07 ESS Matière de Bretagne 2011_01

L’article Matière de Bretagne figure dans la section 07 ESSais car ce thème fonctionne comme une école littéraire propre au Moyen-Age. Tristan et Iseut se trouve dans la section 25 RECits et Gargantua dans la section 26 RELigions.

1. Matière de Bretagne. Jean Bodel (1165 – 1210) explique dans sa Chanson des Saisnes [Chanson des Saxons] qu’il existe trois “matières” ou sujets possibles : « Celles de France, de Bretagne et de Rome. Ces trois matières ne se ressemblent pas. Les contes de Bretagne sont tellement irréels et séduisants ! Tandis que ceux de Rome sont savants et chargés de signification et que ceux de France voient chaque jour leur authenticité confirmée ! » (vers 6 à 11). Ce classement est adopté par les autres auteurs du Moyen-Age. La “matière de Rome” ou “matière antique” est illustrée par les adaptations française des romans de l’Antiquité (“Roman de Thèbes”, “Roman de Troie”, “Enéas”). La “matière de France” concerne des épopées sur des héros français autour de Charlemagne (“Chanson de Roland”, “Pélerinage de Charlemagne” et aussi la “Chanson des Saisnes” [Saxons] de Jean Bodel qui raconte la guerre du roi Charlemagne contre les Saxons) La “matière de Bretagne” évoque la résistance des Bretons de Grande et Petite Bretagne aux invasions saxonnes, résistance mythifiée à travers le roi Arthur et ses chevaliers de la Table Ronde. Jean Bodel juge ces récits “irréels et séduisants” par opposition aux deux autres “matières” : les contes “de Rome sont savants et chargés de signification” tandis que les contes “de France” sont “authentiques”, ce qui ne veut pas dire historiques ! En matière de merveilleux la matière de Bretagne remporte la palme. Mais le merveilleux n’est pas le fantastique : ce dernier introduit une hésitation rationnelle. Au XVIII° siècle Madame du Deffand (1697 – 1780) disait : “Je ne crois pas aux fantômes mais j’en ai peur”. Dans le merveilleux celtique on dit : “Je crois aux fantômes et j’en ai peur.” Toute la matière de Bretagne est ainsi faite de merveilleux, de miracles et d’envoûtements. C’est de l’heroic fantasy avant la lettre.

