07 ESS Humanisme Poliphile  2010 02

(1) Présentation Le Songe de Poliphile a pour titre presque complet  Hypnerotomachia Poliphili  (“Combat d’amour en songe de Poliphile”). Rédigé en 1467 il fut publié à Venise en 1499 par Alde Manuce.  Actes Sud l’a édité en 2004. Voici d’abord la 4° de couverture : « Le Songe de Poliphile, publié en 1546, est l’adaptation par Jean Martin de l’Hypnerotomachia Poliphili de Francesco Colonna, parue à Venise en 1499. Divisée en deux livres, l’œuvre met en scène la quête de Poliphile qui cherche sa bien-aimée Polia dans un paysage de ruines, de palais et de temples antiques. Ce parcours allégorique, qui aboutit à la contemplation de Vénus dans les jardins d’une Cythère idéale, reste à interpréter. On peut y voir une libre reconstitution des « mystères d’amour » dont parlait Diotime dans Le Banquet.

« Quant au livre II, il évoque l’idylle contrariée des protagonistes dans la Trévise du Quattrocento. La version française, plus brève et moins obscure que le texte original, rend pourtant compte de sa double ambition : recréer la splendeur du monde antique perçu à travers ses vestiges énigmatiques ; célébrer, sous le signe d’un Éros halluciné et cruel, un amour qui, pour être sublime, est loin d’être sublimé.

« Connu, pour la beauté de ses gravures, son influence sur l’art des jardins et les décors des fêtes de cour, comme l’une des expressions les plus achevées de l’esthétique de la Renaissance, Le Songe de Poliphile fait date dans l’histoire littéraire. Dès le premier tiers du XVIe siècle, Rabelais et d’autres s’étaient inspirés de l’œuvre de Colonna. L’adaptation de Jean Martin en a prolongé le rayonnement jusqu’à La Fontaine et Gérard de Nerval. C’est elle que nous publions dans une graphie modernisée et une mise en page recomposée à la main en Garamont authentique, afin de restituer le rapport texte-image qui en fit l’un des chefs-d’oeuvre typographiques de son temps. » (30 €) L’ouvrage se présente comme un songe allégorique, genre littéraire très prisé au XV° siècle

 

 

(2) Résumé En rêve Poliphile, qui aime Polia, s’égare dans une forêt. Un loup se dresse devant lui pour lui barrer la route. ll s’engage alors dans une autre route guidé par cinq nymphes qui sont les cinq sens. Il découvre un très beau monument orné de scènes qu’il décrit. Ce palais contient des merveilles de peintures, de sculptures et présente tous les raffinements du luxe. Poliphile avance en déjouant les pièges d’un dragon. Il arrive dans des thermes somptueux. Il est alors présenté à la maîtresse des lieux, la déesse de la liberté,  Eleuthéride. En récompense de ce voyage éprouvant, il rencontre Polia, la plus pure des nymphes. Il lui voue un amour digne de sa beauté et en sa compagnie il circule dans ces lieux magnifiques. Polia lui raconte son histoire. Elle s’était consacrée à Diane pour trouver la paix et la sérénité mais ce n’est que dans l’amour de Polyphile qu’elle peut trouver la joie.  Vers la fin du livre Polia décrit son cauchemar : un enfant conduit un char tiré par deux femmes nues qu’il fouette comme des bêtes. Puis il les libère de leurs chaînes brûlantes qu’il tranche à  l’aide d’une épée. Enfin, avec cette même épée, il les décapite et les démembre. Il offre leur cœur à des oiseaux de proie, les entrailles aux aigles, les membres aux chiens, aux loups et aux lions rassemblés autour de lui (trois gravures). Quand Polia se réveille sa nourrice lui explique que le jeune enfant est Cupidon et les jeunes femmes des vierges qui se sont refusées à l’amour. Polia en déduit qu’elle a tort de refuser les avances de Poliphile. C’est alors que Poliphile s’éveille.

