06 EDU lecture expliquée dirigée 2004

(1) La lecture expliquée porte sur un texte bref qui ne dépasse pas 200 mots et quelquefois moins encore. Elle peut se présenter sous diverses formes (lecture méthodique ou autre). La lecture expliquée courante peut suivre le fil du texte, ligne après ligne. Elle peut se présenter sous la forme thématique d’un commentaire composé. Dans les deux cas il s’agit d’un travail long que j’évalue à 600 mots, 6 heures pour un élève moyen. Les profs demandent généralement de le traiter en 4 heures et naturellement le résultat est pitoyable sauf pour les bons élèves, ceux que recherchent les collègues avides de faire émerger l’ « élite ». L’expérience m’a convaincu que nous faisions fausse route. J’en suis arrivé à privilégier des textes littéraires d’environ 40 mots, à traiter en 200 mots et en 2 heures. Le site Retorica en fournit de nombreux exemples notamment dans la section 22 POEsie.

(2) La lecture suivie et dirigée concerne une œuvre de quelques pages, une dizaine, une centaine ou plusieurs centaines de pages. La lecture est dirigée de près ou de loin. De près : dans la classe même ; de loin : les élèves lisent l’œuvre chez eux aidés par un guide de lecture et on en fait la synthèse en classe. Voici quelques exemples de ces guides de lecture.

(3). Stendhal Vanina Vanini “Vanina Vanini” est une nouvelle brève (30 pages) mais complexe. Voici un guide de lecture, très directif.

   « Vous lisez “Vanina Vanini » la plume à la main. Ce qui signifie :

            – noter au crayon des croix dans les marges

            – souligner des passages

            – noter des citations dans le carnet -répertoire

            – préparer des interventions sur une feuille volante.

            Pendant trois heures nous ferons la synthèse de cette lecture. C’est-à-dire que vous serez interrogé(e) et que vous devrez trouver quelque chose à dire.

            Vous serez interrogé(e) 4 fois. Chacune de vos interventions sera notée sur 5. Si vous ne dites rien vous aurez 0.

 

            Les directions d’intervention seront les suivantes :

            L.M.M : lieux, milieux (sociaux), mentalités

            C.C.C : comportements, caractères, conflits

            E.N.L : écrivain, narrateur, lecteur.

 

   Nous prendrons ensemble des notes sur les interventions et nous ordonnerons ensuite ces remarques en synthèse.

 

            Ne pas oublier que “Vanina Vanini” porte en germe les deux autres grands romans de Stendhal “Le Rouge et le Noir”, “La Chartreuse de Parme”. Vous vous constituerez un dossier sur ces deux romans et / ou vous les lirez. Vous pourrez les évoquer au cours de cette lecture dirigée. »

            Après ces trois heures on passe à une lecture méthodique de trois extraits. Les voir dans le chapitre 2 “Rhétorique”.

(4). Abbé Prévost : “Manon Lescaut” “Manon Lescaut” représente environ 200 pages mais la lecture dirigée est du même type.

   « Vous lisez MANON LESCAUT la plume à la main.

Ce qui signifie :

   – noter au crayon des croix dans les marges

   – souligner des passages

   – noter des citations dans le carnet-répertoire

   – préparer des interventions sur une feuille volante.

 

   Pendant trois heures nous ferons la synthäse de cette lecture. C’est-à-dire que vous serez interrogé et que vous devrez trouver quelque chose à dire.

   Vous serez interrogé 4 fois. Chacune de vos interventions sera notée sur 5. Si vous ne dites rien vous aurez 0.

 

   Les directions d’intervention seront les suivantes :

   LMM : lieux, milieux (sociaux), mentalités

   CCC : comportements, caractères, conflits

   ENL : écrivain, narrateur, lecteur.

 

   Nous prendrons ensemble des notes sur les interventions et nous ordonnerons ensuite ces remarques en synthèse.

   L’édition recommandée est Folio Gallimard ou Garnier Flammarion.

   L’amener en classe à chacune des séances. »

(5). Albert Camus “La Peste”.

« Lire le roman en notant au crayon (croix dans la marge) les passages qui vous semblent importants. Les points principaux sont numérotés de 1 à 12.

            L.M.M : LIEUX, MILIEUX SOCIAUX, MENTALITES

            Oran dans les années 40. Les différents lieux de l’action, leurs caractéristiques. Les milieux sociaux, à travers les personnages secondaires. Les Arabes sont-ils totalement absents? Mentalités, occupations, loisirs, travail… La vie avant la peste, pendant la peste, organisation de la lutte, fonctionnement des divers services, transposition au 2° niveau.