2. Le socle historique. Il faut prendre l’affaire très en amont. Les Romains ont été profondément humiliés par le raid du gaulois Brennos (Bren : chef en celte) sur Rome (390 avant notre ère, Brennos accepte de quitter Rome moyennant une forte rançon, 1000 livres d’or (327,45 kg). Une grande balance est préparée. Mais les Gaulois utilisent de faux poids. Les Romains protestent : “De quel droit utilises-tu des poids truqués ?” Brennos leur répond : “Du droit des vainqueurs”. Il ajoute aux poids sa lourde épée et son baudrier avec ces mots : Vae victis : “Malheur aux vaincus !” (Tite-Live, V, 48). Les Romains comprennent la leçon. Ils réfléchissent méthodiquement. Ils décident de réaménager le réseau routier celte qui couvre toute l’Europe (150.000 km !) De -100 à 400 après notre ère, l’Empire romain construit son limes (ses limites, ses frontières faites de murailles et de fortins) de l’Afrique du Nord à l’Ecosse, de l’Espagne à la Roumanie. Ceci permet une économie de prédation pour nourrir le million de Romains et leur donner “du pain et des jeux”. Tant qu’il est entretenu, jusqu’au III° siècle, ce réseau permet une défense efficace. Mais la pression barbare est la plus forte et ce réseau exceptionnel favorise les grandes invasions. Après 476 (chute de Rome), les Barbares christianisés confient à leurs Eglises le soin de gérer les débris de l’Empire. Les Romains avaient massacré une partie des druides mais la noblesse bretonne n’avait pas oublié ce qu’elle leur devait. Elle s’appuya militairement sur le savoir romain et spirituellement sur le vieux fonds celte pour repousser les Saxons. Ambrosius Aurelianus lutte contre la grande invasion saxonne de 455 et opère un repli stratégique en Armorique pour mieux repartir défendre l’île de Grande Bretagne. Son successeur Uther Pendragon (“tête de dragon” en gallois) aurait créé la Table Ronde : environ 150 chefs de guerre bretons unis pour résister aux envahisseurs. Il remporte sur les Saxons en 516 la victoire du mont Badon (près de Bath) qu’on attribue quelquefois à son fils Arthur Pendragon. Arthur (“ours”, animal royal chez les celtes), naît aux environs de 500. C’est un dux bellorum, un “chef de guerre” qui loue ses services aux rois bretons. Personnage charismatique, il réactive la Table Ronde. Il réussit enfin mais difficilement, vers 530, à unir les Bretons du nord et ceux du sud de l’île. Il meurt probablement vers 542 à Camlann dans une bataille perdue contre les Saxons alliés aux Angles (d’où les “Anglo- Saxons”) . Il aurait été victime de la traîtrise d’un de ses proches, Mordred présenté comme son neveu. Blessé mortellement, Arthur se serait fait transporter dans un lieu demeuré secret, créant ainsi délibérément le mystère. La victoire finale des Saxons et le désespoir breton qui en résulta donna corps à la légende : Arthur n’était pas mort ; il résidait dans l’île invisible d’Avalon et il allait revenir. Tout ceci alimente des récits racontés dans les différentes langues celtiques et consignés en latin dans les œuvres de Gildas le Sage (504 – 570) puis de Bède le Vénérable (731) et enfin de Nennius (“Histoire de l’île de Bretagne”, vers 829) . Geffrey de Monmouth dans son “Histoire des rois de Bretagne” (1138) reprend cette histoire, la complète et l’enjolive. Cette histoire des rois de Bretagne est ensuite traduite librement en dialecte anglo-normand par un chanoine de Bayeux nommé Wace. C’est “Le roman de Brut” [Brutus] (1150 – 1155) Wace ne croit pas à la véracité historique de l’histoire “de la Ronde Table dont les Bretons disent maintes fables”. Mais Henri II Plantagenêt veut utiliser cette chronique pour légitimer sa lignée

3. Les divinités celtiques. “On sait que derrière la plupart des compagnons d’Arthur se dissimulent les personnages mythologiques hérités de la plus ancienne tradition celtique, voire d’importantes divinités dont le nom a été perdu mais dont la fonction est demeurée présente dans l’inconscient collectif.” (Jean Markale “Le cycle du Graal”, introduction au tome 5 “Gauvain et les chemins d’Avalon” (1994). Des anthropologues spécialistes des langues celtiques recueillent, aujourd’hui encore, des récits qui remontent à des temps très anciens. On a ainsi pu établir que Gargantua était au départ une divinité de la fécondité. Voir 26 REL Gargantua, divinité celtique. Concernant la Table Ronde nous avons successivement :

– la Table Ronde historique : tribus celtes réunies contre les Saxons ;

– la Table Ronde mythique : les Bretons vaincus par les Saxons se réfugient dans l’imaginaire et les aventures merveilleuses, aux frontières de l’au-delà ;

– la Table Ronde christianisée dans la quête du Graal, devenu le saint-Graal. Jean Markale (1928 – 2008, pseudonyme choisi en hommage au roi Marc), reste, quoique controversé, le grand spécialiste en la matière. Voici l’essentiel d’un entretien, non daté : http://www.graal.be/graal022.html

Quatre éléments, identifiés à partir du VII° siècle sont fondamentaux :

– le vase ou chaudron d’abondance (appelé Graal, de l’ancien occitan gradal, récipient pour préparer le cassoulet),

– l’épée magique (Excalibur “foudre violente”),

– la lance qu’on ne peut calmer qu’en la trempant dans du sang humain

– et enfin la pierre de Fal (“phallus”), pierre du destin qui crie chaque fois qu’un futur roi s’assoit dessus.

