07 ESS Nouveau roman 1995 – 2018

 

 

En 1995 j’avais rédigé un article pour y voir un peu plus clair dans ce problème de « Nouveau Roman » qui était déjà derrière nous. Je l’ai complété en 2018 après une relecture de « Graal Flibuste » (1956) de Robert Pinget.

Roger

 

(1) Le “nouveau roman”est un moment dans la vie littéraire française (années 1950) plus qu’une école.

* Les textes théoriques : “L’Ere du soupçon” de Nathalie Sarraute et “Pour un Nouveau Roman” d’Alain Robbe-Grillet ; volonté de recherche et de renouvellement par rapport au roman traditionnel ; refus du personnage et du récit chronologique d’une action dramatique, accent porté sur le style et l’investigation des objets, appel au concours actif du lecteur. Œuvres de recherche, difficiles d’accès et très diverses suivant les auteurs.

* Les œuvres : N. Sarraute “Le Planétarium” ; A. Robbe-Grillet : “Les Gommes”,”La Jalousie” ; M. Butor : “La Modification” (roman écrit entièrement à la 2° personne) ; Cl. Simon : “La Route des Flandres”.

(Josiane Kerleroux“Mémo Bac Français ABSE, n° 29, Bordas, 1985).

 

(2) Les précurseurs

Roger(1995) : Les précurseurs du “nouveau roman” sont au XIX°s Balzac et surtout Flaubert qui voulait écrire un roman couleur “gris puce”, un roman “sur rien” et qui le fera avec Bouvard et Pécuchet” (resté inachevé), un roman qui se détruit à mesure qu’il avance.  Il rêvait d’écrire “un livre sans rien, un livre sans attaches extérieures, qui se tiendrait de lui-même par la force interne de son style, comme la terre, sans être soutenue, se tient en l’air.”

Il faut citer ensuite Proust, Kafka, James Joyce (“Ulysse” notamment) mais aussi Virginia Woolf (“Les Vagues”, Mrs Dalloway”) pour qui l’intrigue importe moins que les pulsions des êtres. Y joindre André Gide qui écrit le roman du roman avec “Les Faux-Monnayeurs”.

Trois américains vont jouer un rôle important dans cette prise de conscience : Dashiell Hammet (et sa focalisation purement externe, ne décrire que des comportements qu’il faut déchiffrer), Dos Passos (simultanéisme du “42° parallèle”) et surtout Faulkner (où une voix parle qui n’est ni le romancier, ni un personnage, “Lumière d’août”, “Sanctuaire”, “Tandis que j’agonise”).

Il ne faut surtout pas parler d’influences ! Le terme de “Synchronicité” (emprunté à Jung) est bien plus exact. Des évènements littéraires et artistiques se produisent au même moment comme s’ils entraient en résonnance, obéissaient à la fameuse “loi des séries”.

Ainsi au XIX° siècle, l’invention de la photographie et surtout sa diffusion devraient provoquer la disparition de la peinture. Mais pas du tout ! Celle-ci évacue le sujet, s’interroge sur elle-même, s’oriente vers l’impressionnisme puis le cubisme puis l’abstraction.

Même évolution au XX° siècle, en musique avec le dodécaphonisme qui détruit la mélodie au sens classique du terme.

On pourrait trouver vers les années  1950 bien d’autres convergences : la ‘Pataphysique et son Oulipo (ouvroir de littérature potentielle : Boris Vian, Queneau et plus tard Pérec : “La vie, mode d’emploi”) mais aussi les philosophies existentielles, la psychanalyse, un air du temps marqué par le structuralisme (Levi-Strauss) et les relectures de Freud (Lacan) et Marx (Althusser).

 

(3) Les maîtres et leurs thèmes.

