06 EDU bon-prof Chalvin – Kahn – Boimare 2008 – 2017-04

 

Le « bon-prof » (avec un trait d’union) est un idéal pédagogique souvent associé à un cours magistral de qualité supérieure délivré par un . enseignant –acteur talentueux. Il surveille ses étudiants et ménage des pauses aux endroits stratégiques : « Thorsson marqua une pause pour permettre à tous ceux qui notaient fébrilement ses paroles de le rattraper. Pivotant sèchement sur ses talons, il se remit à arpenter le plancher.

– Après quoi, franchissant une étape supplémentaire, il nous faut examiner la thèse inverse… »

(Elizabeth George « Pour solde de tout compte » Pocket policier 1994 p. 150)

http://www.retorica.fr/Retorica/06-edu-cours-magistral-je-nous-dicte-2014_12/

Dans ce domaine j’ai relevé trois noms, et autant d’étapes : Marie-José Chalvin, Axel Kahn, Serge Boimare. Roger.

 

(1) Marie-José Chalvin. Comment réussir avec ses élèves. Éd ESF 1982. J’ai longuement pratiqué cet ouvrage et ses exercices. Il repose sur l’analyse transactionnelle d’Eric Berne. Fondée dans les années 1950 par l’américain Éric Berne, l’analyse transactionnelle est une adaptation des notions fondamentales de Freud. Berne considère que notre personnalité est faite de trois éléments, de trois rôles qui entament des transactions avec les trois éléments, les trois rôles des personnes que nous rencontrons. Ces trois rôles sont : le moi Parent, le moi Adulte, le moi Enfant. Des tests permettent de déterminer la nature de notre égogramme et de le rééquilibrer si besoin est. On distingue ainsi :

– le parent persécuteur – le parent sauveur
- le parent normatif
- l’adulte

– l’enfant libre
- l’enfant adapté positif
- l’enfant rebelle négatif
- l’enfant soumis négatif.

L’ouvrage de Marie-José Chalvin couvre pratiquement toutes les situations scolaires : la pré-rentrée avec l’attitude enfant des professeurs face au parent de l’administration, les conseils de classe, les bulletins remplis, les conduites diverses en cours, les difficultés avec les élèves (incivilités diverses). On y trouve un test bien fait qui permet à chacun.e d’établir son égogramme personnel et donc de mieux percevoir ce qu’il.elle est face à ses élèves. Il n’est pas possible de modifier immédiatement les aspects négatifs de la personnalité mais en les connaissant on peut en limiter les effets afin de développer les aspects positifs.

M.J. Chalvin adopte le parti d’un enseignement très structuré et directif, « efficace » comme on dit. Mais les tenants d’une pédagogie fondée sur l’expression libre et la responsabilité y trouveront de nombreux éléments instructifs. Nombre de prescriptions rappellent les « invariants pédagogiques » de Freinet et les notions de parent normatif / parent donnant recouvrent celles de recours / barrière développées par Freinet.

On peut regretter le titre un peu racoleur. Les analyses de situation sont un peu rapides. Le tableau final (le professeur : qualités à rechercher, défauts à éviter) peut paraître banal. En réalité il est fondamental et, en son temps, il m’a été très utile.

Le professeur : Qualités à rechercher

Sympathique : on peut l’aborder, il a les idées larges, on s’entend bien avec lui, il fait des cours harmonieux avec participation de tous.

Compréhensif : se met à la place de l’élève

Bon prof : prend son travail à cœur, explique bien, bonne méthode

Défauts à éviter

– autoritaire, sévère, dur
- favoritisme, partialité, parti-pris
- crier, s’énerver, se mettre en colère
- orgueilleux, se croire supérieur
- pas de contact, de communication, de dialogue – mal expliquer, être confus

Les parents attendent du professeur :

– bien expliquer, bien enseigner, bien apprendre
- bien préparer à l’examen, faire réussir les élèves.

Roger (2017-04-30) : Cet article de janvier 1984 a été revu le 2003-11-14 puis le 2007-06-18 et enfin le 2008-05-21. Je n’y ai rien changé pour l’essentiel. Preuve qu’il s’agit de notions de base, quel que soit le public scolaire que le bon-prof doit affronter et conquérir. Mais je dois compléter l’analyse transactionnelle avec la P.N.L la programmation neuro linguistique.