  1. La peste comme réalité et comme symbole.
  2. La ville enfermée : comportements.

 

            C.C.C : COMPORTEMENTS, CARACTERES, CONFLITS.

            Comment réagissent les personnages principaux les uns par rapport aux autres (leur comportement), ce qu’ils pensent les uns des autres, comment on peut en déduire des caractères, analyser les conflits entre personnages (utiliser le schéma de Greimas (v. page « Récit »). La peste est un actant quelquefois personnifié. Rôle des personnages secondaires dans les relations entre les personnages principaux.

  1. Bernard Rieux, médecin, père, fils, ami.
  2. Jean Tarrou, « être un saint sans Dieu ».
  3. Rambert, le journaliste, son évolution.
  4. Cottard, l’homme que la Peste arrange.
  5. Le père Paneloux, son évolution.
  6. Joseph Grand, « le héros de cette histoire »

            E.N.L : ECRIVAIN, NARRATEUR, LECTEUR

            Camus n’a jamais considéré qu’il écrivait des romans et « La Peste » est présenté comme « chronique » : différence roman / chronique / « carnets » (de Tarrou) ; le nom du vrai narrateur n’est révélé qu’à la fin du récit : pourquoi ? effet sur les focalisations ? Récit en 5 grandes parties, divisées en chapitres brefs non identifiés (v. page Camus « La Peste », séquences) progression dramatique (comparaison avec le théâtre que Camus aimait tant) ? Récit écrit en 1947 : importance ? Pourquoi ne pas parler directement de la peste brune (le nazisme) ?

  1. Le fléau, révélateur des comportements.
  2. La construction d’une morale du bonheur.
  3. Traces d’humour dans le récit, leur signification.
  4. Difficulté d’écrire (Grand) et travail du style.

   Une fois cette lecture terminée, relisez le livre en vous arrêtant aux passages que vous avez notés d’une croix. Ces passages sont-ils vraiment très importants ? Si oui, notez-les dans votre cahier-répertoire. Notez ainsi une vingtaine de citations d’environ 5 lignes chacune. »

(6). Les montages de lecture. La formule du montage de lecture est dûe à “Peuple et Culture”, mouvement d’éducation populaire, né après la Seconde Guerre Mondiale. (Actuellement son réseau comporte 40 associations, 3350 adhérents et 180 salariés) Mais ces montages très élaborés posaient de délicats problèmes de mise en place. J’en suis arrivé à des formules très simples mais très accessibles.

            En gros :

            – Un résumé qui tient en un A4, gros caractères.

            – Un choix d’une dizaine d’extraits

            – Le tout lu par le prof en une heure suivi d’un débat (oral et silencieux) d’une heure, total 2 heures.`

            Ensuite on demande aux élèves de choisir 4 extraits parmi les 10-12 lus pendant le montage.

            Ces quatre extraits de 20-40 lignes font ensuite l’objet d’une lecture expliquée.

            Soit 2 + 4 heures = 6 heures.

(7). Les LPP (livrets programmés de poche)

            Un article de Jacques Terraza dans Coopération pédagogique n° 91, de mars 97 me ramène 30 ans en arrière, vers 1967. En 1964, donc deux ans avant sa mort, Freinet avait lancé la grande aventure des boîtes enseignantes. L’outil était magique et nous fîmes bientôt des bandes enseignantes avec les fichiers de français et de maths. En voici la description “Il imagine un boîtier où se dévidera une bande de papier laissant apparaître tour à tour dans la fenêtre (12 cm x 8 cm) une question, puis sa réponse. La longueur de la bande est prévue pour une séquence d’une vingtaine de questions, le tout est enroulé sur deux axes (comme les pellicules de photos de l’époque). Le boîtier, d’abord bricolé en contreplaqué, est ensuite fabriqué en plastique. La proposition de bandes programmées ne fait pas l’unanimité dans l’ICEM, mais Freinet réussit à rassembler une équipe qui concevra des bandes qui ne soient pas seulement une succession de fiches autocorrectives.” (Michel Barré) Le second degré ne fut pas en reste : grammaire, littérature, maths, expérimentation en calcul (M. Beaugrand), en sciences (montage pour électrolyse dans des pots à yaourts de M. Berteloot) etc. Cela marchait très bien mais il y avait des problèmes. Je les repère rapidement :

  1. Pas de programmation par embranchements. Ceci ne sera résolu du point de vue économique que très récemment avec le CD.ROM.
  2. Boîte enseignante peu coûteuse (5 frs) mais frais énormes pour la CEL : construire une longue machine spéciale pour les bandes enseignantes et à moins d’une percée commerciale vertigineuse, les perspectives financières n’étaient pas évidentes.
  3. Pour le second degré la boîte enseignante était encombrante par manque de salles spécifiques.

