07 ESS citations bonheur 2016

 

Les citations sur le bonheur sont tellement nombreuses qu’elles incitent à s’interroger sur le problème même de la citation. Ce que je fais un peu plus loin.

Roger

 

(1) Pour l’heure et actualiser un peu le sujet, je note quelques perles relevées dans Frédéric Lenoir « Du bonheur. Un voyage philosophique » (Fayard Livre de Poche, 2013) :

« Je me suis dit cent fois que je serais heureux si j’étais aussi sot que ma voisine, et cependant je ne voudrais pas d’un tel bonheur. » (Voltaire)

« Qu’est-ce je serais heureux, si j’étais heureux. » (Woddy Allen)

« Ce qui tourmente les hommes ce n’est pas la réalité, mais les opinions qu’ils s’en font » (Epictète)

« Ce ne sont pas les choses qui te lient, mais ton attachement aux choses. » (Tilopa, voir Wikipédia)

Tout cela tourne autour du couple bonheur – malheur le premier fournissant les armes pour lutter contre le second.

 

(2) Autrefois j’avais noté ceci :

Le bonheur réside dans le renoncement à se comparer à autrui” (Spinoza)

Si tu veux comprendre le mot malheur, il faut l’entendre comme récompense et non comme but, car alors il n’a point de signification” (Saint-Exupéry, “Citadelle”)

On ne peut être heureux sur la terre qu’à proportion qu’on s’éloigne des choses et qu’on se rapproche de soi” (Rousseau, lettre de 1764)

Le bonheur est une idée neuve en Europe” (Saint-Just)

Le bonheur de l’homme de l’homme n’est pas dans la liberté mais dans l’acceptation d’un devoir”. (André Gide)

Gertrude, la jeune aveugle de “La Symphonie Pastorale”, roman d’André Gide, s’écrie : “Je ne tiens pas à être heureuse, je préfère savoir”.

Si vous courez après le bonheur, c’est que le bonheur vous tourne le dos”.

On peut tenter de commenter.

 

(3) Le bonheur est une idée neuve en Europe (Saint-Just)

  1. Seules les classes aisées (aristocrates, bourgeois, haut clergé) pouvaient se dire “heureuses” en Europe avant l’élan révolutionnaire corse, américain puis français. La liberté donne le goût du bonheur.
  2. Cette aspiration est inscrite dans la constitution américaine.
  3. Un gouvernement ne peut assurer le bonheur du peuple mais simplement ses conditions. Elles sont inscrites dans la devise “Liberté, égalité, fraternité” et garanties si les lois sont justes et appliquées.

 

(4) Gertrude, la jeune aveugle de “La Symphonie Pastorale”, roman d’André Gide, s’écrie : “Je ne tiens pas à être heureuse, je préfère savoir”. Comment comprendre ce choix ?

  1. Analyse du cas de Gertrude

– opposition bonheur / savoir ; ce renoncement au bonheur est-il normal ?

– le savoir peut la rendre heureuse : compensation à son handicap, connaissance de la nature

– mais on devine une souffrance cachée, confirmée par la fin du livre : Gertrude recouvre la vue et tente de se suicider.

  1. Le savoir détruit le bonheur

– éloge du bon sauvage : Montaigne “Les cannibales” – Rousseau : les sciences et les arts ont corrompu l’homme ; à l’état de nature l’homme était heureux.

– confirmation moderne : les guerres, “paix nucléaire”, la laideur du monde, nos responsabilités

– mais l’ignorance ne rend pas plus heureux : malheur de l’homme dans la nature

  1. Le savoir, aide possible au bonheur

– idée soutenue au XVIII° siècle par Voltaire “Le luxe”, thème moderne du progrès qui permet de résoudre les difficultés les unes après les autres.

– on n’en a pas conscience au Lycée où l’élève est prisonnier d’un savoir imposé

– ce savoir devrait lui fournir des instruments d’analyse pour ses problèmes

Conclusion : la question est peut-être absurde. On connaît des personnes savantes, blasées et malheureuses. Le bonheur conséquence et non but. L’action rend heureux.

 

(5) Le bonheur selon le Tao (2009-04-16)

 

Si vous courez après le bonheur, c’est que le bonheur vous tourne le dos”. Expliquez et commentez ce proverbe taoïste à l’aide d’exemples tirés de vos lectures, de films, d’émissions télévisées ou de votre vie personnelle.