 

(2) 24 PSY P.N.L 2005-08

 

Roger (2005-08-11) Le sigle p.n.l signifie “programmation neuro-linguistique”. La “programmation” est une série d’instructions fournies au cerveau (“neuro”) par le langage (“linguistique”). Concrètement lorsqu’on se lève le matin, qu’on se regarde un peu vaseux dans la glace et qu’on s’encourage verbalement à se reprendre en main (“Il faut te secouer” etc.) on fait de la p.n.l au niveau élémentaire. La méthode Coué, injustement décriée, était déjà de la p.n.l. Mais elle a conduit à beaucoup d’excès. Il en est de même pour la p.n.l qui a souffert de ses applications commerciales. Les vendeurs d’automobile pratiquaient la p.n.l pour manipuler leurs clients (ancrages et règle “Suivre pour conduire”… à l’achat !). On a cru aussi y voir la solution à tous les problèmes et qu’elle déboucherait sur une société idéale. L’un de ses praticiens, Anthony Robbins, finissait ses stages américains par une virée en ville : il proposait à un s.d.f de le reprogrammer mentalement et il le réinsérait en une séance ou deux. Actuellement il conduit en France des stages coûteux qui se terminent par une marche triomphante, pieds nus sur des braises incandescentes.

J’ai eu l’occasion de vérifier personnellement la puissance de la p.n.l grâce justement à Anthony Robbins et son livre “Pouvoir illimité” (Laffont 1989). (…) Vraiment conquis par sa pratique je l’ai utilisée après 1990 pour mes élèves du second cycle et vivement conseillé à des collègues. Mais la p.n.l repose sur des “croyances” et, à ce titre, elle suscite de fortes résistances. (…)

Outre l’ouvrage d’Anthony Robbins dont je recommande chaudement la pratique personnelle, je note quelques titres supplémentaires :

  1. Haley “Milton H. Erickson : un thérapeute hors du commun” Epi 1984

et la petite collection Essentialis des Editions Morisset (64 pages, format a5, 1996) : “La p.n.l”, “L’affirmation de soi”, “L’assertivité”, “L’approche contextuelle” etc… etc… Plusieurs dizaines de petits ouvrages bien utiles et peu coûteux (4,10 €)

Deux maximes positives m’ont été très utiles :

« J’ai le droit de te dire non sans perdre ton amour »

et

« Suivre pour conduire ».

 

(3) 06 EDU bon-prof – Kahn – Mascret 2012-09

 

Le généticien Axel Kahn, dans un entretien avec « Le Nouvel Observateur » (2012-09-06) explique que « les meilleurs professeurs associent l’enseignement au plaisir et valorisent leurs classes. »

« (…) Certaines personnes ont un charisme naturel, d’autres doivent acquérir les techniques pour retenir l’attention, pour apprendre à être un bon émetteur. Ils doivent aussi maîtriser la réception du message par l’élève. (…) L’imagerie cérébrale montre que le traitement cognitif se fait d’autant mieux qu’il est lié au sentiment de plaisir. Ce qui exige plusieurs choses. D’abord l’existence d’un lien de sympathie, de confiance, pour que l’élève veuille à la fois se faire plaisir et faire plaisir au professeur. Ensuite, celui-ci doit apprendre aux élèves à aimer ce qu’apportel’école, faire en sorte que l’enseignement soit associé au plaisir qui naît du jeu. (…)

« … si le « bon » professeur n’est pas autoritaire, il doit avoir de l’autorité, être un modèle. Sans quoi l’élève va dévaloriser son message. (…) Le professeur doit travailler sans relâche à conforter l’estime de soi de l’élève. Tout professeur qui méprise, qui infériorise, qui inquiète trahit sa mission. (1) (…)

« Ce qui est inné chez (l’enfant), c’est la curiosité. Mais elle tend à s’atténuer au fil du temps. L’école doit la transformer en appétence d’apprendre. Dès les dernières sections de maternelle, il faut apprendre à l’élève à aimer l’école, à se connaître lui-même et, le cas échéant à surmonter les difficultés socio-culturelles, qui lui font ressentir l’école comme un désagrément. (…)

