07 ESS dent d’or Fontenelle Van Dale 2006_07

L’histoire de la dent d’or racontée par Fontanelle est célébrissime. On sait moins et même pas du tout qu’il l’a empruntée, sans le dire bien sûr, à un médecin hollandais nommé Van Dale. Comment l’ai-je découvert ? Dans les années 1950 les professeurs de lettres utilisaient  souvent un manuel  dû  à Chevaillier et Audiat qui fut détrôné par le Lagarde et Michard. Voir 

http://www.fabula.org/atelier.php?Histoire_litt%26eacute%3Braire_et_manuels_scolaires

Sa popularité venait du fait  qu’il était accompagné, siècle par siècle, d’un livre du maître. Celui-ci n’était vendu aux professeurs qu’après présentation d’un certificat d’exercice signé par le proviseur. Jeune enseignant, je m’étais empressé d’acheter  le livre du maître concernant le XVIII° siècle. C’est là que j’ai trouvé in extenso le texte de Van Dale. Ce qui ne manquait pas de piquant : Fontanelle, le maître de l’esprit critique, avait utilisé, en masquant son emprunt, un texte dont il avait tordu en partie le sens.  J’ai donc toujours étudié les deux textes en parallèle. 

Aujourd’hui encore le texte de Van Dale reste inaccessible même avec Google. C’est donc un texte rare que Retorica peut vous offrir !

Roger 23 févr 2015 

1. Fontenelle  La dent d’or

Assurons-nous bien du fait, avant que de nous inquiéter de la cause. Il est vrai que cette méthode est bien lente pour la plupart des gens qui courent naturellement à la cause, et passent par dessus la vérité du fait ; mais enfin nous éviterons le ridicule d’avoir trouvé la cause de ce qui n’est point.

Ce malheur arriva si plaisamment sur la fin du siècle passé à quelques savants d’Allemagne que je ne puis m’empêcher d’en parler ici.

En 1593, le bruit courut que les dents étant tombées à un enfant de Silésie, âgé de sept ans, il lui en était venue une d’or à la place d’une de ses grosses dents. Hortius, professeur en médecine dans l’université de Helmstad, écrivit en 1595 l’histoire de cette dent et prétendit qu’elle était en partie naturelle, en partie miraculeuse, et qu’elle avait été envoyée de Dieu à cet enfant, pour consoler les chrétiens affligés par les Turcs. Figurez-vous quelle consolation, et quel rapport de cette dent aux Chrétiens ni aux Turcs. En la même année, afin que cette dent d’or ne manquât pas d’historiens, Rullandus en écrit encore l’histoire. Deux ans après, Ingolsteterus, autre savant, écrit contre le sentiment que Rullandus avait de la dent d’or, et Rullandus fait aussitôt une docte réplique. Un autre grand homme, nommé Libavius, ramasse tout ce qui avait été dit de la dent, et y ajoute son sentiment particulier. Il ne manquait autre chose à tant de beaux ouvrages, sinon qu’il fût vrai que la dent était d’or. Quand un orfèvre l’eut examinée, il se trouva que c’était une feuille d’or appliquée à la dent, avec beaucoup d’adresse ; mais on commença par faire des livres, et puis on consulta f’orfèvre.

Rien n’est plus naturel que d’en faire autant sur toutes sortes de matières. Je ne suis pas si convaincu de notre ignorance par les choses qui sont, et dont la raison nous est inconnue, que par celles qui ne sont point, et dont nous trouvons la raison. Cela veut dire que, non seulement nous n’avons pas les principes qui mènent au vrai, mais que nous en avons d’autres qui s’accommodent très bien avec le faux.

De grands physiciens ont fort bien trouvé pourquoi les lieux souterrains sont chauds en hiver, et froids en été. De plus grands physiciens ont trouvé depuis que cela n’était pas.

Les discussions historiques sont encore plus susceptibles de cette sorte d’erreur. On raisonne sur ce qu’ont dit les historiens ; mais ces historiens n’ont-ils été ni passionnés, ni crédules, ni mal instruits, ni négligents ? Il en faudrait trouver un qui eût été spectateur de toutes choses, indifférent, et appliqué.

Surtout quand on écrit des faits qui ont liaison avec la religion, il est assez difficile que, selon le parti dont on est, on ne donne à une fausse religion des avantages qui ne lui sont point dus ou qu’on ne donne à la vraie de faux avantages dont elle n’a pas besoin. Cependant on devrait être persuadé qu’on ne peut jamais ajouter de la vérité à celle qui est vraie, ni en donner à celles qui sont fausses.

