07 ESS Lumières XVIII° siècle 2010_02

Cette fiche a été commencée dans les années 1970 puis constamment remaniée jusqu’à cette version afin d’intégrer des remarques contradictoires sur le siècle des Lumières.

1. La mort de Louis XIV (1715) est suivie de la Régence puis du règne de Louis XV. Après 1730 fin des grandes famines mais la situation économique reste précaire. La joie de vivre de la Régence s’accommode d’un affairisme révoltant (Le Sage « Turcaret »). Les libertés publiques sont restreintes par la monarchie absolue et l’Eglise. Pour cette dernière la légitimité du pouvoir vient de Dieu et non du peuple.

2. Les philosophes du XVIII° s sont les héritiers des libertins du XVII° qui prenaient des libertés avec la religion et les mœurs. Ces écrivains veulent, selon l’un d’eux, « édifier une politique sans droit divin, une religion sans mystère, une morale sans dogme« . Les « lumières » sont la raison, la vertu, la tolérance. (Voir Florian « Le Philosophe et le Chat-Huant« ). C’est un mouvement européen. L’Aufklärung (allemand : “en haut” + “clair” d’où “éclaircissement”) est ainsi défini par Kant en 1784 : « L’Aufklärung, c’est la sortie de l’homme hors de l’état de tutelle dont il est lui-même responsable. L’état de tutelle est l’incapacité de se servir de son entendement sans la conduite d’un autre. On est soi-même responsable de cet état de tutelle quand la cause tient non pas à une insuffisance de l’entendement mais à une insuffisance de la résolution et du courage de s’en servir sans la conduite d’un autre. Sapere aude ! Aie le courage de te servir de ton propre entendement! Voilà la devise de l’Aufklärung.. »

3. La Révocation de l’Edit de Nantes (1685) et la répression atroce contre les Protestants avait provoqué jusque vers 1715 une grave crise européenne de la conscience religieuse. On examine la Bible d’un œil critique (traductions, Richard Simon compare les traductions ; Astruc conteste que le Pentateuque soit l’œuvre d’un seul auteur, Moïse). On examine de près les rumeurs, les préjugés, les superstitions (Bayle) et les miracles (Fontenelle « La dent d’or« ). Montesquieu (« L‘Esprit des Lois »), Diderot (« L’Encyclopédie« ) Voltaire (L’affaire Calas) contribue à développer l’esprit critique.

4. On s’intéresse aux institutions et à l’économie anglaises (Montesquieu, Voltaire), à la sagesse chinoise (témoignages des Jésuites), aux indigènes tahitiens (voyage de Bougainville commenté par Diderot). On fait l’éloge du bon sauvage mais l’esclavage reste difficile à dénoncer (Montesquieu “De l’esclavage des nègres”) . L’exotisme et le cosmopolitisme servent à mieux comprendre, donc à mieux critiquer la situation française (Montesquieu « Les Lettres Persanes« ). On commence à considérer que le pouvoir repose sur la vertu (Montesquieu “Les troglodytes” ) et sur un contrat social démocratique (Rousseau). En attendant ces heureux horizons les philosophes se satisfont d’un despotisme éclairé qui leur assure des revenus indispensables.

5. Ces idées bouillonnent et sont diffusées par les salons (tenus par les femmes et où l’on fait des lectures de « L’Encyclopédie » de Diderot), les cafés (où se tiennent des conversations audacieuses (Diderot « Le neveu de Rameau« ), les cercles francs- maçons, les académies de province (comme celle de Montauban fondée par Le Franc de Pompignan, ennemi juré de Voltaire qui le lui rend bien) et enfin le colportage (qui diffuse dans les campagnes des libelles anonymes et des chansons subversives : « J’ai du bon tabac…« ). On garde les valeurs culturelles du siècle passé (l’ « honnête homme« , le goût classique). On pratique dans toutes les cours d’Europe l’esprit français (“Il court après l’esprit. – Je parie pour l’esprit” marquis de Boufflers). Voir dossier 28_RHE_Humour. On s’intéresse de très près à l’agriculture (les physiocrates) et à l’industrie (Voltaire à Ferney). Sur ce choc culturel voir en dvd le film de Patrice Leconte “Ridicule” (1996).