« Notre société est fondée sur la transmission. C’est ce qui a permis le succès évolutif des groupes humains et l’amélioration de leur compétitivité face aux dangers. Cette aptitude à l’éducation tient à notre capacité d’imitation : on apprend en reproduisant. On répète des mots, des gestes, des raisonnements… Et ainsi on se les approprie. (…)

« C’est plus difficile (l’ « éducabilité ») dans des classes hostiles, où deux tiers des élèves ne croient pas que l’école soit faite pour eux. Mais l’institution ne facilite pas le travail. Il ne suffit pas de dévider des programmes. Les professeurs doivent donner envie, révéler les élèves à eux-mêmes, créer une attirance pour le travail… J’espère qu’on va redéfinir la mission de l’école, surtout en primaire. La situation de la France n’est pas bonne au regard des évaluations internationales. Nos résultats s’aggravent d’année en année. Il n’y aura de progrès que si l’institution prend en compte les conditions favorables à l’apprentissage. »

(Propos recueillis par Caroline Brizard, Le Nouvel Observateur, 6 septembre 2012)

(1) « N’oublions pas les bons profs » de Nicolas Mascret, éditions Anne Carrière.

 

Nicolas Mascret (21 avril 2013) : (…) Eviter de dresser le portrait-robot du « prof idéal » était même l’un des principaux points de vigilance que je m’imposais lors de l’écriture de l’ouvrage. En effet, un bon prof pour une personne n’est pas forcément un bon prof pour une autre. Il n’existe pas une liste de qualités indispensables pour être considéré comme un bon enseignant. Il existe des profs fantastiques sans aucun humour, des profs inoubliables qui ne font pas de projets ou de sorties, ou encore des profs géniaux qui ne prennent pas de risques. Chaque bon prof a sa façon à lui d’être un bon prof, chacun peut l’être à sa manière. C’est tout l’avantage de la liberté pédagogique de l’enseignant.

 

Par contre, s’interroger sur les bons profs amène forcément une discussion autour de ce que vous appelez les « mauvais profs », puisqu’un « mauvais prof » serait le portrait en creux du bon prof. Tout d’abord, je ne pense pas qu’il y ait beaucoup de « mauvais profs », même si certains ont pu traumatiser des générations d’élèves, il faut le reconnaître. Comme il n’existe pas de caractéristiques fixes et définitives du bon prof, un bon prof pour l’un peut être un « mauvais prof » pour l’autre. Nous sommes peut-être tous le « mauvais prof » de quelqu’un ! Par ailleurs, plutôt que de parler de « mauvais profs », je préfère parler de profs en difficulté, qui s’agirait plutôt d’aider et d’épauler que de stigmatiser (…)

 

« L’importance du conseiller pédagogique est centrale : comment le futur enseignant peut-il se développer sans retour sur sa pratique afin de la réguler ? Comment, sans aide, peut-il permettre à ses élèves d’apprendre alors qu’il est lui-même en train d’apprendre son métier ? L’efficacité de ces stages se conjugue souvent avec leur précocité dans le parcours de formation, dès la deuxième ou troisième année de Licence. » (…)

(propos tenus aux Cahiers pédagogiques, 21 avril 2013)

(4) 06 EDU bon-prof – témoignage Boimare – 2002-01

Dans une conférence « L’enfant et la peur d’apprendre » (Villeneuve-la-Garenne, 23 janvier 2002) Serge Boimare raconte et analyse son expérience. Il en sortira ultérieurement un livre sous le même titre. (2014, Dunod). Numérotation Retorica. Roger.

(a) Cela commence par un défi. « Je pensais être un bon enseignant, j’étais plutôt bien formé et je me croyais capable d’affronter des situations difficiles. J’ai été nommé, à ma demande, dans une classe d’enfants qui avaient pour point commun de ne pouvoir supporter ni le cadre scolaire, avec ses règles et ses lois, ni ceux qui avaient pour charge de le représenter.