Fontenelle 1657-1757 Histoire des oracles 1686

2. Van Dale Histoire des oracles

En 1683 un médecin hollandais, nommé Van Dale, écrit en latin une “Histoire des oracles”. Cet ouvrage est remarqué par Pierre Bayle qui venait de lancer sa revue “Nouvelles de la République des Lettres”. Fontenelle lit l’ouvrage et décide d’en faire profiter les Français en lui donnant un tour piquant mais aussi dangereux car à travers la démystification des oracles antiques, l’Eglise pouvait se sentir menacée… En voici la traduction. 

L’an du Christ 1593, vers la fête de Pâques, le bruit se répandit qu’un enfant de sept ans, Christophe Muller, du village de Weildorst en Silésie, ayant perdu ses dents, il lui en était poussée une en or à la place de la dernière molaire. L’histoire de cette chose fut écrite et publiée en l’an du Christ 1595 par Domine Jacobus Horstius, professeur de médecine à l’Académie de Helmstadt, lequel tient cette dent en partie pour naturelle, en partie pour miraculeuse et décide qu’elle avait été accordée en guise de consolation aux chrétiens affligés par la Turquie. La même année 1585, Martinus Rulandus publia l’histoire de la même dent d’or. Jacob Ingolsteterus le combattit en l’année 1597 ; Martinus Rulandus défendit contre celui-ci son sentiment en 1597. Sur la même dent d’or écrivit encore Andréas Libavius qui passe en revue toutes les discussions pour et contre, qu’il ne me paraît pas avloir la peine de rapporter ici car les modalités de ce qui n’est pas sont inexistantes.

Or cette dent d’or n’exista jamais : c’était une supercherie pure qui fut enfin découverte à Bratislava (en Slovaquie). L’histoire de ce fait me fut rapportée par écrit en détail pas Dominus Doctus Michael Doringius, selon la relation que lui en avait faite Dominus Daniel Bucrétius, jadis professeur de physique à Bratislava. La voici. Cet enfant ayant été amené à Bratislava, tout le monde éprouvait le désir de connaître et de voir cette nouveauté miraculeuse (à ce qu’on croyait) ; on le fit venir dans une réunion et assemblée de savants, à laquelle assista entre beaucoup d’autres Clarissimus Dominus Christophorus Rhumbaumius. Les personnes convoquées et admises contemplèrent avec attention cette dent dont l’éclat fit briller sous leurs yeux l’or du Rhin. Il y avait dans l’assistance un orfèvre qu’on invita à éprouver la dent en la frottant avec une pierre de touche ; ce qu’il fait. On estima que le trait produit par le frottement était vraiment de l’or du Rhin. Alors l’orfèvre, pour contrôler plus à fond la vérité de la chose, l’enduisit elle-même d’un pigment doré et voici que le trait s’effaça et disparut. Aussitôt on se mit à soupçonner une imposture, et Dominus Rhumbaumius, homme d’esprit subtil et méfiant, recommença l’inspection et, en regardant la dent par en haut, remarqua qu’elle n’était pas entière mais percée d’un petit trou. Il y appliqua une spatule de fer et examina si ce n’était pas une simple feuille de laiton appliquée contre la dent. C’était cela en effet et il le montra aux spectateurs.

Or fit remuer cette feuille avec la spatule. Ce n’était pas autre chose que la moitié (dorée peut-être) d’une de ces petites boules que les femmes de Silésie portaient habituellement suspendues à leurs bourses et à leurs sacs. Dominus Rhumbaumius aurait enlevé cette feuille de la dent si le mystificateur ne s’y était opposé et ne s’était esquivé avec l’enfant. La découverte de cette supercherie fut un désastre pour l’exhibiteur qui se voyait ainsi arracher le moyen de rogner des écus, et c’est ainsi qu’il s’évanouit et disparut avec la dent d’or.

Van Dale. Histoire des oracles 1683

3. Comparons les deux textes pour mieux comprendre les intentions de Fontenelle. Explication de texte, non construite (vers 1978, revue progressivement jusqu’en 2008)

1. En 1686 Fontenelle a 29 ans. Depuis plusieurs années le pouvoir royal lutte contre les sorciers, désormais poursuivis comme criminels de droit commun, les superstitions et les pratiques magiques criminelles (affaires Brinvilliers 1676 et Voisin 1679). Outre le crime, le pouvoir royal y voit la menace d’une idéologie déviante qui mettrait en question l’unité du royaume. Esprit brillant et critique, Fontenelle  participe à ce combat contre la crédulité avec l’”Histoire des Oracles” comme y participe La Fontaine avec la fable des “Devineresses”. Fontenelle procède volontiers par historiettes significatives comme celle de la dent d’or.