Ces quatre éléments et bien d’autres sont méthodiquement christianisés. Du Saint-Graal, en or ou en émeraude, émane une lumière éblouissante. On ne peut l’atteindre qu’en ayant un cœur pur. Merlin, magicien et conseiller du roi Arthur, aurait été un druide d’ascendance royale. Sa légende, née au XII° siècle et en fait un Enchanteur issu des amours d’un diable et d’une sainte femme. La reine Guenièvre représente la légitimité royale. Elle n’a qu’un seul amant, Lancelot. Mais le vieux fonds celtique la faisait se partager entre ses chevaliers. Morgane n’est pas la mauvaise fée mais la tentatrice qui invite chacun à se dépasser dans la quête de soi-même. Jean Markale explique que la femme est la clé du Graal : “… on a voulu diaboliser la femme au Moyen-Age, et l’étude approfondie des romans de la Table Ronde montre qu’on a voulu peu à peu occulter la femme. Elle avait un rôle beaucoup plus important. La femme est quand même la femme solaire. Dans les langues celtiques et germaniques, le soleil est féminin, et la lune est masculine. […] ce sont toujours des femmes qui finissent par guider les chevaliers vers le lieu où se trouve le Graal. C’est très significatif, et les chevaliers doivent absolument gagner l’amour de cette femme unique pour atteindre le château du Graal, le temple du Graal qui représente la totalité des choses. »

4. Chrétien de Troyes Chrétien de Troyes (vers 1135 – vers 1185), créateur des romans de chevalerie, s’est inspiré de Wace. Il est l’auteur de “Lancelot ou le Chevalier de la charrette” (v. 1175 – 1181), “Yvain ou le Chevalier au lion” (mêmes dates) et “Perceval ou le Conte du Graal” (v. 1182 – 1190). Très pieux, il christianise la matière de Bretagne. Il obéit à sa commanditaire, Marie de Champagne, qui lui fait connaître la littérature courtoise de langue d’oc. Il l’adapte à la civilisation de langue d’oïl. Il construit ses romans sur des conflits entre l’amour et l’honneur. Pour des raisons morales et religieuses, il refusait d’introduire un adultère entre Guenièvre, femme du roi Arthur et Lancelot, le beau chevalier préféré du roi. C’est Marie de Champagne qui l’y contraint peut-être pour rester fidèle au vieux fonds celte qu’elle a pu connaître, peut-être pour pimenter de “fine amor”, l’œuvre de son protégé.

5. Tristan et Iseut. Le lien entre Tristan et Iseut et les romans de la Table Ronde est établi par Jean Markale de la manière suivante. Marc, roi de Cornouailles, vient demander conseil à son ami Arthur, l’unificateur des Bretons. Ses barons accusent son neveu Tristan d’entretenir une liaison avec sa femme la reine Yseut. Tristan est intouchable car les blessures qu’il inflige ou qu’il reçoit sont mortelles pour l’assaillant. Yseut se disculpe par une ruse, un faux serment. Dans une version qui fit très probablement scandale, le faux serment est suivi d’une ordalie. Yseut se saisit d’un feu rougi au feu pour prouver qu’elle n’a pas menti. Or elle ne se brûle pas, preuve que Dieu approuve son parjure ! On sait que Chrétien de Troyes avait écrit un “Tristan et Yseut” très célèbre. Mais il a disparu, probablement sous la pression de l’Eglise qui trouvait ce thème parfaitement scandaleux du triple point de vue féodal, social et religieux. Voir 25 REC Tristan et Iseut.

6. La Quête du Graal Gautier Map (1130/1135 – 1210) est un clerc gallois ou peut-être anglais, prédicateur et théologien. Il écrivit, ou on lui attribua, des récits en prose rédigés entre 1181 et 1193. C’est le cycle du “Lancelot en prose” auquel appartient “La Quête du Graal”. La carrière de Gautier Map fut très brillante à la cour de Henri II Plantagenêt qu’il représenta au concile de Latran III (1179). Ses “Contes pour les gens de cour”, inédits et publiés en 1993 d’après ses papiers personnels révèlent une personnalité ouverte au monde contemporain, pleine de fantaisie, d’insolence et d’ironie. Si “La Quête du Graal” est vraiment de lui et même si elle ne l’est pas, c’est une œuvre de méditation religieuse singulièrement grave et complexe. On la lira dans l’édition d’Albert Béguin et Yves Bonnefoy ( “La Quête du Graal” 1965, Points Sagesse Seuil, 320 p). Les chevaliers les plus prestigieux de la Table Ronde se sont lancés dans la Quête du Graal mais sans comprendre à quel point cette quête est spirituelle. Parmi eux, Lancelot a vraiment les qualités requises pour y parvenir mais son amour adultère pour Guenièvre le disqualifie. Seul son fils, Galaad, peut contempler le Graal et il en meurt de ravissement.