 

(3) Approfondissement dans le désordre.  Le livre, 234 feuillets non numérotés, est écrit en italien, grec, latin, français, arabe avec des hiéroglyphes fantaisistes. Il est abondamment illustré de gravures énigmatiques, rébus, plans d’architecture et de jardins. On a compté 200 pages sur l’architecture, 18 sur un temple de Vénus, 12 sur un labyrinthe souterrain, 50 pages sur une pyramide, 140 sur des pierres précieuses, des métaux, la danse, la musique, la nourriture, les arts de la table, la flore et la faune. Le récit présente quatre labyrinthes : un dans un temple, un autre sous l’eau, un troisième dans un jardin et un dernier sous terre. Poliphile invoque Ariane la Crétoise et son fil. Beaucoup d’humanistes s’intéressent à la kabbale, à la guematria et aux symboles chiffrés. Dans l’Utopie de Thomas More (1516) il est question de bataille arithmétique ou rythmomachie : il s’agit pour les joueurs de créer avec des suites de nombres des harmonies arithmétiques, géométriques ou musicales. A gagné celui qui aboutit simultanément à la grande victoire, la suite simultanée des trois harmonies : 3 – 4- 6 -9.  Poliphile contemple les ruines d’un temple  et découvre des hiéroglyphes sur un obélisque et leur traduction en latin : “Au divin et toujours auguste Jules César, gouverneur du monde”. Le songe de Poliphile est lié à la cryptologie et surtout à l’architecture. On rencontre ici Alberti “De re Aedifictoria” à qui on attribue l’invention de la perspective mais en réalité c’est un autre architecte qui la découvre  en 1415 – 1417 à Florence pour éviter de faire des maquettes.  De multiples remarques plongent le lecteur dans l’embarras. Ainsi Horapollon ou Horus Apollon est un philosophe alexandrin qui vécut dans la  2° partie du V° siècle et rédigea en copte Hieroglyphica un ouvrage qui fut traduit en grec puis publié à Venise par Alde Manuce (1506). Ses explications du système des hiéroglyphes sont souvent correctes mais allégoriques et quelquefois fantaisistes : ainsi l’oie signifie le fils parce que les oies sont très attachées à leur progéniture.  Au passage on note que le sarcophage “mangeur de chair”  est ainsi nommé car le calcaire des tombeaux grecs rongeait le corps en moins de quarante jours à l’exception des dents. Etc. Longtemps resté anonyme, l’ouvrage a traversé les siècles alimentant l’imagination et la réflexion de nombreux créateurs, écrivains, architectes, paysagistes. A travers l’une de ses énigmes, la plus simple, on a finalement identifié l’auteur : “frère Francisco Colonna”. Nouvelle énigme : un moine vénitien ? plus probablement un aristocrate romain, un humaniste fou de beauté. Peut-être devenu moine, qui sait ? Le “frère” renvoie plutôt à une “fraternité”, une franc-maçonnerie  d’humanistes qui bataillait ferme contre les forces réactionnaires symbolisées par Savonarole. L’humanisme s’est enfanté dans la douleur.

 

(4) L’auteur : Francisco Colonna.  Tout secret est finalement révélé. Accolées les unes aux autres les premières lettres de chaque chapitre forment un acrostiche en latin : “Poliam Frater Franciscus Columna Peramavit : “Frère Francesco Colonna aimait passionnément Polia”. On considère généralement que l’auteur est l’architecte Francesco Colonna, rejeton d’une puissante famille de la noblesse romaine. Voici les principales étapes de sa vie :

– 1432 : naissance

– 1467 : rédaction du songe (il a 34 ans)

– 1497 : révolution de Savonarole (il a 64 ans)

– 1499 : publication anonyme du songe (il a 66 ans).

– 1516 : il se reconnaît coupable d’un viol (il a 83 ans)

– 1527 : mort (à 94 ans).