6. Après 1760 une sensibilité nouvelle gagne l’Europe : goût des ruines et des jardins anglais, de la mélancolie et des larmes (Diderot « Lettre sur le spleen ou les vapeurs anglaises« ), illuminisme. Mme du Deffand peut dire : “Je ne crois pas aux fantômes mais j’en ai peur”) La religiosité de Rousseau s’oppose au pragmatisme sec de Voltaire (‘L’univers m’embarrasse et je ne puis songer / que cette horloge marche et n’ait point d’horloger”) ainsi qu’à l’évolutionnisme athée de Diderot (“Conversation de Crudéli avec la maréchale de…”) et d’Holbach. On aime l’émotion (abbé Prévost : « Manon Lescaut », Bernardin de Saint Pierre : « Paul et Virgine ») et la contestation (Beaumarchais : « Le Mariage de Figaro »).

7. Un texte important :

Le Philosophe et le Chat-huant

 Jean-Pierre Claris de Florian (1755–1794)

 

Persécuté, proscrit, chassé de son asile,

Pour avoir appelé les choses par leur nom,

Un pauvre philosophe errait de ville en ville,

Emportant avec lui tous ses biens, sa raison.

Un jour qu’il méditait sur le fruit de ses veilles,         5

(C’était dans un grand bois,) il voit un chat-huant

    Entouré de geais, de corneilles,

    Qui le harcelaient en criant:

    ’C’est un coquin! c’est un impie,

    Un ennemi de la patrie!      10

Il faut le plumer vif : oui, oui, plumons, plumons!

    Ensuite nous le jugerons.’

Et tous fondaient sur lui: la malheureuse bête,

Tournant et retournant sa bonne et grosse tête,

Leur disait, mais en vain, d’excellentes raisons.         15

Touché de son malheur, car la philosophie

    Nous rend plus doux et plus humains,

Notre sage fait fuir la cohorte ennemie,

Puis dit au chat-huant: ’Pourquoi ces assassins

    En voulaient-ils à votre vie?         20

Que leur avez-vous fait?’ L’oiseau lui répondit :

Rien du tout. Mon seul crime est d’y voir clair la nuit.’

Florian (1755-1794) Fables (1792)

Proposition de commentaire composé Vous étudierez comment, à l’aide d’une simple fable, l’auteur a su poser avec précision des problèmes importants pour le XVIII° siècle et le nôtre.

Qui est Florian ? Jean-Pierre Claris de Florian est né en 1755 dans le Languedoc ; petit-neveu de Voltaire, bel esprit, il mène une vie fastueuse et facile car il est longtemps bien en cour. Il est incarcéré à la Révolution et meurt en 1794, peu après sa libération. C’est un bon représentant du style néo-classique, nettement plus doué que les innombrables hommes de lettres qui s’essaient, comme lui, dans tous les genres : poésie, romans, théâtre. Il écrit des comédies, des « Arlequinades » (« Le Bon Ménage« ) dans le goût de la commedia dell’arte qui fait alors fureur ; il écrit des romans chevaleresques ou pastoraux (« Galatée ») et des idylles sentimentales qui chantent le retour à une innocente vie champêtre. Il imite ainsi Gessner. Celui-ci, poète suisse d’expression allemande, inspiré par Rousseau, avait connu un succès européen. avec ses « Idylles » (1756). Homme de salon, Florian est l’auteur de nombreuses chansons comme “Plaisir d’amour”

“Plaisir d’amour ne dure qu’un moment,
Chagrin d’amour dure toute la vie.
J’ai tout quitté pour l’ingrate Sylvie,
Elle me quitte et prend un autre amant.

Plaisir d’amour ne dure qu’un moment,

Chagrin d’amour dure toute la vie.

Tant que cette eau coulera doucement

Vers ce ruisseau qui borde la prairie,

Je t’aimerai, me répétait Sylvie ;
L’eau coule encor, elle a changé pourtant !
Plaisir d’amour ne dure qu’un moment,
Chagrin d’amour dure toute la vie. »

Ses « Fables« , imitent habilement La Fontaine. et laissent quelques vers célèbres :

« A chacun son métier / Les vaches seront bien gardées » (I,12),

« Pour vivre heureux, vivons cachés » (II, 11),
« Rira bien qui rira le dernier » (IV,19).