Toutefois, la confiance que j’avais en moi n’a pas été suffisante et après quinze jours de classe, je n’avais plus d’élèves, la plupart d’entre eux étaient dehors, occupés à jouer ou à me provoquer si j’avais l’outrecuidance de vouloir les faire rentrer. Quant aux autres, ceux qui restaient avec moi, il ne pouvait être question d’apprentissage, je devais me contenter de les distraire ou de les occuper sinon ils allaient grossir les rangs de ceux qui me narguaient sous les fenêtres.

Je serais sûrement tombé malade ou j’aurais changé de métier si je n’avais trouvé dans la classe, un livre de contes laissé sur une étagère par mon prédécesseur. Je dois donc ma survie dans le monde de la pédagogie aux frères Grimm et je leur en suis très reconnaissant. En effet, un jour que j’étais au comble du désespoir, j’ai commencé à lire leur livre de contes aux trois ou quatre enfants qui étaient encore avec moi et, comme par enchantement, j’ai vu revenir mes élèves les uns après les autres, pour en écouter les histoires. J’ai vu, contre toute attente, ces grands pré-adolescents dont la violence éclatait à chaque instant se rouler en boule sur leur siège et sucer leur pouce, pour écouter des histoires qui me semblaient relever du niveau de la grande section des classes maternelles.

Malgré ce premier miracle, je dois dire que je n’ai pas été rassuré pour autant, car dès que je fermais mon livre de contes pour le remplacer par un livre de mathématiques ou de grammaire, ils s’en allaient à nouveau, ce qui était, pour moi, la pire des vexations… J’avais l’impression de faire perdre leur temps à des enfants déjà en retard dans leur cursus scolaire… Tous mes repères de pédagogue en étaient bouleversés. J’avais en face de moi des enfants qui me semblaient avoir besoin de concret et de rationnel, je leur racontais des sornettes, je les confrontais à la magie, au bizarre… heureusement, après six semaines environ, j’ai commencé à voir des signes encourageants. J’ai d’abord vu le groupe trouver de la cohésion, devenir un lieu où l’échange de paroles, autre que l’insulte et la provocation verbale, devenait possible… Il est même devenu possible d’aborder l’apprentissage de la lecture. Pour ce faire, il était impératif de ne pas changer de thème. Je me suis donc appuyé sur des mots, sur des phrases, que je sortais des contes de Grimm. »

Serge Boimare s’interroge sur la puissance des contes. « (…) Ces histoires ont-elles joué un rôle dans l’élargissement de leur imaginaire ? Ont-elles ouvert des voies d’accès à l’inconscient en mettant des images sur ce qui était trop cru pour être négocié par la pensée ? Ont-elles permis l’amorce d’une réconciliation avec le représentant de la culture et du savoir que j’étais ? (…)

(b) Hercules. La mythologie grecque nous apprend que le jeune Hercules, 13 ans, recevait des leçons de lyre de Linos, 25 ans. Celui-ci manquait d’autorité naturelle. Il avait beaucoup mal avec ce garçon plus grand que lui, passablement agité et qui n’écoutait rien des leçons de ce professeur qui l’irrite profondément : « Ce con me prend pour une gonzesse ». Linos élève le ton. Héraclès ne se calme pas, bien au contraire.

« Linos contient quand même sa colère… il dit à son élève qu’il est un petit prétentieux, qu’il ne connaît rien à la musique et qu’il ne viendra plus donner de leçon et perdre son temps avec quelqu’un qui croit tout savoir.

Il pense que cette réflexion va permettre à Héraclès de saisir la mesure de son insolence… la réponse ne se fait pas attendre : « Tes leçons sont pourries, tu peux te les garder, tu ne sais rien expliquer, je suis bien content que tu me fiches la paix, avec toi de toute façon je n’apprendrai rien et tes manières de pédé m’agacent. »

Linos comprend cette fois que l’attaque d’Héraclès dépasse le cadre de la pédagogie… Il ne peut pas le supporter, il est rouge de colère, traite Héraclès de mal élevé, de bon à rien qui n’arrivera jamais à avoir de responsabilités dans la vie.

Héraclès se lève, il est blanc, menaçant, regarde Linos droit dans les yeux et le traite cette fois d’enculé. Linos gifle Héraclès et lui dit qu’il n’est qu’un sale bâtard. Héraclès se baisse, prend la lyre qui était sur le sol, en assène un coup terrible sur la tête de son professeur qui tombe en arrière de tout son long ; il a été tué sur le coup. »

 

(c) Punir Héraclès ? « Que faut-il faire pour aider des enfants et des adolescents qui ne veulent pas apprendre ?

