07 ESS Segalen Immémoriaux communion

07 ESS Ségalen Immémoriaux (1907) chap V communion

― « Voici le repas préparé », dit Noté. Haamanihi ne vit point autre chose que des fruits de uru [arbre à pain] maladroitement rôtis, et, dans des vases transparents, qu’il savait fragiles, une boisson rouge semblable, pour ses vertus excitantes, au áva piritané. Il enveloppa les maigres offrandes d’un regard commisérateur : ― « Est-ce là tout le repas du dieu ? » La foule s’agitait en ricanant. Des murmures dépités grondèrent. On ne pouvait croire à une telle misère, ou bien à une telle avarice ! Haamanihi, de nouveau, s’offrit à suppléer à cette indigence qu’il sentait compromettre fort le prestige étranger. Noté s’irrita :

― « Qu’avons-nous besoin de nourriture grossière et de remplir nos entrailles, comme vous dites, nous auxquels le mets de l’esprit est réservé ! » Puis, debout au milieu des autres, il prit en ses mains le fruit de uru, changea sa figure, leva les paupières et considéra le toit du faré. — Etait-ce la coutume des inspirés dans son pays ? Enfin il prononça :

― « Iésu prit du pain, et après avoir rendu grâces, il le rompit et le donna aux disciples en disant : Prenez, mangez, ceci est mon corps. Il prit ensuite une coupe, et après avoir rendu grâces il la leur donna en disant : Buvez ceci tous, car ceci est mon sang, le sang de l’alliance qui est répandu… »

― « E aha ra ! » interrompit le grand-prêtre qui tressaillit d’envie : Voilà donc le rite ! Voilà donc aussi le mot à dire pour rassasier l’attente de la foule. Ces maigres offrandes n’étaient point le repas du dieu, mais au contraire le simulacre de ce dieu, et peut-être… l’atua lui-même, offert à l’homme afin de lui communiquer des forces divines ! Le vieillard Téaé s’était changé en arbre, jadis, pour apaiser la faim dans l’île : le dieu Piri- tané se changeait en fruit et en boisson rouge pour aider à ses disciples : quoi de plus artificieux ! Haamanihi tourna vers les impatients un visage émerveillé, et désignant les hommes à peaux blêmes : ― « Ceux-là vont manger leur dieu ! » Tout aussitôt, il réclama sa part du festin.

(370 mots)

 

Introduction. « Immémoriaux » 1 / peuples qui sont restés les mêmes depuis des temps immémoriaux 2/ peuples légers qui à la suite de la colonisation n’ont pas su garder leur mémoire. Victor Segalen les aide en recueillant les récits tahitiens à la fois sur place et dans les relations de voyageurs comme Bougainville, Cook et Gauguin.

Extrait étudié « Voici le repas préparé… sa part du festin. »

Construction

Préparation

(1) préparation de la messe, pain et vin (44 mots)

(2) commisération et dépit des Tahitiens (30 mots)

(3) misère ou avarice ? Haamanihi veut sauver le prestige des étrangers (33 mots)

La messe

(4) Noté s’irrite : les chrétiens ont besoin du « met de l’esprit » (33 mots)

(5) Noté se prépare au sacrifice, lève les yeux au ciel (41 mots)

(6) « Ceci est mon corps », ceci est mon sang, transsubstantiation (62 mots)

Admiration de Haamanihi

(7) Voilà donc le rite ! le grand prêtre l’envie (33 mots)

(8) Ces maigres offrandes sont le dieu lui-même offert à l’homme (33 mots)

(9) Comme Téaé le dieu des Blancs se sacrifie. Quel art ! (39 mots)

Haamanihi veut en profiter.