 

  1. Introduction générale. Bonheur est construit sur le mot “heur” qui vient du latin augurium qui signifie “présage (bon ou mauvais)”. “Heur” prend le sens de “sort, chance, destinée”. Le mot n’existe plus que dans l’expression “avoir l’heur de plaire à quelqu’un”. Le “bonheur” c’est “bénéficier d’un destin favorable” (XII° siècle). Le bonheur est destiné aux “heureux” et même aux “bienheureux”, lesquels s’opposent aux “malheureux”, ceux sur qui le “malheur” est tombé. Le “malheur” est une situation douloureuse, venue du mauvais sort, d’un manque de chance.

 

1ère partie. Explication du proverbe.

1.1 Courir après le bonheur : ce que fait tout le monde.

1.2 Le bonheur vous tourne le dos : on ne le voit jamais de face, on ne le reconnaît jamais, on n’ose pas dire qu’on le vit.

1.3 Résultat : les gens sont en fait malheureux même quand ils pourraient être heureux. Le bonheur, surtout réduit au bien-être, au confort, est toujours un peu plus loin.

1.4 Le proverbe taoïste constate cela d’une manière très tranquille. Il n’est pas le seul : « Si tu veux comprendre le mot bonheur, il faut l’entendre comme récompense et non comme but, car alors il n’a point de signification.” (Antoine de Saint-Exupéry)

1.9 Conclusion partielle. Donc cette phrase dénonce une course infernale où le bonheur est confondu avec le bien-être, le confort matériel, intellectuel ou sentimental.

 

2ème partie. Quelles solutions ?

2.1 S’immobiliser pour savourer l’instant présent même s’il est désagréable, parce que ce moment est unique. « Carpe diem » (saisis le jour présent)

2.2 Prendre du recul par l’humour et le rire.

2.3 Se donner des buts qui en vaillent la peine parce qu’ils sont ouverts aux autres. Le solitaire devient solidaire.

2.4 Avoir une vie intérieure fondée sur une religion ou une philosophie, se donner une sagesse.

2.9 Conclusion partielle. Donc se recentrer. L’”aliéné” est celui qui est “étranger à soi”. Il ne peut être heureux

 

3ème partie. Le taoïsme fournit quelques réponses.

3.1 Le Tao-tê-king : Voie-vertu-livre : le livre de la voie et de la vertu (Lao-Tseu IV°s avant notre ère).

« Sans nom, il (le Tao) représente l’origine de l’univers.

Avec un nom, il constitue la Mère de tous les êtres. »

Il se confond donc avec Dieu, la Lumière, l’Énergie fondamentale dans laquelle nous baignons.

3.2 « Le Tao est comme un bol

Que l’usage ne remplit jamais. »

Garder la main ouverte. Quand elle est fermée on ne peut rien saisir. C’est le creux du bol, sa vacuité qui lui donne sa puissance et c’est l’élément féminin contenu par les bords du bol qui sont masculins.

3.3 « Si tu perds confiance en autrui,

Autrui perdra confiance en toi ».

3.4 « Le Tao lui-même n’agit pas

Mais tous agissent par lui ».

Donc l’imiter par le « wou-wei » : le non-agir. Etre PRESENT, ATTENTIF pour que la seule présence aide à ramener les êtres dans l’harmonie sociale et cosmique.

« Attaque une difficulté dans ses éléments faciles… »

« La chose la plus difficile au monde se réduit finalement à des éléments faciles ».

« Celui qui sait ne parle pas

Celui qui parle ne sait pas »

  1. Conclusion partielle. Se centrer sur soi.

 

  1. Conclusion générale. Faire ce que l’on doit faire. Dans l’Antiquité, Pythagore disait : “Le commencement est la moitié du tout.” Commençons donc.

 

(6) Citations et maximes (2009-03-10) Laurence (2009-03-10) : « D’où vient exactement ce proverbe taoïste “Si vous courez après le bonheur, c’est que le bonheur vous tourne le dos » Roger : Je suis bien incapable de le dire mais en elle-même la question mérite un petit approfondissement qui va nous mener loin. Je parlerai plutôt d’une maxime attribuée aux taoïstes. Le proverbe relève d’une sagesse intemporelle des nations et il ne craint pas la contradiction. « Tel père, tel fils » a pour opposé « A père avare, fils prodigue ». Ces deux proverbes sont d’ailleurs vrais l’un et l’autre. La maxime est un jugement ou un conseil intemporel mais qui, me semble-t-il, provient d’une aire géographique donnée. C’est le cas de cette maxime taoïste qui pourrait d’ailleurs être d’origine bouddhiste ou confucéenne. Mais son ancrage concret et pragmatique évoque bien le tao, la « voie ». On en trouvera bien d’autres dans « Le tao au jour le jour. 365 méditations taoïstes » de Deng Ming-Dao (Albin Michel), excellent ouvrage dont je recommande la lecture mais la maxime taoïste en question m’est parvenue par d’autres voies, peut-être un hebdomadaire… En voici une autre attribuée à Confucius : (551 – 479 av. J.-C.) : « Lorsque tu viens au monde, tout le monde sourit : tu es le seul à pleurer. Mène ta vie de telle manière que, le jour de ta mort, tout le monde pleure et que tu sois le seul à sourire. » Autre ancrage, cette fois en Afrique : « La terre ne nous appartient pas. Elle nous a été prêtée par nos enfants. »

