07 ESS écoles littéraires soleils couchants 2004 01

1. Victor Hugo (1802 – 1885) Les feuilles d’automne (1831)

Soleils couchants VI

Le soleil s’est couché ce soir dans les nuées.
Demain viendra l’orage, et le soir, et la nuit ;
Puis l’aube, et ses clartés de vapeurs obstruées ;
Puis les nuits, puis les jours, pas du temps qui s’enfuit !

Tous ces jours passeront ; ils passeront en foule
Sur la face des mers, sur la face des monts,
Sur les fleuves d’argent, sur les forêts où roule
Comme un hymne confus des morts que nous aimons.

Èt la face des eaux et le front des montagnes,
Ridés et non vieillis, et les bois toujours verts
S’iront rajeunissant ; le fleuve des campagnes
Prendra sans cesse aux monts le flot qu’il donne aux mers.

Mais moi, sous chaque jour courbant plus bas ma tête,
Je passe et, refroidi sous ce soleil joyeux,
Je m’en irai bientôt, au milieu de la fête,

Sans que rien manque au monde immense et radieux.

2. Charles Baudelaire (1821 – 1867) Les Fleurs du mal (1857)

Le coucher du soleil romantique

Que le soleil est beau quand tout frais il se lève
Dans une explosion nous lançant son bonjour !
– Bienheureux celui-là qui peut avec amour
Saluer son coucher plus glorieux qu’un rêve.

Je me souviens ! J’ai vu tout, fleur, source, sillon,
Se pâmer sous son œil comme un cœur qui palpite.
– Courons vers l’horizon, il est tard, courons vite,
Pour attraper au moins un oblique rayon !

Mais je poursuis en vain le Dieu qui se retire ;
L’irresistible nuit établit son empire,
Noire, humide, funeste et pleine de frissons ;

Une odeur de tombeau dans les ténèbres nage,
Et mon pied peureux froisse au bord du marécage,
Des crapauds imprévus et de froids limaçons.

3. José-Maria de Hérédia (1842 ) 1905) Les Trophées
Soleil couchant

Les ajoncs éclatants, parure du granit,
Dorent l’âpre sommet que le couchant allume ;
Au loin, brillante encore par sa barre d’écume,
La mer sans fin commence où la terre finit.

A mes pieds, c’est la nuit, le silence, le nid
Se tait, l’homme est rentré sous le chaume qui fume ;
Seul, l’Angélus du soir, ébranlé dans la brume,
A la vaste rumeur de l’océan s’unit.

Alors, comme du fond d’un abîme, des traînes (1),
Des landes, des ravins, montent des voix lointaines
De pâtres attardés ramenant le bétail.

L’horizon tout entier s’enveloppe dans l’ombre,
Et le soleil mourant, sur un ciel riche et sombre,
Ferme les branches d’or de son riche éventail.

(1) traînes : chemins creux, bordés de haies.

4. Verlaine (1844 – 1896) Poèmes saturniens (1866)
Soleils couchants

Une aube affaiblie
Verse par les champs
La mélancolie
Des soleils couchants.
La mélancolie
Berce de doux chants
Mon cœur qui s’oublie
Aux soleils couchants.



Et d’étranges rêves
Comme des soleils
Couchants sur les grèves,
Fantômes vermeils,
Défilent sans trêves,
Défilent, pareils
A de grands soleils
Couchants sur les grèves
.

Groupement de textes : Soleils couchants – synthèse 1996 – 2004

Ce groupement de textes me servait à présenter le problème des écoles littéraires au XIX° siècle : le Romantisme d’abord avec Hugo, puis cette “plaque tournante” qu’est Baudelaire, issu du romantisme mais annonçant à la fois le Parnasse (Hérédia dont il partage la rigueur stylistique) et le Symbolisme (Verlaine dont il partage le goût pour la musicalité, un certain flou et les symboles à multiples harmoniques). Mais sur ce thème “soleil couchant” qui est un véritable lieu commun poétique, Baudelaire prend beaucoup de recul, d’où ce sonnet sarcastique et distancié.

Voici le sujet que je proposais aux élèves et la synthèse que j’en tirai moi-même.

: Hugo -Baudelaire – Hérédia – Verlaine En quoi chacun de ces quatre poèmes vous paraît-il poétique ? Vous pouvez les opposer les uns aux autres ?

Code : 0 = introduction(s) 9 = conclusion(s)

0 Introduction.Qu’est-ce que la poésie ? qu’est-ce que le poétique ? Poésie vient du grec poien qui signifie “créer”. Mais créer pourquoi ? pour quoi ? pour qui ? quoi et comment ?

