07 ESS Humanisme Réforme 2010 -10

  1. Avant même la prise de Constantinople par les Turcs (1453), les savants grecs s’étaient déjà réfugiés en Italie avec les manuscrits des grandes œuvres littéraires et philosophiques de l’Antiquité (comme Platon). On allait pouvoir les lire directement et non plus à travers les traductions arabes. On édite, on traduit, on commente. Ce mouvement gagne le reste de l’Europe au XVI° siècle. On veut faire renaître le monde antique, d’où le terme de Renaissance, un peu péjoratif pour un Moyen-Age qui n’avait pas démérité.
  1. C’est l’enthousiasme : « Je rencontre quelquefois chez les Anciens et même chez les poètes des paroles si pures, si saintes, si divines que je ne puis m’empêcher de croire que la divinité inspirait ces grands hommes au moment où ils écrivaient… Je ne saurais lire les ouvrages de Cicéron sans baiser de temps en temps mon exemplaire et vénérer cette sainte âme animée d’un souffle divin. En lisant les œuvres de Cicéron et de Plutarque, je me sens devenir meilleur. » (Erasme « Colloques »).
  1. Humanitas en latin c’est la culture. D’où l’expression « faire ses humanités » pour entamer en lycée le second cycle. L’humanisme veut rendre l’homme « humanior », plus humain. Le développement de l’imprimerie (depuis 1455), la découverte de l’Amérique (1492) mènent à une nouvelle ouverture intellectuelle et morale. On espère la tolérance et le bonheur malgré les moyens massifs de destruction (l’artillerie), malgré une époque rude, cruelle, immorale et irrationnelle où politique (Machiavel) et astrologie (Nostradamus), énergie et fatalisme font bon ménage.
  1. Depuis 1517, Luther s’est dressé contre l’Eglise de Rome. Les trafics d’indulgences et d’autres abus étaient bien réels. La réforme s’étend avec Calvin en 1535. L’Eglise réagit avec le Concile de Trente (1545 – 1563) mais elle ne peut endiguer un mouvement qui l’oblige à se remettre en question. Les guerres de Religion (1560 à 1598) sont des guerres civiles aux atrocités innombrables. Le 24 août 1572 20.000 Protestants sont massacrés dont 3.000 à Paris.
  1. D’où une prise de conscience douloureuse. L’humanisme avait triomphé avec « L’Utopie » (1516) de Thomas More, « Gargantua » (1535) de Rabelais. L’humanisme avait médité sur les guerres justes, l’éducation idéale, le passage de l’amour humain à l’amour divin (platonisme), le goût du bonheur (Ronsard). Il devient sceptique. Il découvre la nécessité du stoïsme devant les malheurs du temps. Dans l’éducation, Montaigne recommande plus la formation du jugement que les connaissances. Son ami La Boétie se demande comment se défaire des tyrans sans violence (« De la servitude volontaire »).
  1. Cet humanisme de la fin du XVI° siècle annonce déjà l’humanisme moderne. Aux XX° et XXI° siècle l’accélération des connaissances va de pair avec les génocides, les menaces de guerres nouvelles, les excès en tous genres. Les inégalités inévitables entre les hommes doivent être compensées par l’égalité juridique des droits humains. Il faut y ajouter l’application d’un contrat social : « Aime (le bien de) ton prochain comme toi-même (tu aimes le tien). Et enfin une architecture sociale harmonieuse : « Les salariés heureux font les entrepreneurs heureux et les investisseurs heureux. »
  1. Signatures. L’humanisme travaille sur les liaisons microcosme : macrocosme. Dans une Radioscopie de Jacques Chancel, années 1970, le docteur Kovacs évoque l’auriculothérapie. L’oreille ressemble à un fœtus. Cf Boch « Le Jardin des délices » (1480), lien avec la théorie des signatures de Paracelse.
  1. Beauté. Au XVI° siècle on lit un texte pour lui-même, pour ce qu’il apporte et notamment pour sa Beauté propre. Beauté du langage, beauté plastique et de là beauté de la vie mondaine,luxueuse, voluptueuse apportée par les campagnes d’Italie de Charles VIII, Louis XII et François Ier. On va développer à travers la Beauté la virtu. On sera poète, on sera artiste non pas pour la plus grande gloire de Dieu mais pour la sienne propre. L’artiste est immortel et confère l’immortalité :

« Tous deux également nous portons des couronnes,

Mais, Roi, je les reçois ; Poète tu les donnes »,

écrivait Charles IX (1550 – 1574) à Ronsard. Cet élan vers la Beauté était moins sensible chez Rabelais que chez Ronsard, Montaigne la perd un peu de vue. Il faut la lier au platonisme du Vrai, du Beau et du Bien (Marsile Ficin). L’importance de la politesse et des bonnes manières à table (emploi du mouchoir, de la fourchette) participe de cet élan vers la Beauté.