Roger(1995) Le premier est incontestablement Nathalie Sarraute. Dès 1939, donc bien longtemps avant tout le monde,  avec “Tropismes” elle, crée sans le savoir ni le vouloir, le” nouveau roman”. En botanique un “tropisme” est une force qui oriente des plantes comme le tournesol vers la lumière. Par analogie, Nathalie Sarraute décrit les mouvements de l’âme les plus ténus, ces tropismes psychiques auxquels nous ne prêtons pas attention et qui pourtant jouent un rôle fondamental dans nos relations sociales. Il s’agit très souvent d’appétits sordides masqués par le langage. En 1953 “Martereau” analyse la désintégration d’un personnage. En 1959 “Le Planétarium” décrit la jungle sociale comme un système solaire. La même année Nathalie Sarraute publie “L’Ere du Soupçon” où elle étudie comment romancier et lecteur se sont suspectés mutuellement. Le roman doit cesser d’être une description des êtres pour devenir une interrogation sur l’Etre. D’où le dédain vis-à-vis d’un personnage qui a tout perdu, y compris “ses vêtements, son corps, son visage, et, ce bien plus précieux entre tous, son caractère qui n’appartenait qu’à lui, et souvent jusqu’à son nom.”

Le second maître est Alain Robbe-Grillet. Dans “Les gommes” (1953) un agent spécial va plus loin qu’Œdipe-roi puisqu’il enquête sur un crime qu’il va commettre. Dans “Le Voyeur” (1955) on ne sait si le personnage central est un témoin, un complice ou le criminel. Dans “La Jalousie” (1957) un jaloux enregistre et mesure des indices déformés par la passion. Robbe-Grillet procède par générateurs (faits, objets) qui débloquent des “séries” combinables : “Chez moi c’est la structure qui produit le sens.” Et aussi “J’écris pour savoir pourquoi j’écris.”  Il lança les mots-clés du “Nouveau Roman” : “écriture sans alibi, sans épaisseur et sans profondeur… promotion  du visuel”. Pour lui “l’homme regarde le monde et le monde ne lui rend pas son regard.” “Les choses sont là et elles ne sont rien d’autres que des choses limitées à soi”. Enfin “Le Nouveau Roman n’est pas une théorie, c’est une recherche.

Le troisième maître est Michel Butor qui après “Passage de Milan” (1954) et L’Emploi du Temps” (1956) rencontre le succès avec “La Modification” (1957) : un homme part pour Rome, décidé à refaire sa vie avec la maîtresse qui l’attend. Mais il découvre que c’est Rome qu’il aime à travers sa maîtresse. D’où la modification : arrivé à Rome, il reprend immédiatement le train pour Paris. La seconde personne du pluriel, constamment utilisée, semble attribuer au lecteur une modification qui échapperait au personnage de par la volonté du narrateur dont c’est pourtant l’histoire. “Degrés” (1960) va plus loin encore : un professeur décide de saisir à la fois la vie de chacun des trente et un élèves et des onze professeurs de sa classe de seconde, sachant qu’ils entretiennent à divers degrés des relations très différentes les uns avec les autres. Lecture difficile dont Butor décrit la méthode: “Au début, il y a une certaine grammaire à apprendre, on apprend à lire pendant les premières pages.” L’auteur attend donc un lecteur très actif.

Le dernier maître est Jean Ricardou. Il dégage le sens du Nouveau Roman à partir de 1973 (“Le nouveau roman” Seuil). Il en est à la fois le témoin et l’exécuteur testamentaire. Au colloque de Cerisy-la-Salle de 1971 sept écrivains se reconnurent sous ce titre : Michel Butor, Claude Ollier, Robert Pinget, Jean Ricardou, Alain Robbe-Grillet, Nathalie Sarraute et Claude Simon. Clin d’œil évident à la Pléiade de Ronsard…

 

(4) Et autour ? et après ?

Roger(1995) : Autour du nouveau roman gravitèrent d’autres écrivains profondément originaux comme Louis-René des Forêts “Le bavard” (1946), Vian, Pérec, J. M.J le Clézio ou Marguerite Duras.

Le cas de cette dernière est  singulier car elle n’appartient pas au nouveau roman mais elle en présente bien des caractéristiques et surtout elle était publiée par les éditions de Minuit. Or son directeur, Jérôme Lindon, aime choisir ce type de romanciers. à preuve la collection “double” où l’on trouve :

,           Michel Butor, “La modification”

Marguerite Duras, “Moderato cantabile”

Alain Robbe-Grillet, “La maison de rendez-vous”

Samuel Beckett, “ Molloy” (1951)

Claude Simon, “La route des Flandres” (1961)

Robert Pinget, “L’inquisitoire” (1962).

Mais bien sûrs seuls relèvent du nouveau roman ceux qui se reconnurent en lui lors du colloque de Cerisy (1971).