Et enfin

« Lorsque notre bonheur nous vient de la vertu
La gaîté vient bientôt de notre caractère » (V,9)

8. L’affaire Damiens

Robert-François Damiens (1715-1757) avait connu une enfance très malheureuse et inconsciemment, note Michelet, en blessant le roi il se vengeait de son père. C’était un valet cultivé mais son instabilité fit son malheur. Il avait été marié, avec la permission de son maître car la chose était normalement interdite. Il vit séparé de sa femme dont il a une fille âgée de 14 ans au moment du drame.
Il est très marqué par le courant janséniste dont la querelle avec le pouvoir royal et religieux avait repris. On voulait notamment priver les jansénistes des derniers sacrements sur leur lit de mort. D’où des troubles terribles de conscience car la simplicité et la morale des jansénistes séduisait le petit peuple de Paris. Sur la tombe du diacre Pâris mort en odeur de sainteté en 1721 et enterré dans le cimetière de Saint-Médard se produisaient des guérisons miraculeuses. Certains illuminés, surtout des femmes, étaient pris de “convulsions”. On arrêta et relâcha 250 convulsionnaires entre 1733 et 1760. Le mouvement se poursuivit à Paris et en province jusqu’à la Révolution française, annoncé confusément dans certaines visions. Le mouvement perdura jusqu’au XX° siècle, sous des formes très diverses, intéressant les aliénistes, les psychiatres et les psychanalystes. (http://fr.wikipedia.org/wiki/Convulsionnaires) Damiens était donc très impliqué dans ces mouvements jansénistes.

lI entend incidemment le récit du viol par Louis XV d’une jeune fille qui a justement 14 ans. Madame de Pompadour maintenait pour le roi un vivier de jeunes personnes (le Trébuchet) que les gens pauvres lui vendaient et la malheureuse en faisait partie.

Damiens décide d’avertir le roi, de le ramener à ses devoirs et pour cela il le frappe légèrement d’un coup de canif. La suite on la connaît. Torturé pendant quatre heures il est ensuite écartelé pendant deux heures et demie. Stoïque, il s’était contenté de dire : “La journée sera rude”.

9. Note d’Eric Damiens, descendant de Robert François Damiens

http://www.nouzautes.net/a_proces_executions/Le_destin_de_Robert_Francois_Damiens.htm

« Robert François Damiens a donné un coup de canif à Louis XV en Janvier 1757 et a été supplicié en place de grève la meme année avec des raffinements de cruauté, il est donc régicide. Son supplice considéré au départ comme une fête a ému tous les spectateurs et la royauté à partir de là a perdu de sa popularité. Voltaire, Michelet ont écrit sur Robert François et beaucoup considèrent son geste comme précurseur de la Révolution. Son geste a suscité une grande émotion dans la région et des délégations d’Artois se sont rendues à la cour à Versailles pour implorer le pardon du roi  ( pardon pour la région pas pour Robert François) et même la ville d’Amiens a demandé à changer de nom ! Sa maison natale a été rasée avec interdiction de reconstruire à cet endroit. Ma famille a pris le nom de Poiteau ( du nom de jeune fille d’une grand mère)  pendant une trentaine d’années puis a repris le nom à la révolution. »  (Eric Damiens)

10. Véronique (17 mai 2009) : Le sujet Damiens semble collé au reste, sans lien explicite. Roger (18 mai) : L’affaire Damiens est appelée par la notion implicite de Lumières… et d’obscurités. Ajout Roger (4 juin 2015). http://utpictura18.univ-montp3.fr/Dispositifs/Casanova_Damiens.php Casanova avait assisté au supplice de Damiens dans des circonstance qu’il détaille longuement où l’érotisme se mêle à l’horreur. Bernard (18 mai 2009) : Toujours aussi intéressant. Pour l’affaire des convulsionnaires de St Médard, citons le spirituel écriteau qu’un anonyme a apposé à l’entrée du cimetière, après sa fermeture par les autorités :

« De par le Roy, défense à Dieu
De faire miracle en ce lieu »

Roger et Alii
Retorica
(1820 mots, 11.500 caractères)

 

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