07 ESS Rousseau – biographie – Lastic – 2017-06-04

A/ Biographie : Jean-Jacques Rousseau 1712 – 1778

  1. Il naît à Genève, ville protestante. Orphelin de mère, il est élevé par son père qui lui fait lire très tôt des romans et des ouvrages historiques. Mais, artisan horloger, qui dû quitter la haute ville pour la basse ville populaire, son père doit s’exiler à la suite d’une dispute avec un officier. L’enfant a dix ans. Avec ses camarades, il joue à la guerre civile (Genève fera sa Révolution en 1782). Bientôt mis en apprentissage (13 ans) et abruti intellectuellement, il commence à voler, à fuguer sans respecter la fermeture des portes de la ville.

1728 (16 ans). Fuyant vers la France, il est recueilli à Annecy par Mme de Warens, jeune femme convertie au catholicisme et qui le convertit à son tour. « Elle avait un air caressant, un regard très doux, un sourire angélique, une bouche à la mesure de la mienne, des cheveux cendrés d’une beauté peu commune. » Après de nouveaux vagabondages il revient près d’elle, « maman », à Chambéry (1732). Il reste neuf ans près d’elle lisant, herborisant, faisant de la musique, jusqu’au moment où elle prend un nouvel ami.

Précepteur à Lyon, il monde à Paris, fréquente des salons quoique causeur médiocre. Il se lie à une servante, Thérèse Le Vasseur, dont il aura cinq enfants, tous abandonnés. Il incrimine la misère, la société et cherche à les retrouver.

1750 Son « Discours sur les Sciences et les Arts » les accuse d’avoir corrompu l’homme. Il est célèbre mais logique avec ses principes, il continue à vivre pauvrement en copiant de la musique. 1755 Son « Discours sur l’origine de l’Inégalité » affirme qu’elle vient de la propriété : la thèse effraie et ses ennuis commencent.

Lié aux philosophes, il se brouille avec Voltaire qui est favorable au luxe, avec Diderot quand Rousseau condamne le théâtre et avec tous car ils jugent son déisme excessif. 1761 « La Nouvelle Héloïse » propose une réforme des mœurs dans un roman par lettres. 1762 « Emile ou de l’éducation » propose une réforme de l’éducation et « Le Contrat social » une réforme des institutions qui fonde la démocratie.

Persécuté souvent et quelquefois croyant l’être, il se réfugie chez des protecteurs successifs. Il justifie sa conduite dans « Les Confessions » (1765 – 1770). Il ne trouve de repos que dans la nature : « Rêveries du promeneur solitaire » (1776 – 1778). Il est l’objet d’un culte grandissant. Il meurt la même année que Voltaire (1778).

 

416 mots, 2 400 caractères. Feuille a5 rédigée vers 1980 et accompagnée de la lettre au comte de Lastic.

Roger (2017-06-04) : Cette fiche peut être facilement lue, relue et prolongée en classe. Wikipédia fournit des compléments nombreux et intéressants qu’on peut consulter en classe même. Il faut rendre un vibrant hommage à cette encyclopédie coopérative en constante amélioration. Microsoft avait tentée une entreprise similaire avec le projet Encarta. Echec.

 

B/ J.J. Rousseau Lettre au comte de Lastic (20.12.1754) Correspondance, lettre 349. Voir « Confessions » livre 8. Jean-Jacques et Thérèse Le Vasseur (Voir « Marie-Thérèse Le Vasseur » Wikipédia) sont installés depuis 1750 au 4ème étage de l’hôtel de Languedoc, rue de Grenelle, Saint-Honoré, chez Fabri, maître-tailleur. La mère de Thérèse, ses enfants et son mari presque octogénaire, sont installés au 6ème. Le vieillard craint sa femme qui le fera mettre à l’Hôtel-Dieu quand il deviendra trop encombrant. Jean-Jacques dicte à Mme Le Vasseur les pages qu’il médite pendant ses insomnies. Mais il lui reproche d’être sournoise : « Madame Le Vasseur ne manquait pas d’esprit, c’est-à-dire d’adresse, elle se piquait même de politesse et d’airs du grand monde ; mais elle avait un patelinage mystérieux qui m’était insupportable, donnant d’assez mauvais conseils à sa fille, cherchant à la rendre dissimulée avec moi. » Il la comble « de soins, de petits cadeaux » mais elle restera « la seule cause de peine » dans ces 6 – 7 ans de bonheur. Il a 42 ans. Il est célèbre pour son « Discours sur les Sciences et les Arts ». Il a terminé depuis juin son « Discours sur l’Inégalité » qu’il va publier en 1755. Cette lettre écrite pour Madame Le Vasseur n’a peut-être jamais été envoyée sur les conseils de madame d’Epinay, amie et protectrice de Rousseau. Des copies ont probablement circulé avec prudence. Le destinataire n’était pas n’importe qui. Le comte de Lastic (1729 – 1794) était capitaine de cavalerie en 1754. Il se maria en 1755. Il fit ensuite une belle carrière militaire, y compris sous la Révolution car il était favorable aux idées nouvelles. (voir « Famille de Lastic » Wikipédia). La lettre le dit marié en décembre 1754. Mais Wikipédia affirme : « Il s’est marié le 3 avril 1755 avec Anne Charron de Ménars, âgée de 17 ans, dame d’honneur de madame Victoire » Il a alors 26 ans. La lettre parle de « Madame votre épouse » Petit mystère donc sauf si la lettre est, par exemple, du 20 décembre 1755.