 

(7) La citation est une phrase extraite d’un ouvrage et replacée dans un autre. Elle a donc un auteur. Depuis l’Antiquité on s’est intéressé au statut de la citations d’autant que certains écrivains d’alors ne sont connus que par les citations que leurs contemporains avaient retenu de leurs ouvrages. On lira surtout avec profit d’Antoine Compagnon “La seconde main ou le travail de la citation” (Le Seuil 1979, 420 p). Il y étudie comment la citation fonctionne dans un texte lors d’une expérience de lecture ou d’écriture. Il se demande quel effet elle peut avoir sur l’énonciation. Et ceci à travers la généalogie de la citation, de l’Antiquité à nos jours. On sait que Montaigne est l’auteur qui prend de multiples citations pour appuis et tremplins. Chez lui la citation tient souvent lieu d’argument d’autorité complémentaire. Montaigne pense une chose et il est ravi de la retrouver chez un Ancien : preuve qu’elle est vraisemblablement juste et qu’on peut construire sur elle au moins une amorce de raisonnement. Il en est de même pour une citation qui déplaît. Je pense à une maxime du philosophe Alain : « Penser c’est penser contre ». Avec les deux sens de contre, illustrés par Sacha Guitry : « Je suis contre les femmes, tout contre elles. » On voit tout de suite que la citation invite la pensée à se mettre en mouvement. Et c’est pour cela qu’elle est un tremplin idéal pour les dissertations ! C’est précisément l’usage auquel Laurence destine cette maxime taoïste.

 

(8) Mécanisme de l’attribution. On n’est jamais certain de l’attribution d’une maxime. A plusieurs nous avons pisté le fameux « Instruire ce n’est pas remplir un vase c’est allumer un feu. » C’est finalement un lieu commun antique utilisé et réutilisé de nombreuses fois par d’innombrables auteurs. On sait par ailleurs que certaines attributions sont destinées à rendre hommage à un grand homme ou plus vraisemblablement à donner du poids à la phrase inventée. C’est pourquoi, sauf exception, il vaut mieux la prendre telle qu’elle est, hors de tout contexte pour l’expliquer puis la discuter. Néanmoins il y a des cas d’espèce où le contexte dément totalement le texte. C’est le cas du mot prêté à Marie-Antoinette : « Ils n’ont pas de pain, qu’ils mangent de la brioche. » On y a vu un intolérable mépris à l’égard du peuple. La vérité est tout autre. Tous les matins de nombreux nécessiteux se présentaient au château de Versailles pour y recevoir du pain. Ce jour-là le pain manquait et la reine, émue de pitié, commanda qu’on leur donne la brioche faite pour la table du roi. Autre exemple. On connaît la phrase de Goethe : « Mieux vaut une injustice qu’un désordre. » On y voit la condamnation éventuelle d’un innocent. Le contexte montre que c’est le contraire qu’il faut comprendre. En mai 1793 à Weimar, Goethe eut l’occasion de sauver la vie à un malheureux que la foule voulait lyncher parce qu’elle le croyait coupable d’avoir allumé un incendie. Goethe s’en expliqua par cette phrase qui signifie : mieux vaut laisser s’échapper quelqu’un qui est peut-être coupable (une injustice) que de tolérer qu’il soit livré à une foule dévorée par la haine (un désordre). En somme : même si un homme est coupable, ceux qui le lyncheraient seraient des criminels.

