07 ESS Lumières – électricité – 2018-02

 

Cet article complète l’étude suivante :

http://www.retorica.fr/Retorica/07-ess-lumieres-xviii-siecle-2010_02/

 

07 ESS Lumières – électricité – 2017-08-13

(1) Sans l’électricité rien n’était possible. Avec elle tout l’est devenu. Y compris ce texte que j’écris sur mon ordinateur. Ce saut est prodigieux. Cette prise de conscience s’est produite au siècle des Lumières et ce n’est pas un hasard. Le progrès a pris alors un nouveau visage.

(2) « Elektron » est un mot grec qui désigne l’ambre. L’emploi métaphorique de la notion est bien connu de Platon : « Le discours de Socrate frappe son interlocuteur et le paralyse à la manière de la torpille. » écrit-il dans ses « Dialogues ». Montaigne propose des explications ahurissantes et le siècle des Lumières produit une théorie de l’électricité fondée sur les esprits animaux. Les expériences de Luigi Galvani se joignent à la bouteille de Leyde (ancêtre du condensation).

(3) On sent dès lors le lien entre l’électricité « naturelle » (la foudre), l’électricité « animale » (la patte de grenouille), l’électricité artificielle (pile de Volta) et le magnétisme (de Messmer). En 1766 Joseph Priestley propose l’électricité comme remède universel (de la surdité aux règles douloureuses). 1801 Napoléon reçoit en grande pompe Volta à Paris. André Guillerme (« L’électricité dans ses premières grandeurs 1760 – 1820 ») écrit : « L’électricité est, dans le dernier tiers du XVIII° siècle, plus qu’une science populaire, plus qu’une nouvelle science physique et médicale, une science sociales des Lumières. A la fois mécanique, chimique, militaire, biologique, psychique, pharmacologique, philosophique, météorologique, économique, voire minéralogique, agronomique, elle traverse tous les champs du savoir et galvanise l’espace public ; elle propose une nouvelle image de l’homme. » Avec elle, écrit Alain Corbin « se trouve bouleversé sournoisement le tempo des existences, modifié le regard porté sur le spectateur du globe. »

(4) Chateaubriand dans son « Essai sur les révolutions » compare la Révolution française à l’énergie électrique. Madame de Staël définit le politique « comme une sorte d’électricité communiquée par l’esprit général de la nation. » La foudre relève alors de la science et de la mode (parapluies-paratonnerres). Rousseau écrit : « L’effet de l’électricité n’est pas plus prompt que celui que ces mots firent sur moi. » Balzac dans « La Vieille Fille » note de son côté : « (…) En un moment, aussi rapide qu’un coup de foudre, Suzanne reçut une bordée de pensées du cœur ; un éclair de l’amour vrai brûla les mauvaises herbes écloses au souffle du libertinage et de la dissipation. » Le Frankenstein (1818) de Mary Shelley est lui aussi animé par les vertus de l’électricité. Nikola Tesla (1856 – 1943) inventeur du courant alternatif proposait d’enterrer des câbles à haute tension sous les écoles pour stimuler les mauvais élèves. Jean Echenoz évoque cette figure controversée dans « Des éclairs » (Minuit 2010). L’électricité, « principe total de puissance et de transformation » (A.Gefen) semble avoir dynamisé la Révolution française. Balzac, encore lui, assigne à sa « Comédie humaine » : « de populariser les faits étonnants, je puis dire les prodiges de l’électricité qui se métamorphose chez l’homme en une puissance incalculée. »

(5) Ampère était aussi poète et Francis Ponge (1899 – 1988) , à la demande de la Compagnie d’électricité a écrit une méditation curieuse : « Texte sur l’électricité » (1954) « Nous voici donc revenus à un temps tout pareil à celui des Cyclopes, bien au-delà de la Grèce classique, bien au-delà de Thalès et d’Euclide, et presque au temps du Chaos. Les grandes déesses à nouveau sont assises, suscitées par l’homme sans doute, mais il ne les conçoit qu’avec terreur. Elles s’appellent Angström, Année-Lumière, Noyau, Fréquence, Onde, Énergie, Fonction-Psi, Incertitude. Elles aussi, comme les divinités sumériennes, stagnent dans une formidable inertie mais leur approche donne le vertige. (…)Aucun hymne, en langage commun, ne saurait s’élever jusqu’à elles. Il n’atteindrait pas leurs genoux. Et c’est aussi pourquoi nous ne saurions en entendre aucun (c’est un fait), ni non plus songer à en composer un qui vaille. Nos formes de penser, nos figures de rhétorique, en effet datent d’Euclide: ellipses, hyperboles, paraboles sont aussi des figures de cette géométrie. Que voulez-vous que nous fassions? (…) »

http://blogs.futura-sciences.com/luminet/2014/06/09/renaissance-poesie-scientifique-35-ponge-queneau/

(6) Dans « La vie intense, une obsession moderne » (Autrement, 208 p, 2016) le philosophe Tristan Garcia (né en 1981, voir Wikipédia) parle d’une « intensité esthétique » qui a « lentement éclipsé le canon classique de la beauté. » L’électricité sert de modèle à nos œuvres et à nos vies. « (…) la perspective du salut ou de la sagesse a été remplacée par la stimulation ou le progrès de tout notre être jusqu’à son électrisation. Nous nous représenterons cette intensité-là comme l’horizon indépassable de nos valeurs depuis quelques siècles, le principe secret de nos jugements, notre immense a priori caché. »

http://www.lexpress.fr/culture/livre/tristan-garcia-l-electricite-fait-elle-des-etincelles_1798019.html

(d’après Alexandre Gefen « La fée électricité », Marianne 4 au 10 août 2017)

 

Roger (2017-08-14) : L’étude d’Alexandre Gefen se dirige vers le mystère de toute découverte et invention (au sens d’ « invention de la vraie Croix »). Découvrir ce n’est pas créer c’est révéler ce qui était caché. En ce sens les applications les plus récentes de l’électricité (comme internet) étaient resté cachées. Celles à venir sont potentiellement présentes. Mais cachées par qui ? quelque Dieu vivant ?

Roger et Alii – Retorica – 880 mots – 5 800 caractères – 2018-02-20

 

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