            Après la mort de Freinet nous avons progressivement adopté la formule des livrets programmés. Et de 1966 à 1970 environ, nous avons travaillé sur ce problème. Je me souviens d’avoir mis au point une vingtaine de livrets programmés présentés à l’italienne sous forme de L.P.P (Livrets programmés de poche) tirés en 30 exemplaires à la machine à alcool. Voici les titres qui m’ont marqué et qui ne demanderaient pas mieux que de ressusciter !

Lucien Malson Les enfants sauvages (10 x 18)

Georges Magnane Sociologie du sport (Idées)

Camus La Peste

Malraux La Condition Humaine

Molière Le Misanthrope

Molière Tartuffe (expérimental, très scolaire) etc…

            Vers 1970 j’ai mis fin à mon expérience des L.P.P alors que, apparemment, un marché potentiel semblait s’ouvrir. Ceci pour plusieurs raisons que je n’avais pu expliquer à l’époque, faute de temps.

  1. Le livret se référait à une pagination qui changeait constamment dans les éditions de poche. Ce fut l’élément décisif. En outre :
  2. Il y avait un effet Rosenthal ou Pygmalion (en sociologie) ou placebo (en médecine). Tour cela c’est pareil ou à peu près. Le livret programmé ne marche que si l’on y croit. Sitôt qu’il est pratiqué d’une manière mécanique, son effet devient limité. Constatation banale faite déjà avec les fichiers.
  3. Pire, le livret programmé, comme le fichier, peut se révéler finalement nocif. L’élève fait tout le programme, réussit ses tests, pense qu’il a tout compris et découvre un peu plus tard qu’il n’a finalement rien retenu d’essentiel. Il y a eu imitation mais pas d’imitation vivante. Nous avons rencontré quelques cas d’addiction aux livrets !
  4. Je disposais d’une salle et d’une armoire mais uniquement pendant mes cours (concession administrative énorme). Je ne pouvais pas en disposer à demeure et donc laisser en place du matériel pour les ateliers.
  5. La mise au point de ces livrets demandait beaucoup de travail, environ 200 heures, et nous n’étions pas certains de leur qualité pédagogique. Il aurait fallu faire un travail de vérification semblable à celui des BT2. Or nous avions justement le chantier BT2.
  6. Mes élèves commençaient à trouver que je les prenais pour des cobayes. Je dus recentrer mes pratiques sur leurs besoins réels et en particulier…. le classeur de français !

            Par contre la mise au point de ces livrets avait été très commode pour la préparation de mes cours et l’essentiel des livrets passait dans la lecture dirigée. J’ai donc gagné beaucoup de temps que j’ai pu réinvestir ailleurs.

            Je ne souhaite pas relancer la question dans l’immédiat mais à moyen terme, je pense que ce serait intéressant. D’abord nous avons fait de tels progrès en informatique que l’on commence à concevoir des logiciels de littérature avec des embranchements. Par ailleurs l’informatique et internet ont profondément modifié la donne.

            L’élève peut disposer d’un ordinateur et sortir ses textes sur imprimante. Mais il est amené à passer sur papier pour apprendre, réviser et donc assimiler. Le feuilletage et la lecture globale vont de toute manière au moins trois fois plus vite que le travail sur écran.

            Après tout, la calculatrice peut servir aussi à apprendre à calculer. Et dans une civilisation marquée par la technologie il faut toujours et constamment revenir à des pratiques élémentaires, un peu comme des Robinson Crusoé du monde moderne.

            Rien ne prouve que nous n’en reviendrons pas un jour au limographe, au stencil et à la machine à écrire mécanique. Toutes les éventualités doivent rester ouvertes. Et il faut que nous préparions nos élèves à tout. Y compris à un déclin technologique même s’il nous paraît improbable.

