouvait qu’être bonne chez un homme comme lui.» (traduction Joseph Trabucco, Garnier Flammarion 1964).
  3. Il faut examiner le contexte. Augustin (354 – 430) a 30 ans quand il rencontre Ambroise (340 – 397) qui en a 44. La différence d’âge n’est pas importante mais l’écart culturel est énorme. Augustin, rhéteur de profession, a reçu un poste officiel à Milan et découvre progressivement le christianisme.  Il pratique essentiellement le latin et aime moins le grec. Ambroise, déjà évêque, a reçu une solide formation en grec. Surtout il pratique la lectio divina enseignée par Origène (185 – 253) : « La Lectio divina est une expression latine qui fait référence à une méthode de prière développée dans la tradition monastique occidentale. Partant de la lecture d’un texte à caractère spirituel (de préférence la Bible) [Lectio] elle se prolonge dans la réflexion sur ce même texte [Meditatio], se poursuit par un dialogue avec Dieu [Oratio] se terminant par une écoute silencieuse de Dieu [contemplatio]. » (Wikipédia). C’est une lecture qui peut se pratiquer à voix haute, à voix basse ou d’une manière muette sans remuer les lèvres. C’est probablement à une lectio divina totalement muette à laquelle assiste Augustin.
  1. Il l’interprète en bon rhéteur : il suppose que l’évêque Ambroise veut  se reposer ou qu’il souhaite ne pas être dérangé par des visiteurs comme Augustin. Et surtout il pense que son maître veut économiser sa voix.  C’est une hypothèse vraisemblable  puisque, bien plus tard, Augustin devra renoncer à sa charge de rhéteur précisément pour cause de fatigue vocale.  Il se perd en conjectures sur les raisons de cette pratique singulière : « Au reste, quelle que fût son intention, elle ne pouvait qu’être bonne chez un homme comme lui.» Il n’imagine pas qu’il s’agit d’une méditation et d’une prière.  Il n’a jamais vu pratiquer cette lecture totalement silencieuse et pourtant familière à Ambroise. Bien sûr, elle va lui devenir familière à son tour. Il est commode de retenir la date de 384 comme point de départ d’une diffusion de la lecture silencieuse mais on la connaissait avant. Surtout on devine des gradations entre la lecture à voix haute, à voix basse, lecture murmurée puis totalement silencieuse. Ambroise transféra dans le milieu latin la méditation des Écritures commencée par Origène, et introduisit en Occident  la Lectio divina. Celle-ci, me semble-t-il, continue d’être pratiquée dans la lecture silencieuse du bréviaire propre au clergé catholique.

 

06 EDU Lecture 3. Richaudeau

  1. J’ai retrouvé une fiche “lecture rapide” tirée au limographe vers 1970 et que je n’avais jamais actualisée. Alors qu’il s’agit d’une technique fondamentale, j’ai été victime d’un effet de mode. En effet la lecture rapide a eu son heure de succès entre 1968 et 1978 à partir du livre fondamental de Richaudeau et Gauquelin :  «  Méthode de lecture rapide » (Ed Retz 2004) « La pratique de la présente méthode (peu de temps chaque fois mais régulièrement) permet à chacun de doubler sa vitesse de lecture intégrale. Et les contrôles expérimentaux ont prouvé, à l’encontre des idées reçues, que le lecteur rapide comprend et mémorise mieux que le lecteur lent…. » (4° de couverture) Avec les élèves je me suis contenté  pendant des années de donner les deux conseils que j’ai reproduits en gras et en italiques, conseils fondamentaux parmi les fondamentaux. En fait l’expression “lecture rapide” n’est qu’un slogan commercial, trompeur. Elle n’est pas rapide du tout mais “sélective” , « habile » (Aristote) et c’est pourquoi elle semble “rapide”.
  2. La plupart des personnes, même cultivées, ont une vitesse de lecture silencieuse à peine supérieure à celle de la lecture murmurée. En effet la parole a une vitesse moyenne de 150 à 180 mots par minute et la lecture silencieuse se situe en moyenne en France à 250 mots par minute.

On peut améliorer la lecture silencieuse à deux conditions :

– qu’elle ne soit pas accompagnée d’une prononciation intérieure des mots

– qu’elle vise à une meilleure compréhension du texte.

On peut tripler la vitesse de lecture et mieux assimiler ce que l’on lit.