Il me paraît intéressant pour alimenter notre réflexion de se reporter à ce qui a été proposé à Héraclès, et de voir les effets que cela a pu produire en lui. Après le coup de lyre tragique, son beau-père, le général Amphytrion, décide que pour calmer cette fougue impétueuse et violente il serait bon de proposer au jeune homme un exutoire pour cet excès de force. Héraclès ira travailler dans une ferme jusqu’à l’âge de dix-huit ans. C’est à la fois une sanction, mais c’est aussi l’idée que le travail physique va atténuer la nervosité et l’agitation d’Héraclès. Bien entendu cela ne fait jamais de mal, mais il en faut quand même plus pour venir à bout de réactions caractérielles qui sont provoquées par l’inquiétude, pour modifier une organisation psychique fondée sur la rupture pour échapper à l’angoisse et sur l’action pour ne pas avoir à penser. Héraclès ne va pas faire exception à la règle ; … Il va retomber brutalement dans la violence. Un délire de persécution aigu l’amènera à prendre ses enfants pour des êtres dangereux, des ennemis, et à les brûler. C’est à partir de ce moment que son vrai père, Zeus, va se manifester, va essayer de faire l’impossible pour aider son fils…

Je crois qu’il y a sur le chemin qui va être imposé à Héraclès, contre sa volonté, et cela il ne faut jamais l’oublier, trois étapes importantes qui vont contribuer au remaniement psychique qui amènera notre héros à devenir le gardien calme et sage des portes de l’Olympe.

Ces trois étapes me paraissent être des pistes particulièrement intéressantes pour celui qui s’est donné pour ambition d’amener les enfants violents à oser se servir de leur pensée.

(d) Trois étapes. 1. Affronter les peurs. « La première étape est celle du fameux cycle des travaux. On croit souvent à tort qu’il s’agit d’une mise à l’épreuve de la force et de la vaillance du héros, alors qu’il s’agit en fait d’une confrontation avec ses peurs internes. Le nom de celui qui est chargé de le guider au cours de cette épreuve nous apporte un indice de taille pour comprendre ce qui lui est demandé. Eurysthée, puisque tel est son nom, veut dire « celui qui contraint vigoureusement à reculer loin ». Il va obliger Héraclès qui ne tenait compte que du moment présent, … à un retour en arrière pour approcher et maîtriser ses craintes infantiles qu’il ne sait qu’évacuer, au besoin en mettant l’environnement en miettes. Pour cela il a pris soin de sélectionner, pour chacun des travaux, des situations qui sont autant de représentations des pulsions qui animent Héraclès dès qu’il lui faut affronter la déception. … Et celui qui se prenait pour un dieu parce qu’il tenait à l’écart tout ce qui aurait pu le rapprocher de la dépression et de ses limites devra œuvrer dans la boue, dans les marécages, dans les écuries… Ce chemin ne sera pas inutile… Il mettra de l’ordre en lui en apaisant ses propres tensions et en approchant l’équilibre. » 2. Rencontrer la féminité. « La reine Omphale, à qui il est confié à titre d’esclave, lui impose de s’habiller en femme et de faire des travaux d’aiguille… humiliation terrible qui permettra enfin au héros d’accéder à la dualité qu’il repoussait, d’approcher la dimension intérieure qui lui faisait si cruellement défaut et qui l’obligeait à inscrire à l’extérieur, à la surface, tout ce qui aurait dû s’établir au-dedans…

« Jamais j’aurais cru qu’Héraclès se laisse traiter comme un pédé », diront les enfants qui ont à peu près autant de mal à intégrer cet épisode de la vie du héros que toutes ces démarches qui leur rappellent qu’ils ont un monde intérieur. (…) » 3. Faire tomber les carapaces. «  La troisième épreuve imposée à Héraclès a beaucoup à voir avec la frontière entre l’intérieur et l’extérieur. Sa dernière femme, Déjanire, croit fidéliser cet éternel coureur en lui donnant une chemise enduite d’un philtre d’amour qui s’avérera être un poison violent qui va consumer sa peau. L’image est poignante : en voulant enlever sa chemise, Héraclès arrache aussi sa peau, laissant sa chair à nu et faisant jaillir le sang en sifflant et en bouillonnant. Toutes ses carapaces qui l’avaient empêché de sombrer dans la folie, peuvent maintenant disparaître. »