2. Fontenelle a emprunté l’histoire à un savant hollandais qui écrivait en latin. L’histoire était plutôt ennuyeuse mais légèrement différente : les savants écrivent beaucoup de livres mais c’est un savant qui convoque un orfèvre et se rend compte de la supercherie alors que chez Fontenelle c’est l’orfèvre qui semble agir de sa propre autorité, bien que l’auteur écrive : “on consulta…” sans que le lecteur sache qui est ce “’on”.

3. La date précise (“1593”) semble garantir l’authenticité du récit ; “le bruit courut” semble une formule anodine mais toute la pensée du XVIII° siècle naissant (Fontenelle, Bayle) tournera autour de ces notions : “rumeur”, “opinion” c’est-à-dire des faits non vérifiés et qui entraînent la crédulité du public ; “enfant de sept ans… Silésie” : détails qui garantissent eux aussi l’authenticité du récit ; “il lui en était venue une d’or” : Fontenelle se garde bien de commenter le “miracle”. De nombreuses histoires de ce genre circulaient  alors et aujourd’hui peut-on dire qu’elles aient disparu ? Ne les a-t-on pas remplacées par les élucubrations les plus folles sur les extra-terrestres ?  “Hortius… Rullandus… Ingosteterus…” : ces noms latinisés cités par Van Dale sont repris par Fontenelle. Il en résulte une impression de pédantisme barbare qui déconsidère par avance ces savants ; “professeur de médecine” : le titre est normalement garant, même à l’époque, d’une certaine compétence ; “1595” :  nous suivons dans le temps l’évolution de la rumeur ; “écrit l’histoire” : on ne cherche pas à vérifier les faits ; cette tournure d’esprit était fréquente ; elle explique que la science n’est pas progressé plus rapidement. On lira avec intérêt les spéculations de Bacon sur la chute des corps et  ce qu’expérimente Galilée).

4. Cette dent est “en partie naturelle… en partie miraculeuse” : Hortius croit sauver son crédit en adoptant une position moyenne qui prouve à la fois son manque de courage intellectuel et son peu d’intelligence : la dent ne peut être à la fois naturelle et miraculeuse. Elle serait “envoyée de Dieu… pour consoler les chrétiens...” : il s’agit d’expliquer le miracle par un problème politique bien réel. Au XVI° siècle les Turcs avançaient dans les Balkans et asservissaient les chrétiens :   “Figurez-vous…” : le narrateur intervient ouvertement dans son récit, s’adresse à son lecteur et souligne l’invraisemblance du raisonnement ; “quelle consolation…” :  impuissance divine à secourir ses croyants simplement par ce miracle dérisoire ;   “quel rapport...” : le rapport de cause à effet n’est pas établi.

5. “Rullandus en écrit encore l’histoire” : Fontenelle suit fidèlement en l’abrégeant Van Dale. Pas de vérification. Les écrits se succèdent entraînant des controverses non sur les faits mais sur ce qu’on en pense (“sentiments”). Fontenelle évoque ironiquement “une belle et docte réplique” : “docte” signifie savante ; “belle” concerne le style.  Puis vient la synthèse de Libavius ; “grand homme” est évidemment ironique et Fontenelle ne dit pas en quoi consiste son “sentiment particulier”. Van Dale non plus.

6. La fin du texte est très rapide. “Quand un orfèvre l’eut examinée…” : on a l’impression qu’il joue le rôle essentiel ; il symbolise le bon sens qui vérifie la réalité du fait. Mais d’après Van Dale c’est une assemblée de savants qui décide de convoquer l’enfant en présence d’un orfèvre ; “il se trouva” : Fontenelle élimine tous les détails de la narration et c’est dommage. Van Dale précise : “Dominus Rhumbaumius, homme d’esprit subtil et méfiant, recommença l’inspection et, en regardant la dent par en haut, remarqua qu’elle n’était pas entière mais percée d’un petit trou. Il y appliqua une spatule de fer et examina si ce n’était pas une simple feuille de laiton appliquée contre la dent. C’était cela en effet et il le montra aux spectateurs.” Van Dale va plus loin et suggère que c’est la moitié d’une perle en laiton doré, propre aux colliers des femmes de Silésie. L’exhibiteur n’insiste pas et se sauve avec l’enfant.