  1. Humanistes et Luther. Les humanistes ont préparé la mise en cause radicale de l’Eglise en donnant aux simples fidèles les Ecritures en langue vernaculaire ce qui menait à des questions embarrassantes sur la richesse du Vatican, la séparation du temporel et du spirituel, l’ignorance du bas clergé et la morgue des prélats. Erasme, sans le vouloir prépare Voltaire. Jean Bodin théorise l’Etat moderne. Charles Quint, cultivé, polyglotte, travailleur infatigable a été le dernier grand empereur d’Occident car il croyait à la Respublica christiana. La Réforme s’implante là où le pouvoir politique le veut bien car elle en fait des souverains absolus tenant dans leurs mains le temporel et le spirituel : « Cujus regio, ejus religio » est imposé par les Luthériens à la diète impériale de Spire en 1526. Mais la Réforme permet l’émergence de multiples sectes. D’où la révolte des paysans de 1524. La religion sert d’idéologie de combat pour un conflit né de causes économiques et sociales : inflations, mauvaises récoltes. Thomas Müntzer devient leur chef spirituel en 1525. Il est millénariste et se révolte contre son maître Luther qu’il qualifie de « menteur ». Luther répond par des appels au meurtre. La révolte est écrasée la même année avec la mort de son chef. Nouvelle révolte en 1534 dans la ville de Münster avec Jean de Leyde qui instaure dans la terreur un communisme primitif avec mise en commun des biens, des femmes et des enfants. Révolte écrasée dans le sang. Charles Quint tente une dernière réconciliation avec les Réformés en 1541 puis se résout à la guerre, défait la Ligue en 1547 mais victoire éphémère. Il doit signer avec ses adversaires l’humiliant traité de Passau en 1552 puis cède l’Empire à son frère Ferdinand contre qui il bataillait puis l’Espagne et les Pays-Bas à son fils Philippe et il se retire en Estrémadure dans le monastère de Yuste où il meurt en 1558. Entre temps Ferdinand a proclamé la paix d’Augsbourg en 1555 qui consacre l’existence de deux versions du christianisme à l’exclusion de toute autre.
  1. L’humanisme moderne est notamment illustré par Erich Fromm dans « La Révolution de l’Espoir » (1971) qui réactive l’individu : «L’homme et la société ressuscitent à chaque instant dans l’acte d’espoir et de foi, ici et maintenant ; chaque acte d’amour, de vigilance, de compassion, est une résurrection ; chaque acte de paresse, d’avidité, d’égoïsme, est une mort. » Pour lui le « Système Homme » n’est pas malléable en tous sens. Il propose une « planification humaniste ». Les jugements de valeur doivent orienter les choix informatiques. Il rejoint Karl Jaspers dans son livre « La Bombe atomique et l’avenir de l’homme » (1963) avec l’idée de petits groupes de dix à vingt personnes différentes par l’âge, l’éducation, l’origine sociale et ethnique qui se créeraient à l’intérieur des grandes organisations économiques, politiques, religieuses. Ces groupes s’articuleraient entre eux. Ainsi que le dit la pensée juive : « Il ne dépend pas de nous d’achever la tâche, mais nous n’avons pas le droit de nous en abstenir. » (1971)
  1. Qu’est-ce que l’homme ? C’est chez Kant que l’humanisme reçoit sa formulation la plus claire avec sa question : « Qu’est-ce que l’homme ? » Est-ce un homme de nature ou de culture ? A-t-il en lui sa propre fin ou doit-on la chercher ailleurs ? Michel Foucault disait que l’homme était mort mais il parlait de l’homme abstrait non de l’homme concret. Mais si l’homme n’est pas définitif, tout devient possible, l’acceptable puis l’inacceptable. Les système totalitaires veulent corriger l’homme à marches forcées soit par la culture soit par la technologie génétique et du clonage. Peter Sloterdijk dans « Critique de la raison cynique » paru il y a une vingtaine d’année puis dans « Bulles, Sphères, Microsphérologie » (696 p, Pauvert, 2002) essaie de reposer la question. Il dit, en substance, que ce n’est pas le monde qui produit l’homme mais l’homme qui fabrique SON monde : comprendre son habitation, son environnement, sa langue etc. permet de saisir l’essentiel dans son « habiter ». L’habiter initial est le ventre maternel et la sphère devient la figure topologique originaire d’où il faut partir. (2002).