(8). Œuvres majeures. Six montages me paraissent essentiels dans l’immédiat :

  1. Gilgamesh.
  2. Bible Genèse (1 à 11 : Création, Chute, Caïn et Abel, Déluge, Tour de Babel)
  3. Œdipe-Roi de Sophocle
  4. L’Atlantide de Platon
  5. L’exception et la règle de B. Brecht.
  6. Une œuvre de l’extrême orient (proposée plus loin)

            Dans ma base de données ces cinq montages ne sont pas disponibles directement. Il faudrait que je les reprenne en fonction de ce que j’ai trouvé depuis et aussi de vos remarques.

  1. Gilgamesh. Un excellent CD de Gilgamesh par Abed Azrié (ed. Audivis Ethnic) avec un livret lui aussi remarquable. Mais je crains qu’il ne passe pas bien en classe parce que le montage de lecture exige la voix humaine et le regard. C’est un travail d’acteur qui exige un entraînement de la part du prof, entraînement qui fait partie de son métier. S’il y a demande je puis m’attaquer à un montage. Noter que la fin de Gilgamesh présente le texte originel du Déluge, présent dans la Bible.
  2. Bible Genèse (1 à 11 : Création, Chute, Caïn et Abel, Déluge, Tour de Babel). Ce sont des textes fondateurs de l’occident (judaïsme, christianisme, islam). On peut les comparer à Gilgamesh et à l’époque de la Terre-Mère. Montage à refaire.

            3 – “Œdipe-Roi” de Sophocle comme fondateur de la tragédie, du roman policier parfait puisque l’enquêteur est le coupable et d’une morale qui n’a rien d’énigmatique. Faisait grand effet dans les classes. C’était comme si la foudre leur tombait dessus. Très utile pour travailler le dossier THE Tragédie. Le débat devrait normalement aboutir à la solution du problème : “Œdipe peut-il échapper à la malédiction qui lui est promise” ? Réponse des modernes : non, mais complexe à surmonter (Freud). Les anciens avaient une réponse plus classique, apparemment perdue par Sophocle, le moderne de l’Antiquité, à moins que ce ne soit devenu un enseignement ésotérique du type pythagoricien : “Il échappera à cette malédiction si tout au long de sa vie il se garde de se prendre de querelle avec un homme en âge d’être son père ou de coucher avec une femme en âge d’être sa mère.” Leçon de modération et de maîtrise de soi. En effet ce n’est pas Œdipe qui est visé mais son père Laïos. Œdipe doit simplement s’en tenir à ces deux règles simples et de bon sens sur lesquelles repose l’équilibre social et hiérarchique : ne jamais se quereller avec un homme en âge d’être son père, ne jamais coucher avec une femme en âge d’être sa mère. S’il respecte ces deux règles de modération la malédiction s’arrête. Montage en une heure puis débat.

  1. L’exception et la règle” de Bertold Brecht, pièce courte, facile à lire en montage de lecture et qui pose les problèmes essentiels de la justice et de la représentation qu’on s’en fait. Texte extraordinaire qui faisait réagir les classes à peu près comme Œdipe-Roi Montage en une heure puis débat.

  1. L’Atlantide de Platon. Je n’y avais jamais pensé malgré l’intérêt des élèves pour l’Atlantide, intérêt suspect. Maintenant que j’ai fait la BT2 et que j’y vois plus clair je puis faire ce montage. L’Atlantide n’a jamais existé : c’est le condensé de récits bien antérieurs à Platon qui décrivent la magie des pays du Nord de l’Europe, leur richesse, leur sagesse et leurs malheurs.

  1. Pas défini mais je pensais à un roman policier bouddhiste d’origine tibétaine et déconcertant à souhait : “La puissance du néant” d’Alexandra David-Neel et du lama Nongden (Pocket).

            Je reste ouvert à toute suggestion en ce domaine et même à tout rééquilibrage des œuvres que je limite à six. D’où 6 heures de texte + 6 heures de débat = 12 heures pour approcher les grandes œuvres majeures à connaître parce qu’elles foudroient.

Post-scriptum. Roger (2016-06-26) : Je n’ai pas grand chose à modifier dans ce texte qui date de 2004. Il faudrait évidemment le retoucher mais à quoi bon ? les collègues intéressés feront les corrections qu’ils jugeront utiles.

Roger et Alii

Retorica

2 670 mots, 16 300 caractères, 116 Ko, 2016-06-26

 

Laisser un commentaire ?