 

(9) La maxime ou la citation comme tremplin. On sait que la dissertation française aime donner à « commenter puis discuter » une maxime ou une citation. Quand l’auteur en est connu, il est quelquefois bon de la replacer dans son contexte. Mais ce peut-être aussi un piège. Dans ce cas il vaut mieux que l’énoncé la présente d’une manière générale : « Un écrivain célèbre a dit… » Enfin la dissertation aurait une réputation bien moins mauvaise si les professeurs cessaient d’évaluer les travaux en nombre de lignes plutôt qu’en nombre de mots. Mellerio, le professeur de Roger Martin du Gard lui demandait de construire des textes brefs en numérotant les paragraphes. Par texte bref on peut comprendre 200 mots. A 600 mots on a déjà une dissertation courte, à 800 mots elle est évidemment plus étoffée… et hors de portée de beaucoup d’élèves du secondaire. D’où la désaffection pour un exercice très formateur et qu’on ne sait pas par quoi remplacer, certainement les Q.C.M !

 

(10) Florilège :

« Il suffit de regarder assez longtemps pour transformer l’horreur en beauté. » (Antoni Casas Ros « Le théorème d’Almodovar », Gallimard, 2008)

« L’écrivain écrit ce qu’il peut, le lecteur lit ce qu’il veut. »

« La vraie source de toute création, c’est l’imagination. La vie est une prison où seule l’imagination peut percer une fenêtre. » (Simon Leys, « L’Ange et le cachalot », Le Seuil, 1998)

« Dans je pense donc je suis, le je de je suis n’est pas le même que le je de je pense. » (Jean-Luc Godard, sans date)

« J’ai senti que j’étais fort le jour où j’ai compris que je devais être prudent. » (Ibn Séoud, 1880 – 1953, fondateur du royaume d’Arabie saoudite sur lequel il a régné de 1932 à sa mort).

« Seul celui-là t’aime auprès duquel tu peux te montrer faible sans provoquer la force. » (Theodor Adorno)

« Si tu n’espères pas tu ne rencontreras pas l’inespéré. » (Héraclite)

« Il faut aimer la vérité plus que soi-même mais autrui plus que la vérité. » (Maïakovski)

« Il est impossible de comprendre et de punir à la fois. » (Paul Valéry)

« Heureux l’élève qui, comme le fleuve, suit son cours dans son lit. » (anonyme)

« Moi, pour la modestie, je ne crains personne. » (un anonyme, modeste bien sûr)

« J’appelle égoïste celui qui ne pense pas à moi. » (cité par Jean d’Ormesson, sans date)

« L’homme est un sujet qui se met devant le verbe pour avoir l’air d’agir. » (anonyme, sans date)

« Dormez tranquille, un flic est né ce soir » (lu sur une palissade, à Paris, sans date)

« Appuyez-vous solidement sur les principes. Ils finiront pas céder. » (Oscar Wilde mais je l’ai lue attribuée au maréchal Foch ! Ce qui changeait tout !)

« Happiness comes through doors you didn’t even know you left open. » traduit par : « Le bonheur vient par des portes que vous ne vous souveniez même pas avoir laissé ouvertes »

 

 

(11) Le détournement de maximes et proverbes. Il a été pratiqué par Lautréamont (1846 – 1870) : Pascal « Nous perdons la vie avec joie, pourvu qu’on en parle. » Lautréamont : « Nous perdons la vie avec joie, pourvu qu’on n’en parle point. » Vers 1920 le journal L’Intransigeant jugeait ainsi le mouvement Dada, précurseur du surréalisme : « Il faut violer les règles, oui, mais pour les violer il faut les connaître. » Benjamin Péret et Paul Eluard s’en vengèrent par les variations suivantes : « Il faut connaître les règles oui, mais pour les régler il faut les violer. Il faut régler les viols, oui, mais pour les régler il faut les connaître. Il faut connaître les viols, oui, mais pour les connaître il faut les régler. Il faut violer la connaissance, oui, mais pour la violer il faut la régler. » Et dans « 152 proverbes mis au goût du jour » (1925) ils développaient les aphorismes suivants : « Les labyrinthes ne sont pas faits pour les chiens. » « Il faut battre sa mère pendant qu’elle est jeune. » « Quand la raison n’est pas là les souris dansent. » « Il ne faut pas lâcher la cane pour la pêche. » etc. Dans le domaine de l’absurde on retiendra également « Je mange beaucoup oui, mais souvent » (Sacha Guitry) ou « Il a une mémoire étonnante, oui mais inexacte » (Paul Valéry) etc.

 

(12) Autodestruction de cette fiche. « A force d’aller au fond des choses on y reste. » (Jean Cocteau)

 

Roger et Alii

Retorica

2 780 mots, 16 200 caractères, 162 Ko

Laisser un commentaire ?