Tandis que Jean Ricardou poursuivait sa réflexion théorique (“Nouveaux problèmes du nouveau roman” (1978) les autres écrivains approfondissaient leur œuvre. Vers 1981 Nathalie Sarraute  publie des nouvelles-poèmes en prose sur le terrifiant pouvoir des mots (L’Usage de la parole”), Robert Pinget “L’Apocryphe”, Alain Robbe-Grillet “Djinn” (conte fantastique plein d’humour sur les jeans/djinns à partir des difficultés de la grammaire : gros succès aux Etats-Unis). Surtout Claude Simon obtient le prix Nobel pour l’ensemble de son œuvre et spécialement “Les Géorgiques” (1981).

Le Nouveau Roman n’existe plus en tant que tel mais il marque encore les romanciers contemporains… spécialement quand ils sont publiés aux éditions de Minuit. C’est le cas de Jean Echenoz : “L’équipée malaise” (1987) : voilà apparemment un récit d’aventures qui semble offrir un “romanesque de carton-pâte” mais des éléments ne collent pas. Bien vite on distingue un “constant brouillage , un porte-à-faux permanent” : l’équipée devient… malaise pour le lecteur et pourtant elle offre à ce dernier un vaste espace de liberté “qui se referme hélas, dès que le roman est terminé.” (Pierre Lepape)

 

(5) Roger (1995) : En conclusionet pêle-mêle notons ce qui pouvait – en le disant vite – caractériser  le Nouveau Roman : minutie extrême des descriptions, confusion des temps et des lieux, nouvelles relations spatio-temporelles, thème fréquent de l’errance, de l’investigation, de l’interrogatoire pouvant aller jusqu’au sadisme, thème de la suspicion généralisée dans un monde étrange et inhumain, roman devenu outil de réflexion sur le roman.

 

(6) Roger (2018-06) : Je reprends cette réflexion.  « Nouveau Roman » (Wikipédia)  est un article bien rédigé ce que j’écrivais en 1995. On s’y reportera avec profit. Le hasard m’a fait relire « Graal Flibuste » (1956 Minuit) de Robert Pinget puis 10×18 (1963) suivi de « Robert Pinget ou le Palimpseste » par Olivier de Magny. Celui-ci relève une phrase qui m’a également surpris : « « … Don écarte des boîtes aux lettres les mauvaises nouvelles » (p. 66) phrase étrange s’il en est. Voici ce que dit la 4° de couverture au sujet de « Graal Flibuste » : «  Ce livre, le quatrième de Pinget, occupe une place un peu à part dans l’œuvre de cet auteur. On y retrouve, bien sûr, les éléments constitutifs de l’univers si particulier de l’écrivain (et notamment l’irruption, ici et là, des personnages ou des lieux qui charpentent d’autres romans : le Chanchèze, Monsieur Songe, le roi Gnar, Crachon..) mais la singularité de ce livre tient à son aspect résolument picaresque : l’hommage ou la référence à Don Quichotte n’est pas loin, et certains passages peuvent rappeler des romans d’aventures à la Jules Verne. N’empêche, la singularité de Pinget, son souci de ne pas raconter une histoire à l’intrigue et au développement linéaires, sa volonté de ne pas  aboutir  se vérifient également avec Graal Flibuste, qui est d’abord prétexte à laisser l’écriture seule maîtresse du récit – la volonté de l’auteur s’absentant pour ainsi dire. Si l’humour et la poésie traversent ces aventures très toniques – et très divertissantes –, l’angoisse native qui verrouille parfois les textes de la même époque est ici comme submergée par la célérité des événements accumulés et entrechoqués. Ça n’est pas là la moindre originalité de ce livre qui, s’il s’apparente bien au roman, tient aussi du mauvais rêve éveillé et du délire savamment maîtrisé. » (François Boddaert).

Dans « Graal Flibuste » Robert Pinget muliplie les étrangetés : « Je n’ai jamais aimé le mystère que confortable. » (…) Je tiens à prévenir le lecteur, que ce livre à l’instar de qui le compose, diminue d’importance à mesure qu’il grossit, contrairement à l’usage. » etc.

 

Roger et Alii – Retorica – 1 840 mots – 11 500 caractères – 2018-06-22

 

 

Laisser un commentaire ?