  1. Humanités. Marc Fumaroli, professeur au Collège de France, affirme : « Les humanités sont la mémoire vivante du passé. Si les sciences peuvent nous aider à réparer, avec prudence, ce que l’imprudence a ruiné, elles sont incapables de nous dire où passe la frontière du licite et de l’illicite, du meilleur et du pire, de l’humain et de l’inhumain. » (200) Alain Finkielkraut. « Un métier humaniste devient un métier humanitaire » dit-il dénonçant les professeurs qui font du social ou du culturel plutôt que leur métier qui consiste à enseigner les humanités.
  1. Gide. Todorov « L’humanisme… tend à comprendre et à absorber toutes formes de vie, à s’expliquer, sinon à s’assimiler toutes croyances, même celles qui le repoussent, même celles qui le nient. » (Journal, 1926). Tzvetan Todorov : « Les scientifiques cherchent à connaître le monde, et c’est normal. Que certaines politiques se fondent sur la science, voilà ce qui est dangereux. » « La science nous fournit des données mais la décision nous appartient » et la décision repose sur des valeurs. Dans « Le Jardin imparfait » (1998), formule empruntée à Montaigne , Todorov explique ce qu’était pour Montaigne l’humanisme et ce qu’il est pour nous : « non seulement une affirmation de l’universalité du genre humain, d’une certaine liberté du sujet humain, mais aussi l’affirmation que les êtres humains sont la fin dernière de toutes nos actions. Et c’est ceci qui distingue plus spécifiquement l’humanisme d’autres adhésions telles que les religions, ou le spiritualisme, l’utilitarisme… » « … je ne pense pas que la culture produise la moralité de l’individu de manière mécanique. Il ne suffit pas de lire plus de livres, d’aller plus souvent au théâtre ou de fréquenter les expositions pour devenir un être humain meilleur. » La proximité du Beau, n’entraîne ni le Bien, ni le Vrai. « Il y a une sorte d’autonomie du Bien, de ce point de vue. » Le scientisme pense que le Vrai se confond avec le Bien mais c’est une erreur. Voir le livre de Todorov « Mémoire du mal, tentation du bien » (2000) « L’universalité, c’est s’adresser à tous les hommes quels qu’ils soient, indépendamment de leur race, de leur religion, de leur sexe. » « … c’est une valeur que de traiter tous les hommes de manière égale. » Dans « Devoirs et délices. Une vie de passeur » (2002) Todorov écrit : « … l’humanisme ne donne pas du sens à chaque vie individuelle, il ne la remplit pas de beauté. » Mais « il nous donne un cadre, c’est à nous de trouver du sens et de la beauté dans ce cadre. Comment voulons-nous vivre ? » Pour lui « l’humanisme est laïc et non pas athée » (La Croix 2002_09_06) Michel Serres, philosophe : « Pourquoi donc pleurer d’avoir perdu un récit court d’à peine deux millénaires quand nous venons d’en gagner un de plus de dix milliards d’années ? » « Je pense que la mise en place d’un tronc commun de savoirs qui réunirait petit à petit, tous les hommes en commençant par une frange d’étudiants, favoriserait l’avancée de la paix dans le monde. » (Le Monde 2002_07_05).
  1. La Réforme contemporaine. La Réforme est toujours en marche. La Réforme, pas la révolution. La première avance, la seconde recule en prétendant avancer.

Roger et Alii

Retorica

2 000 mots, 12 000 caractères, 157 Ko, 2016-06-30

 

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