 

Paris, 20 décembre 1754

A Monsieur le Comte de Lastic,

Sans avoir l’honneur, Monsieur, d’être connu de vous, j’espère qu’ayant à vous offrir des excuses et de l’argent, ma lettre ne saurait être mal reçue.

J’apprends que Mademoiselle Cléry a envoyé de Blois un panier à une bonne vieille femme, nommée Madame Levasseur et si pauvre qu’elle demeure chez moi ; que ce panier contenait, entre autres choses, un pot de vingt livres de beurre ; que le tout est parvenu (je ne sais comment), dans votre cuisine ; que la bonne vieille l’ayant appris, a eu la simplicité de vous envoyer sa fille avec la lettre d’avis, vous redemander son beurre ou le prix (qu’il a coûté) ; et qu’après vous être moqués d’elle, selon l’usage, vous et Madame votre épouse, vous avez pour toute réponse ordonné à vos gens de la chasser.

J’ai tâché de consoler la bonne femme affligée en lui expliquant les règles du grand monde et de la grande éducation ; je lui ai prouvé que ce ne serait pas la peine d’avoir des serviteurs s’ils ne servaient à chasser le pauvre, quand il vient réclamer son bien ; et, en lui montrant combien justice et humanité sont des mots de roturier, je lui ai bien fait comprendre à la fin qu’elle est trop honorée qu’un comte ait mangé son beurre.

Elle me charge donc, Monsieur, de vous témoigner sa reconnaissance de l’honneur que vous lui avez fait, son regret de l’importunité qu’elle vous a causée, et le désir qu’elle aurait que son beurre vous eût paru bon ; que si par hasard il vous en a coûté quelque chose pour le port du paquet à elle adressée, elle vous offre de le rembourser comme il est juste. Je n’attends là-dessus que vos ordres pour exécuter ses intentions et vous supplie d’agréer les sentiments avec lesquels j’ai l’honneur d’être…

Jean-Jacques Rousseau

 

« En un commentaire composé de cette lettre, vous montrerez comment le ton employé permet à Rousseau d’exprimer ses sentiments et sa passion de la justice. » Je n’ai pas retenu cet énoncé.

L’étude se présente sous la forme d’une explication de texte qui pourrait devenir un commentaire composé. L’explication suit le fil du texte. Le commentaire composé dégage une thématique. Les deux démarches sont contradictoires mais peuvent devenir complémentaires. Pour la technique voir :

http://www.retorica.fr/Retorica/07-ess-segalen-immemoriaux-communion/

 

C/ Explication. Ce texte de 317 mots est construit en 6 parties et trois thèmes : MM milieux, mœurs, CC : comportements, conflits, NL : narrateur – lecteur