(10) Haamanihi l’explique aux Tahitiens et réclame sa part (34 mots)

 

Thèmes :

Le choc de deux civilisations (CC)

Noté et Haamanihi (NH)

Narrateur, style et attitude (NSA)

Actualisation (ACT)

 

Etude de détail :

 

(1) Préparation de la messe, pain et vin

« Voici le repas préparé », dit Noté. Haamanihi ne vit point autre chose que des fruits de uru [arbre à pain] maladroitement rôtis, et, dans des vases transparents, qu’il savait fragiles, une boisson rouge semblable, pour ses vertus excitantes, au áva piritané (44mots)

Préparation de la messe, pain et vin. CC : « repas » : Noté essaie de s’expliquer mais terme maladroit car il ne s’agit pas d’un repas, « fruits de uru » équivalent du pain. NH : Noté prêtre européen, Haamanihi grand prêtre tahitien favorable aux Européens car il en attend du pouvoir (NSA) : écrit en français mais pensé comme un Tahitien : mots du cru « boisson » le vin des étrangers (« ava piritané ») ACT : le vocabulaire nous dépayse mais c’est la condition nécessaire pour comprendre l’autre, l’étranger.

(2) Commisération et dépit des Tahitiens.

Il enveloppa les maigres offrandes d’un regard commisérateur : « Est-ce là tout le repas du dieu ? » La foule s’agitait en ricanant. Des murmures dépités grondèrent. (30 mots)

Commisération et dépit des Tahitiens. CC : les offrandes habituelles sont des victimes humaines, d’où incompréhension, mépris et peur : et si le dieu n’était pas satisfait ? NH : le prêtre dédaigne de s’expliquer, le Tahitien qui a le sens de la grandeur est inquiet : son prestige propre est en jeu. NSA : le regard se fait extérieur car « commisérateur », « dépités » sont des jugements du narrateur attribués aux acteurs. ACT : comprendre une civilisation c’est en admettre la logique et donc admettre leur propre incompréhension.

 

(3) Misère ou avarice ? Haamanihi veut sauver le prestige des étrangers

On ne pouvait croire à une telle misère, ou bien à une telle avarice ! Haamanihi, de nou- veau, s’offrit à suppléer à cette indigence qu’il sentait compromettre fort le prestige étranger. (33 mots)

Misère ou avarice ? Haamanihi veut sauver le prestige des étrangers. CC : la foule et son chefs sont désorientés « misère » ou « avarice » dans ce cas c’est un blasphème, d’où la réaction du chef NH : le « prestige étranger » est aussi le sien puisqu’il les protège ; ne pas mécontenter les dieux : il rétablit la situation. NSA : le passage au discours indirect libre permet de comprendre la réaction du Tahitien, puis style indirect pour « je m’offre… » ACT : on est récompensé de cette attitude de compréhension par l’humour : simplicité évangélique devenue « indigence ».

(4) Noté s’irrite : les chrétiens ont besoin du « met de l’esprit ».

Noté s’irrita :

« Qu’avons-nous besoin de nourriture grossière et de remplir nos entrailles, comme vous dites, nous auxquels le mets de l’esprit est réservé ! » (33 mots)

Noté s’irrite : les chrétiens ont besoin du « met de l’esprit ». CC : Les Tahitiens aiment les festins, la joie de vivre ; celle-ci apparaît comme matérialiste pour les Européens, les purs. NH : « nourriture grossière », « entrailles » : traduit le mépris ; opposition aux « mets de l’esprit » : sentiment de supériorité. NSA : le discours direct met en valeur la suffisance du prêtre. Le narrateur ne juge pas mais donne à juger : critique. ACT : enfermé dans son rôle de prêtre qui le rend odieux. Noté nous renvoie à notre propre statut d’Européen nanti.

(5) Noté se prépare au sacrifice, lève les yeux au ciel.

Puis, debout au milieu des autres, il prit en ses mains le fruit de uru, changea sa figure, leva les paupières et considéra le toit du faré. — Etait-ce la coutume des inspirés dans son pays ? Enfin il prononça : (41 mots)

Noté se prépare au sacrifice, lève les yeux au ciel. CC : Les Tahitiens ne comprennent rien à cette méditation qui précède lé consécration mais ils essaient : « Etait-ce » NH : Noté devient grave (« changea sa figure »), lève les yeux au ciel mais ne regarde pas le toit ! NSA : ellipse importante d’une partie de la messe ; on arrive à l’élévation. Humour par décalage action – réflexions. ACT : effet de choc sur un catholique pratiquant ; les gestes les plus courants sont brusquement remis en question.