Tout ceci mérite quelques éclaircissements. Entre autres travaux Colonna fait restaurer le Temple de Palestrina et reconstruire la maison familiale, dévastée en 1436 par les troupes du pape. Sa formation et son goût pour des constructions architecturales bizarres expliquent bien des illustrations du songe de Poliphile. Il propose ainsi un bâtiment en forme d’éléphant portant obélisque ou une pyramide, surmonté d’un obélisque et d’une statue. Les références aux cultes païens antiques et les métaphores érotiques d’une indécence rares lui ont  d’être poursuivi par l’Inquisition. Il attend trente ans avant de publier le songe. C’est juste après la révolution avortée de Savonarole. Le « bûcher des vanités » a probablement marqué pour lui un terrible retournement intérieur qui se serait traduit par la publication anonyme du songe de Poliphile et son entrée comme moine, à Venise,  chez les Dominicains. On sait peu de choses alors, sinon qu’il est exclu de son monastère pour infraction grave. En 1516 il plaide coupable dans une affaire de viol (il a 83 ans).  Il aurait été réintégré quatre ans plus tard puis banni à nouveau pour un scandale impliquant un joaillier. Il meurt en 1527 (à 94 ans) après une fin de vie passablement agitée. Le scandale du songe de Poliphile devait encore l’accompagner car l’anonymat de la parution en 1499 avait évidemment été percé.

 

(5) Savonarole (1452 – 1498) Le bûcher des vanités. Savonarole est un frère dominicain qui dirigea la dictature théocratique de Florence de 1494 à 1498. Il s’inspirait de l’épître de saint Paul  aux Corinthiens : “Je détruirai la sagesse des sages et j’anéantirai la science des savants. Dieu n’a-t-il pas qualifié de folie la sagesse du monde.(Cor I, 19 :  Car il est écrit:  » Je détruirai la sagesse des sages, et j’anéantirai la science des savants.  »  A Florence comme dans d’autres villes italiennes, après un prêche particulièrement véhément et convaincant il décrète un « bûcher des vanités ». Celui du 7  février 1497, jour du Mardi Gras, est resté dans les mémoires. Car ses disciples rassemblèrent des milliers d’objets pour les brûler car ils incitaient au péché. Disparurent ainsi vêtements coûteux, miroirs, cosmétiques, bijoux, instruments de musique, livres immoraux, chansons profanes, images licencieuses, chefs-d’œuvre de la peinture florentine. Botticelli, lui-même, porte au bûcher ses nus mythologiques… Mais c’en est trop. Florence se soulève contre son dictateur et l’envoie au bûcher, l’année suivante, le 23 mai 1498. Il meurt pendu et brûlé.  Notons que Tom Wolfe dans « Le Bûcher des Vanités » (roman 1987) a dégagé la leçon moderne de cet épisode dramatique (voir Wikipédia). Il semble que Colonna a perdu dans l’affaire tout ce à quoi il tenait le plus. Ruiné et amer il se fait moine et entre dans l’ordre des Dominicains.  Il est possible que depuis 1467 (il a alors 34 ans) il ait commencé à écrire le songe de Poliphile, vaste bric-à-brac  de ses obsessions d’homme et d’architecte. Tout devient songe et buée : « Vanités des vanités, tout n’est que vanité » (Qohelet / Ecclésiaste, I,2). Au moment où Poliphile va étreindre une Polia toute à lui, il se réveille… L’année suivant la mort de Savonarole Colonna publie anonymement le songe de Poliphile (il a 66 ans) peut-être avant d’entrer au couvent.

 

(6) “La Règle de quatre” de Ian Caldwell et Dustin Thomson (Etats-Unis, 2004),Comprendre le Songe de Poliphile est une tâche ardue. Ce peut être l’œuvre de toute une vie. C’est ce que nous fait comprendre le roman La Règle de quatre” de Ian Caldwell et Dustin Thomson (Etats-Unis, 2004), faux thriller et vrai roman d’apprentissage avec tout ce que  cela suppose de nostalgie presque indicible. C’est aussi le roman du Songe de Poliphile dans sa dimension ésotérique et humaniste. Caldwell et Thomson sont amis d’enfance. Le premier et diplômé de Princeton, le second d’Harvard. Les deux ont suivi les cours de la Thomas Jefferson High School for Science and Technology (Alexandrie, Virginie).