  1. Introduction. Offre d’excuses et d’argent (2 lignes). MM : début difficile : écart des classes sociales. Le destinataire est un inconnu d’où recours à l’énigme : Je ne vous connais pas mais je vous offre… CC : début énigmatique « excuses », « argent », préparation de 5 et 6. Début inquiétant « ne saurait être » : conditionnel et non futur. NL : sécheresse du « Monsieur » : omission du titre ; colère du rythme rapide : 4-2-6 / 2-6-3-4. Insolence : on vous offre de l’argent.
  2. 1° partie. Le pot de beurre parvient dans la maison du comte. (4 lignes) MM : Cadeau important, 10 kg de beurre salé plus « autres choses », esprit charitable de Mlle de Cléry et situation difficile de Mme Le Vasseur. Panier envoyé à une auberge et détourné « je ne sais comment » : un valet indélicat peut-être. CC : Mlle de Cléry est, elle, une aristocrate charitable. Mme Le Vasseur est présentée sous son meilleur jour : pauvre mais digne « bonne vieille » : simplicité et âge la rendent respectable. Jean-Jacques n’insiste pas sur son propre esprit charitable. NL : Parler de Mlle de Cléry c’est insister, par contraste sur la dureté du comte. Mme Le Vasseur et Jean-Jacques sont présentés sous leur meilleur jour. Rousseau ne condamne pas les aristocrates mais les mauvaises gens. Le comte devrait rougir d’en faire partie.
  3. Thérèse vient réclamer le pot de beurre : on la reçoit d’une manière insultante. (4 lignes) : MM : « l’ayant appris » : par la lettre, rapide enquête près de l’aubergiste, « selon l’usage » : il y a de bons et de mauvais aristocrates mais le système social permet les dénis de justice et tous les excès ; il est donc mauvais en soi. CC : on devine une scène odieuse. Le comte et son épouse ont jugé que par sa pauvreté Thérèse ne pouvait pas se défendre. Ils couvrent leurs gens : les moqueries, le refus de répondre, la mise à la porte sans ménagement. NL : reprise intentionnelle de « bonne vieille » et « simplicité » : mise en valeur du comportement indélicat. La colère se traduit par le rythme « et qu’après 3-6/4/8-3-4-8-3/ de la chasser 4 ». La période s’achève volontairement sur ce verbe ignominieux.
  4. 2° partie : argumentation en forme de récit : les pauvres sont honorés d’être exploités par les puissants (6 lignes). MM : inversion ironique des rôles : « les gens », les valets, ne sont pas là pour servir les maîtres mais pour s’en prendre aux pauvres, pratique courante alors. L’ironie reste le seul moyen de se venger : un tribunal donnerait raison au comte. Cf Beaumarchais « Le Mariage de Figaro ». CC : « je lui ai prouvé » : Jean-Jacques entre en scène en avocat du comte. La scène réelle est évidemment tout à l’opposé. La famille a cherché le moyen de se venger : faute du beurre, reste l’honneur. La rapprochement « comte » et « beurre » est trivial donc insultant. NL : Ironie un peu lourde. Rousseau n’a pas l’ironie de Voltaire, il le sait et le regrette. Mais cette lettre, destinée à être diffusée, fait très mal : « justice », « humanité » : mots roturiers opposés aux mots aristocrates. Généralisation abusive mais compréhensible. On imagine une scène de comédie.
  5. Mme Le Vasseur témoigne donc sa reconnaissance (3 lignes). MM : « reconnaissance », « regret de l’importunité » : formules normales quand il s’agit d’un bienfait, grande politesse, courante alors. CC : scène comique par le décalage entre ce qui s’est passé et ce que Jean-Jacques présente : écart social accentué par la servilité imaginée. NL : rythme ternaire « reconnaissance – honneur » / « regret – importunité » / « désir que… beurre – bon » : chute triviale encore et jeu de sonorités /be-bon/
  6. Conclusion : elle offre de rembourser les frais. (4 lignes). MM : « port du paquet » : c’était le destinataire qui payait le port. Tout ce passage manifeste une déférence qui serait normale s’il s’agissait de remercier un bienfaiteur. CC : comiquement Jean-Jacques et Mme Le Vasseur feignent d’être unis dans une démarche absurde : la situation sociale prêtée au comte exige qu’il n’ait rien à payer. Or ses gens ont réglé le port. NL : « comme il est juste » illustration des rapports « justice – force » (Pascal). Ironie du monde totalement inversé. But : humilier l’aristocrate indélicat, le frapper dans son honneur.

Conclusions de l’étude :

Construction : variante du plan le plus simple en rhétorique : exorde – narratio – confirmatio – péroraison… mais ironie : on prétend ne rien revendiquer mais offrir.

MM : milieux et mœurs. Milieux complexes : l’aristocratie est faite de bonnes et de méchantes personnes mais le système permet ces injustices. Les domestiques imitent leurs maîtres et à l’occasion s’en prennent aux pauvres. Ils estiment qu’ils sont au-dessus d’eux. Aperçu rapide sur le transport des colis.

CC : Comportements, conflits. Personnages secondaires : bonté de Mlle de Cléry, humiliation de Thérèse, servilité des valets. Mais les premiers rôles sont tenus par le comte et sa femme que l’on voit agir (2 lignes). On imagine leur colère s’ils lisaient cette lettre… qu’ils n’ont pas reçue. Rousseau et Mme Le Vasseur feignent une comédie de la servilité qui masque mal leur fureur.

NL : narrateur, lecteur. Rousseau, redresseur de torts, n’aide pas Mme Le Vasseur à écrire sa lettre (elle en est bien incapable) mais mais l’écrit lui-même avec le poids d’un nom qui commence à être connu. L’ironie est un peu lourde et systématique. Mais elle porte près des lecteurs d’hier et d’aujourd’hui.

 

Roger et Alii – Retorica – 2 210 mots – 12 900 caractères – 2017-06-04

 

 

 

Laisser un commentaire ?