1.0 Créer pourquoi ? Ceci évoque la cause

1.1 Une sorte de nécessité intérieure. C’est clair pour Hugo et Verlaine, un état d’âme qu’on ne peut contenir.

1.2 C’est vrai aussi de Baudelaire mais le dialogue implicite introduit dans le sonnet introduit une dimension ironique, de distance à l’égard de soi-même. Il est le seul à se référer à une école : le romantisme dont il moque l’aspect fantastique et frénétique. Le texte se finit en cauchemar. Celui de Hérédia est tellement impersonnel qu’il se réduit à un tableau de la nature et de la peine finissante des hommes dans le calme de la nuit.

1.9 On crée toujours par une nécessité intérieure même si elle reste cachée.

2.0 Créer pour quoi ? et pour qui ? Ceci évoque le but et le destinataire.

2.1 Le but est de transmettre une émotion, d’un écrivain à un lecteur, d’un créateur à un re-créateur, d’un prêtre peut-être à un fidèle car dans la poésie il y a un aspect religieux. Il s’agit d’établir un lien, de relier ou de relire (deux sens du mot religare qui donne « religion. ») Transmettre une émotion, une signification. Le soleil couchant, c’est la mort ; c’est le sommeil mais l’espoir aussi d’une renaissance, d’un réveil. Il suffit de faire confiance à la nature. Cet espoir est net chez Hugo et chez Hérédia mais il est déçu chez Baudelaire (où le Dieu est hostile) et chez Verlaine où le soleil couchant devient multiple et se confond avec sa propre mélancolie.

2.2 Le destinataire est évidemment le lecteur, le re-créateur du poème par la lecture. Tous les poèmes disent “je” d’une manière plus ou moins franche, même Hérédia : “à mes pieds”. Hugo attend une compassion (plaignez-moi et plaignez-vous), Baudelaire une complicité (dans un humour désespéré), Hérédia une communion dans le paysage contemplé et Verlaine… qu’attend-il du destinataire ? rien semble-t-il : il n’écrit que pour lui. S’il y a accord eh bien tant mieux ! Il ne se prend pas pour un prêtre lui !

2.9 Communiquer oui, mais pas à n’importe qui, ni à n’importe quel prix.

3.0. Communiquer quoi ?

3.1 Un poème est un condensé de sensations, d’émotions, de message, et des grands lieux communs.

3.2 Les grands lieux communs. La nature, le temps, la vieillesse, la mort (Hugo), l’espoir de la résurrection, le désespoir (Baudelaire), le bonheur des hommes dans le travail achevé et la paix du soir (Hérédia), une mélancolie tenace qui se projette dans le paysage d’une manière impressionniste (Verlaine)

3.3 Ce bloc poétique est rendue efficace par les techniques : versification, figures de style. La poésie est faite pour être redite, apprise par cœur, méditée

.
3.9 Le poème forme un tout. C’est un objet poétique destiné à donner de la consolation, du bonheur, de la joie même s’ils sont éphémères

4.0 Comment ? Par la poésie elle-même, et ceci à plusieurs niveaux

4.1 Par les figures de style, images, métaphores, métonymie. On indique un monde (métonymie) ou l’on en crée un autre (métaphore), les rythmes

4.2 Par la forme adoptée. Le corset du sonnet avec ses règles contraignantes (Baudelaire, Hérédia), le semi-corset de l’ode carrée (quatre strophes de quatre vers chez Hugo), la souplesse du rythme impair chez Verlaine avec la négligence des rimes, l’orientation plus musicale, plus mélodieuse.

4.3 renvoi implicite, ou même explicite, à des écoles poétiques :

– Romantisme : Hugo – Baudelaire (avec une distance ironique) : le sens du tragique, les grands lieux communs, la nature, l’amour, la mort

– Parnasse : Hérédia l’impassibilité (apparente), le goût de la forme et des tableaux

– Symbolisme : Verlaine (les états d’âme, le flou, l’indécis, la fusion du cœur et de la nature)

4.9 Ces éléments ne sont pas capables de créer par eux mêmes de la poésie mais ils contribuent à l’élan poétique lui- même à la communion avec le lecteur.

9.Conclusion Le choix reste personnel. D’autant qu’une évolution est possible. Quelquefois on commence par préférer Hérédia (pour la clarté du tableau) puis on choisit Verlaine (pour les états d’âme). D’autres préfèreront Hugo, le drame de la vie et du temps. Le poème de Baudelaire apparaît comme singulier par sa dramatisation ironique et ne plaît pas beaucoup sauf à des esthètes qui apprécient son humour désenchanté.

Roger et Alii
Retorica
(1.400 mots, 8.100 caractères)

Laisser un commentaire ?