07 ESS Rousseau – Confessions – Je sentis avant de penser – 1990

Je sentis avant de penser : c’est le sort commun de l’humanité. Je l’éprouvai plus qu’un autre. J’ignore ce que je fis jusqu’à cinq ou six ans ; je ne sais comment j’ appris à lire ; je ne me souviens que de mes premières lectures et de leur effet sur moi : c’est le temps d’où je date sans interruption la conscience de moi-même. Ma mère avait laissé des romans. Nous nous mîmes à les lire après souper mon père et moi. Il n’était question d’abord que de m’exercer à la lecture par des livres amusants ; mais bientôt l’intérêt devint si vif, que nous lisions tour à tour sans relâche et passions les nuits à cette occupation. Nous ne pouvions jamais quitter qu’à la fin du volume. Quelquefois mon père, entendant le matin les hirondelles, disait tout honteux : allons nous coucher; je suis plus enfant que toi.

En peu de temps j’acquis, par cette dangereuse méthode, non seulement une extrême facilité à lire et à m’entendre, mais une intelligence unique à mon âge sur les passions. Je n’avais aucune idée des choses que tous les sentiments m’étaient déjà connus. Je n’avais rien conçu, j’avais tout senti. Ces émotions confuses que j’éprouvais coup sur coup n’altéraient point la raison que je n’avais pas encore; mais elles m’en formèrent une d’une autre trempe, et me donnèrent de la vie humaine des notions bizarres et romanesques, dont l’expérience et la réflexion n’ont jamais bien pu me guérir. (…)

(247 mots)

Suite du texte. « Les romans finirent avec l’été de 1719. L’hiver suivant, ce fut autre chose. La bibliothèque de ma mère épuisée, on eut recours à la portion de celle de son père qui nous était échue. Heureusement, il s’y trouva de bons livres ; et cela ne pouvait guère être autrement, cette bibliothèque ayant été formée par un ministre, à la vérité, et savant même, car c’était la mode alors, mais homme de goût et d’esprit. L’Histoire de l’Eglise et de L’Empire, par Le sueur; Le Discours de Bossuet sur l’Histoire universelle ; les Hommes illustres  de Plutarque; l’Histoire de Venise  par Nani ; les Métamorphoses  d’Ovide ; La Bruyère ; les Mondes  de Fontenelle; ses Dialogues des morts, et quelques tomes de Molière, furent transportés dans le cabinet de mon père, et je les lui lisais tous les jours, durant son travail, j’y pris un goût rare et peut-être unique à cet âge. »

(399 mots au total)

Jean-Jacques Rousseau, Les Confessions, extrait du livre I

Commentaire composé des 247 premiers mots – correction – sgdg (sans garantie du gouvernement !)

Code : 0 = introduction(s) et 9 = conclusion(s)

 

  1. Introduction Rousseau écrit « Les Confessions » vers 1770. Né en 1712, il a donc environ 60 ans. Il écrit pour se justifier et pour s’expliquer avec les autres, avec lui-même. La page que nous allons étudier se situe quand Jean-Jacques a entre 5 et 7 ans (1717-1719). Sa mère est morte à sa naissance, il vit avec son père. Je vais étudier le climat familial, les rapports entre le père et le fils et enfin comment l’auteur vieillissant juge l’effet des lectures inadaptées sur l’en- fant qu’il était.

 

  1. Le climat familial est assez singulier.
  2. L’enfant n’a pas de souvenirs : le début du texte abonde en formules négatives (« j’ignore », »je ne sais comment », »je ne me souviens »). La vie courante (occupations, repas) est totalement occultée. Elle ne figure que comme points de repère (« après le souper », « le matin »).
  3. Cette vie familiale est profondément marquée par l’absence de la mère. « Ma mère avait laissé des romans. Nous nous mîmes à les lire »: on devine que pour le père, c’est un lien avec la morte. Pour le fils, c’est la découverte d’un univers affectif de substitution qui le marque profondément puisque la moitié du texte lui est consacré.
  4. Ces lectures bouleversent la vie familiale au point d’en inverser le cours : très souvent le père et le fils passent la nuit à lire : ils entendent « le matin les hirondelles ». Ils vont se coucher : en somme ils dorment le jour et vivent la nuit.
  5. Cette famille est donc profondément perturbée : inversion de la vie courante, affectivités profondément perturbée chez les deux personnages,

 

  1. Les rapports entre le père et le fils sont intéressants à étudier.
  2. Le père a un souci réel de l’éducation de son fils : l’enfant est doué. Il sait déjà lire (comment ? il ne s’en souvient pas). Il suffit de l' »exercer à la lecture par des livres amusants. Ils lisent « tour à tour » donc à haute voix, pratique courante au XVIII°s.
  3. Mais le souci pédagogique du père semble se limiter là. Il est probable qu’il pourvoit aux besoins élémentaires de l’enfant (le nourri,l’habiller,le coucher) mais ceci n’apparaît pas : vision tronquée de l’enfance ?
  4. En tout cas le père se reproche un comportement irresponsable. L’enfant est frappé par son attitude (« tout honteux ») et ses paroles (« je suis plus enfant que toi »). Il déplore une inversion des rôles où l’enfant est en fait abandonné à lui-même.
  5. Amour mutuel ou plutôt solitudes de deux êtres perdus dans la même fascination du romanesque ? On penche plutôt pour la seconde hypothèse car le père est presque aussi absent du texte qu’il l’était de la vie du fils, si l’on en croit ce dernier, à travers cet extrait.
  6. Le père et le fils sont donc unis dans la même manie mais le père remplit bien mal ses devoirs. Il veut bien faire mais donne à un enfant déjà perturbé des lectures encore plus perturbantes.

 

  1. Et c’est bien ce que regrette amèrement Rousseau.
  2. Au départ il nous dit qu’il était normal : « Je sentis avant de penser », »sort commun de l’humanité ». Sa sensibilité était supérieure à la moyenne mais l’anecdote du premier paragraphe prépare l’analyse sévère du second.
  3. 55 ans après, Rouseau parle de « dangereuse méthode » : il connaît tout des « passions » (comprendre l’amour) alors qu’il ne les a pas encore éprouvées. Il résume ceci en une formule frappante : « Je n’avais rien conçu, j’avais tout senti » où « rien » s’oppose à « tout ».
  4. Une longue dernière phrase explique avec précision l’étendue des dégâts. Avant l’âge de raison (7 ans) il acquiert une formation totalement imaginaire. Il a sur la « vie humaine » des « notions bizarres et romanesques » : il a vécu sa vie comme un roman et on devine bien des désillusions. Il en reste marqué (« l’expérience et la réflexion n’ont jamais bien pu me guérir »).

39 En somme son père a fait de Jean-Jacques un être anormalement sensible, une sorte de détraqué affectif qui n’a jamais bien compris la différence entre la vie et les rêves romanesques.

 

  1. Conclusion On admire la manière dont Rousseau rejette sur son père ses propres responsabilités dans la conduite de sa vie affective. Mais son analyse recèle un fond de vérité : le désarroi moral dans lequel les a laissés la mort de la mère, la faiblesse du père malgré ses bonnes intentions en matière d’éducation, ces lectures de romans à l’eau de rose, tout cela explique un autre jugement paradoxal de Rousseau: « Je hais les livres, ils n’apprennent qu’à parler de ce qu’on ne sait pas».

Roger et Alii – Retorica – 1 200 mots – 7 000 caractères – 2017-06-04

 

 

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