7. La mort le roi Artu [la mort du roi Arthur]. Gautier Map serait peut-être encore l’auteur de cette œuvre finale du cycle de “Lancelot en prose”. Tout va mal à la cour du roi Arthur. Son royaume est en grand péril car les Saxons sont proches. Les meilleurs de ses chevaliers sont morts ou ont abandonné toute quête spirituelle. La liaison de la reine Gueniève avec Lancelot est de notoriété publique. Pire, Mordret, son neveu, est en réalité son fils né d’un inceste d’Arthur avec sa demi- sœur Morgane. Noter au passage que Roland, le neveu de Charlemagne, est lui aussi son fils, né d’un inceste. De plus Mordret est amoureux de Guenièvre. Il s’est mis du côté des Saxons pour achever de détruire la figure paternelle Le père et le fils s’entretuent. Arthur s’en va mourir près du lac où il fait jeter Excalibur, sa bonne épée. Un main surgit du lac et s’en empare. Puis une barque conduite par Morgane, la fée, vient chercher Arthur. Sa tombe existe mais elle est peut-être vide. Lancelot et la reine Guenièvre se repentent et vont mourir chacun dans un monastère. Un monde s’est écroulé.

8. Trois lectures.

a) Une lecture féminine de la matière de Bretagne. C’est le “cycle des dames du lac” de Marion Zimmer Bradley en trois volumes (Livre de Poche) : I. Les Dames du Lac (1982)II. Les brumes d’Avalon (1982) – III. Le secret d’Avalon (1992) Profondément fidèle à l’esprit celtique d’avant la christianisation, ce cycle décrit la lutte implacable entre deux mondes, celui des druides et celui des prêtres chrétiens. Mais la captation de l’héritage était peut-être la condition de sa survie. “La plus merveilleuse évocation de la saga du roi Arthur qu’il m’ai été donné de lire. Absolument extraordinaire.” (Isaac Asimov)

b) De Jean Markale : “Le Cycle du Graal” (J’ai Lu) 1. La naissance du roi Arthur (1992) – 2. Les chevaliers de la Table Ronde (1993) – 3. Lancelot du lac (1993) – 4. La Fée Morgane (1994) – 5. Gauvain et les chemins d’Avalon (1994) – 6. Perceval le Gallois (1995) – 7. Galaad et le roi pêcheur (1996) – 8. La mort du roi Arthur (1996) Ces ouvrages “ne sont pas des traductions, ni même des adaptations des textes médiévaux, mais une ré-écriture, dans un style contemporain, d’épisodes relatifs à la grande épopée arthurienne, telle qu’elle apparaît dans les manuscrits du XI° au XV° siècle. Ces épisodes appartiennent aussi bien aux versions les plus connues qu’à des textes demeurés trop souvent dans l’ombre. Ils ont été choisis délibérément en fonction de leur intérêt dans le déroulement général du schéma épique qui se dessine à travers la plupart des récits de la Table Ronde et, par souci d’honnêteté, pour chacun des épisodes, référence précise sera faite aux œuvres dont ils sont inspirés, de façon que le lecteur puisse, s’il le désire, compléter son information sur les originaux. Une œuvre d’art est éternelle et un auteur n’en est que le dépositaire temporaire.” (Jean Markale). Ces livres sont temporairement épuisés.

c) Les romans de Chrétien de Troyes en Livre de Poche (Classiques modernes, Pochothèque). (1994) Une édition extraordinaire, bilingue, à gauche le texte original, en ancien français et à droite sa traduction, vers par vers.

Casimir (2011_01_30) : très riche documentation que je vais imprimer // j’espère qu’elle ne vient pas de Wikipédia. Roger (2011_02_01) Je fais un usage très limité de Wikipédia, généralement pour vérifier des dates, des faits ou des bibliographies. Sur la matière de Bretagne en croisant les articles je n’y ai pas trouvé d’erreur majeure. Par contre j’y ai découvert une descente en règle de Jean Markale, totalement injustifiée à mon sens. (…)

Roger et Alii

Retorica

(2.580 mots, 15.600 caractères)

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