  1. L’œil lit à l’aide de la fovéa de la rétine sur laquelle viennent se focaliser toutes les images du monde extérieur. Cette fovéa est  plus petite qu’une tête d’épingle et l’œil voit quand elle est immobile. L’œil se déplace par saccades et ne voit ou lit qu’au moment des pauses. La fovéa embrasse trois mots à la fois.

D’où les conseils suivants donnés par les méthodes de lecture rapide. Ils peuvent paraître contradictoires car c’est à chaque lecteur de se faire sa propre méthode de lecture habile et sélective :

* Eviter la prononciation intérieure des mots.

* Eviter la régression c’est-à-dire le retour en arrière.

* Parcourir des textes en lisant seulement le premier et le dernier mot de chaque ligne. En fait la fovéa en saisit trois au début et trois à la fin de la ligne.

* Une colonne de journal comprend 30 lignes et de 5 à 7 mots par ligne. Il suffit de deux fixations de la fovéa par ligne pour saisir l’ensemble

* Un livre courant comprend 60 signes et de 10 à 15 mots par ligne. Il suffit donc de trois fixations de la fovéa pour que l’œil saisisse l’ensemble de la ligne.

* Avec un peu d’habitude, on s’oblige à fixer la fovéa sur seulement deux points par ligne : l’un à la fin du premier tiers et l’autre à la fin du second tiers. A chaque fois on a donc identifié 3 + 3 = 6 mots par ligne. Arrivé en bas de la page on se rend compte qu’on a parcouru deux lignes verticales vaguement parallèles. Sur une page de 40 lignes la fovéa et le cerveau ont enregistré 40 x 3 x 2 = 240 mots sur environ 40 x 15 = 600 mots. Cela suffit pour comprendre le sens de la page tout en allant plus que deux fois plus vite puisqu’on n’a eu a lire que 240 mots sur 600.

* On peut affiner la technique à l’aide de tests chronométrés. Voir sites internet

 

  1. Cette lecture rapide est déjà une lecture sélective car parmi les mots repérés par la fovéa le cerveau a repéré ceux qui ont  un sens plus important que les autres. Ce qui compte ce sont les idées portées par les mots : le cerveau pousse les yeux, le regard entraîne la pensée. L’esprit doit maintenir la pensée pour obtenir une lecture souple. Ne jamais essayer de lire vite quand l’esprit n’est pas en repos.

La lecture sélective va utiliser des techniques complémentaires :

* Parcourir globalement le texte pour repérer les mots-signaux (titres, mots décrochés) et les signaux (tirets, guillemets…). Voir les différentes parties et la progression du texte à lire.

* Ecrémage : trouver rapidement l’idée principale du texte et pour cela tous les moyens sont bons (y compris cette fois un régression globale pour repérer la construction générale). Lire à fond les phrases importantes. Passer rapidement sur les détails.

* Repérage. On l’emploie quand dans un texte long on cherche un renseignement précis. On part du mot-clé et de ses principaux corrélats et on avance dans le texte en cherchant ces mots.

Pour comprendre et retenir ce qu’on lit

Il faut :

* éliminer les attitudes psychologiques de refus

* savoir décomposer la pensée de l’auteur

* repérer dans la page le champ des mots-clés réellement significatifs. Au besoin, quand c’est possible, les entourer au crayon et les relier par un fléchage. On peut le faire mentalement ou en le notant sur une feuille blanche.

* s’exercer à mémoriser les faits principaux et les chiffres significatifs avec leur échelle (« 3 millions de chômeurs » ne veut rien dire : 3 millions de chômeurs, sur 30 millions de personnes ?  65 millions ? ou sur 500 ? : trois échelles et trois significations différentes !)

 

Bibliographie et sites

 

* Richaudeau – Gauquelin  “La lecture rapide” Marabout 1979 Retz 2004

* Lecture Rapide : test en ligne  Test de lecture rapide en ligne. Lisez un texte et répondez aux questions de compréhension pour obtenir immédiatement votre vitesse et votre niveau de compréhension de lecture. www.readingsoft.com/fr/test.html

* CLR   Apprenez à lire mieux de 3 à 7 fois plus vite ! www.clrdirect.com

 

Roger et Alii

Retorica

(3.000 mots, 18.000 caractères)

 

 

 

 

 

 

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