L’action se passe sur le campus de Princeton pendant le week-end du vendredi saint 1999. Elle est nourrie de digressions et retours en arrière. Quatre amis de dernière année et colocataires, Tom, Paul, Charlie et Gil sont emportés à la fois par la vie étudiante de Princeton et par la quête de Paul sur le mystère de l’Hypnerotomachia Poliphili.  Au passage notons l’évocation hilarante des Jeux Olympiques nus dont ce sera la dernière édition) Tom, le narrateur, en veut toujours à son père, prématurément disparu, pour avoir sacrifié sa famille au Songe de Poliphile. Paul, orphelin, s’est, au contraire, trouvé un père virtuel dans la lecture des œuvres universitaires du père de Tom. Tom est entraîné, bien malgré lui, dans un conflit entre la quête du Songe et son amour pour Kate, étudiante de deuxième année. Paul et Tom, devenus amis sont soutenus par Charlie (géant noir promis à une belle carrière de médecin) et Gil (beau garçon riche qui deviendra financier comme son père). La quête du Songe est suivi attentivement par trois autres personnalités énigmatiques Bill, ami prétendu de Paul, Vincent Taft son directeur de thèse et Richard Curry son bienfaiteur. Dans leur folle jeunesse le père de Tom, Vincent et Richard ont cédé au vertige de la quête du Songe : Le père de Tom est mort, Vincent est devenu un professeur d’université redoutable et redouté tandis que Richard a fait fortune dans le commerce des antiquités. Richard a pris Paul en affection car il voit qu’il réussit, là où il a échoué. A dire vrai, il le considère comme son fils et, après avoir liquidé toutes ses affaires, en fera son légataire universel.

Par un travail acharné et l’aide de Tom, Paul résout les multiples énigmes posées par l’auteur du Songe de Poliphile. Il découvre notamment en cryptographie une clé astucieuse, la “règle de quatre” qui, appliquée patiemment, donne la clé de l’ouvrage : Francisco Colonna a caché ses trésors à Florence, dans une crypte soigneusement construite et dissimulée.  Bill Stein et Vincent Taft décident de s’emparer des découvertes de Paul Harris et de l’accuser de plagiat ce qui signifie sa mort sociale. Richard Curry les tue. Lui-même et Paul disparaissent dans un incendie, le matin de Pâques. L’année universitaire s’achève. Tom et ses amis partent vers leurs destins respectifs, Tom comme concepteur de logiciels. Quelques années plus tard, toujours balloté par cette histoire, il est enfin prêt à vivre son grand amour avec Kate. Paul est mort, fauché en pleine jeunesse. Mais qui peut le dire ? Un jour, Tom reçoit de Florence un tout petit, magnifique et authentique Botticelli  qui doit valoir une fortune. Invitation à poursuivre la quête, cette fois sur place. La Règle de quatre  est un thriller mais aussi, semble-t-il , la méditation la plus intelligente parue à ce jour sur le songe de Poliphile.

 

 

(7) Pour en savoir plus. Hiéroglyphes et Songe de Poliphile :

http://college.holycross.edu/interfaces/vol24_articles/guiderdoni.pdf

 

(8) Harmoniques 2016-07-08

Je notais ceci  le 3 juillet : « J’ai besoin de vos lumières et autres remarques pour préciser ce fichier avant de le mettre sur site. » Il s’agissait du « songe de Poliphile ».

Michel (4 juillet) : Bravo Roger pour cette étude.

Besoin d’aide titres-tu ? Laquelle ?

Tu me replonges dans de très vieux souvenir du temps où étudiant en anthropologie je travaillais sur l’expression de l’ésotérisme et en particulier sur l’alchimie. Pour retrouver il me faut ranimer des souvenirs perdus, retrouver le fil ce que je ne peux faire en ce moment, pris dans d’autres projets. Peut-être ai-je gardé des notes…

Et puis il me semble me souvenir avoir retrouvé « le songe… » en travaillant, cette fois prof de français, sur la préciosité au XVIIème et leur fascination pour le mythe de l’androgyne. Quels auteurs ? L’entourage des Scudéry et Voiture, mais plus précisément ? De ce côté-là je n’ai rien gardé.

Roger (6 juillet) : Merci.

Tes souvenirs sont déjà une aide appréciable.

Car tu soulèves des harmoniques et c’est plus important que de compléter un fichier.

Roger (à toute la liste-forum) 2016-08-13 : Toutes vos contributions seront les bienvenues. Merci. Les envoyer à roger.favry@wanadoo.fr

 

 

Roger et Alii, Retorica, 2 520 mots, 15 400 caractères, 2016-08-13

 

 

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