 

(e) Que nous enseigne ce mythe ? « (….) Lorsqu’on a le souci d’être un pédagogue près d’enfants violents et de les amener à se servir de leur pensée, je prétends qu’il faut être à la fois Eurysthée, Omphale et Déjanire.

Vous allez me dire que c’est beaucoup pour une seule et même personne, c’est vrai, mais en fait c’est moins qu’il n’y paraît car ces rôles sont très dépendants les uns des autres…

Quand un enfant choisit l’action plutôt que la pensée, il ne faut pas simplifier ni dire que c’est un manque d’entraînement ou de moyens, car le problème est plus complexe. S’il évite de penser, c’est souvent parce que cela représente un danger pour son équilibre personnel. Penser est un exercice périlleux pour ceux qui sont arrivés à un équilibre précaire en fermant les issues pour ne plus voir ce qui leur fait peur. (…) Lorsque la situation d’apprentissage génère des craintes aussi graves, ce qui semble bien être le cas pour la plupart des enfants violents, le pédagogue doit choisir résolument la voie proposée par Eurysthée plutôt que celle imposée par Linos. Il doit être capable de donner les moyens d’affronter ce qui fait peur, de combattre le danger plutôt que de continuer les apprentissages a minima dans une atmosphère empoisonnée. (…) Avec les enfants violents, nous ne devons pas faire l’impasse sur la dévoration, sur la torture, l’inceste, l’émasculation, le conflit des générations, etc. … (…) Bien entendu, cela ne se fait pas sans règles précises ni sans précautions élémentaires. Il ne s’agit pas de prendre les sujets d’étude dans ce que les enfants racontent de leur vie personnelle ou fantasmatique. Le sujet doit être chaud, pour contenir et filtrer les inquiétudes, mais il ne doit pas être brûlant, sinon les conséquences seraient identiques.

Alors où aller chercher ces représentations qui peuvent être porteuses d’émotions, qui vont permettre de côtoyer les craintes sans pour autant en arriver à l’explosion ? Je dirais tout simplement dans notre culture, ce patrimoine culturel que nous avons aussi le devoir de transmettre aux générations qui montent, est pleine de ces histoires qui mettent en scène, qui mettent des mots sur toutes ces angoisses, sur toutes ces interrogations vives que certains, et particulièrement ceux qui sont violents, ne peuvent voir qu’à travers le miroir déformant d’un imaginaire pauvre et trop cru, d’un imaginaire qui n’a pas les moyens d’être un support pour une pensée véritable et que nous devons nous efforcer d’enrichir.

Les mythes, les contes, toute une partie de notre littérature, peut-être aussi notre peinture, notre musique, sont pleins de ces histoires qui ont traversé les âges, qui sont venues traduire, représenter, organiser les inquiétudes, les craintes, de ceux qui nous ont devancés. Quelquefois les images portées par les textes sont aussi très crues, pleines de violence, surtout quand il s’agit des mythes fondateurs de nos civilisations. Nous hésitons à les utiliser, mais il faut savoir qu’elles ne font que proposer une forme, donner une cohérence à des émotions qui de toute façon seront présentes, qui vont enfin pouvoir être côtoyées sans que cela débouche sur l’explosion.

Quand elles sont données dans un cadre rigoureux, avec des adultes qui comme Eurysthée sont garants des repères et des lois, ces enfants peuvent alors entrer dans un scénario pour approcher leurs craintes, un filtre pour porter un regard sur leur monde intérieur ; alors le vécu assigné au corps se modifie. (…) »

Roger (2017-05-01) : En somme, la littérature et les mythes peuvent sauver les adolescents violents. Le mieux est de lire et méditer le livre de Serge Boimare.

 

Roger et Alii – Retorica – 3 950 mots – 23 900 caractères – 2017-05-01

 

 

 

 

 

 

 

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