7. Si Van Dale peut raconter l’histoire c’est que probablement Dominus Rhumbaumius a raconté lui-même son exploit avec tous les détails. La rumeur aidant, l’histoire de la dent d’or a circulé en Europe.  Fontenelle élimine toutes ces informations pour en venir au résultat et à sa morale. Il condamne globalement les savants : “on commença par faire des livres”. Leur responsabilité est lourde mais ils prennent la bonne initiative : se réunir et convoquer l’enfant. La suite on la connaît par Van Dale, pas par Fontenelle.

8. Mais la conclusion est propre à Fontenelle. Elle est dite d’un ton grave car il s’agit de la recherche de la vérité. A elle seule elle mériterait une explication de texte. J’en souligne les articulations essentielles :

“Je ne suis pas si convaincu de notre ignorance par les choses qui sont, et dont la raison nous est inconnue, que par celles qui ne sont point, et dont nous trouvons la raison. Cela veut dire que, non seulement nous n’avons pas les principes qui mènent au vrai, mais que nous en avons d’autres qui s’accommodent très bien avec le faux.

De grands physiciens ont fort bien trouvé pourquoi les lieux souterrains sont chauds en hiver, et froids en été. De plus grands physiciens ont trouvé depuis que cela n’était pas.

Les discussions historiques sont encore plus susceptibles de cette sorte d’erreur. On raisonne sur ce qu’ont dit les historiens ; mais ces historiens n’ont-ils été ni passionnés, ni crédules, ni mal instruits, ni négligents ? Il en faudrait trouver un qui eût été spectateur de toutes choses, indifférent, et appliqué.

Surtout quand on écrit des faits qui ont liaison avec la religion, il est assez difficile que, selon le parti dont on est, on ne donne à une fausse religion des avantages qui ne lui sont point dus ou qu’on ne donne à la vraie de faux avantages dont elle n’a pas besoin. Cependant on devrait être persuadé qu’on ne peut jamais ajouter de la vérité à celle qui est vraie, ni en donner à celles qui sont fausses.”

La Révocation de l’Edit de Nantes est contemporaine du texte de Fontenelle. La “vraie religion”c’ est le catholicisme et la fausse religion c’est le protestantisme selon la pensée politiquement correcte du temps. Fontenelle n’en croit rien et il prend des risques.

9. Un tableau à double entrée permet de combiner explication de texte et commentaire composé.

Construction du texte (verticalement)

1. Conseil : s’assurer du fait (4 lignes)

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2. mésaventure de quelques savants (2 lignes)

————-

3. le fait : la dent d’or (2 lignes)

4. Hypothèse d’Hortius (4 lignes)

5. Figurez-vous  (1 ligne) : pivot du texte

6. Rullandus et Ingolstéterus (4 lignes)

7. Libavius  (2 lignes)

8. La dent était-elle en or ? (1 ligne)

9. l’examen de l’orfèvre (3 lignes)

————-

10. notre ignorance (4 lignes)

11. Principes qui s’accompagnent du faux (2 lignes)

Thématique, 5 colonnes  (horizontalement) 

1. Construction

2. L’anecdote

3. L’attitude des savants

4. L’esprit critique

5. Le narrateur.

On construit le tableau et on remplit les cases. Voici les conclusions notées au bas du tableau :

1. Construction : récit en forme de fable en prose, le 5. ironique constitue le pivot du texte, les autres éléments étant distribués presque symétriquement. Le 9 fournit la clé du récit après un suspense savamment ménagé. Le 10 et le 11 quittent le ton léger pour retrouver un ton sérieux et même grave.

2. L’anecdote : fable en prose et suspense. Les faits eux-mêmes sont rapidement vus mais l’essentiel est l’attitude des savants ridiculisés et les réflexions de l’auteur.

3. L’attitude des savants : ils se sont disqualifiés en confondant science et religion, en racontant au lieu de vérifier, en s’abandonnant à la polémique mais chez Van Dale ils se rachètent collectivement.

4. L’esprit critique se forme lentement : la peur du ridicule mène à la prudence ; refus de l’invraisemblable (attitude très classique), goût de l’expérimentation et vérification des faits. Méfiance vis à vis des passions qui défigurent la vérité.

5. Le narrateur. Honnête homme qui aime la conversation et l’ironie, il sait raconter une histoire en rendant son lecteur complice. Il masque l’élément essentiel : les savants convoquent l’enfant à la dent d’or pour juger sur pièce. Mais il adopte un ton grave pour défendre la recherche de la vérité et il prend des risques personnels dans sa conclusion.

9. Sur le net on pourra consulter de nombreuses études sur la dent d’or. Par exemple :

http://www.bac-facile.fr/Fontenelle/dentdor.php

Roger et Alii

Retorica

(2.850 mots, 17.240 caractères)

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