(6) « Ceci est mon corps, ceci est mon sang » : transsubstantiation.

« Iésu prit du pain, et après avoir rendu grâces, il le rompit et le donna aux disciples en disant : Prenez, mangez, ceci est mon corps. Il prit ensuite une coupe, et après avoir rendu grâces il la leur donna en disant : Buvez ceci tous, car ceci est mon sang, le sang de l’alliance qui est répandu… » (62 mots)

« Ceci est mon corps, ceci est mon sang » : transsubstantiation. CC : les Tahitiens vont prendre au pied de la lettre les paroles de Jésus : ils sont plus sensibles au mystère que les Européens. NH : Noté doit normalement parler en latin : il faut donc admettre que quelqu’un traduit pour les Tahitiens. NSA : le retour aux paroles bien connues des catholiques est destiné à créer un choc ; or Segalen est breton et il le prépare. ACT : si le lecteur est catholique il est amené à réexaminer le sens profond des mots qui lui sont familiers.

7) Voilà donc le rite ! le grand-prêtre l’envie

. « E aha ra ! » interrompit le grand-prêtre qui tressaillit d’envie : Voilà donc le rite ! Voilà donc aussi le mot à dire pour rassasier l’attente de la foule. (33 mots)

Voilà donc le rite ! le grand-prêtre l’envie CC : le sacré exige le respect des rites : lieu, temps, objets, paroles : alors l’effet magique se produit ; admiration. NH : l’attention extrême de Haamanihi est récompensée d’où son explosion d’envie ; chef lucide, il pense à la foule. NSA : le narrateur de place à nouveau du côté des Tahitiens mais ce déplacement crée un effet humoristique. ACT : Le catholique pense que sa religion est « vraie » et « supérieure » aux autres. Or ici, il la voit jugée par les autres.

(8) Ces maigres offrandes sont le dieu lui-même offert à l’homme

Ces maigres offrandes n’étaient point le repas du dieu, mais au contraire le simulacre de ce dieu, et peut-être… l’atua lui-même, offert à l’homme afin de lui communiquer des forces divines ! (33 mots)

Ces maigres offrandes sont le dieu lui-même offert à l’homme. CC : ataa : le dieu. La familiarité avec leurs propres dieux permet aux Tahitiens de n’être pas dépaysés. NH : Intelligence de Haamanihi : raisonnement en trois étapes et admiration devant l’ingéniosité chrétienne. NSA : discours indirect libre : on pénètre dans la pensée du Tahitien, « simulacre » : mot important, mène à la révélation. ACT : des civilisations apparemment très lointaines peuvent se comprendre. Le Tahitien saisit la transsubstantiation.

 

(9) Comme Téaé, le dieu des blancs se sacrifie. Quel art !

Le vieillard Téaé s’était changé en arbre, jadis, pour apaiser la faim dans l’île : le dieu Piri- tané se changeait en fruit et en boisson rouge pour aider à ses disciples : quoi de plus artificieux ! (39 mots)

 Comme Téaé, le dieu des blancs se sacrifie. Quel art ! CC : « dieu Piritané » dieu des Blancs, rapprochement des mythologies, point de contact intéressant. NH : esprit très ouvert du Tahitien, « artificieux » rusé, mot laudatif ; tolérant, il admire le mythe. NSA : le narrateur en lui prêtant cette analyse comparative lui donne l’avantage, point de vue critique. ACT : les comparaisons de croyances introduisent la relativité et la réflexion critique des luttes religieuses.

(10) Haamanihi l’explique aux Tahitiens et réclame sa part.

  1. Haamanihi tourna vers les impatients un visage émerveillé, et désignant les hommes à peaux blêmes : « Ceux-là vont manger leur dieu ! » Tout aussitôt, il réclama sa part du festin. (34 mots)

Haamanihi l’explique aux Tahitiens et réclame sa part. CC : « manger leur dieu » : le christianisme est une théophagie ! attente de la foule, la tension monte. NH : rapide et pédagogue Haamanihi explique au peuple ce qui se passe ; actif, rusé, il voit le parti à en tirer. NSA : « hommes à peaux blêmes » : périphrase expressive, rapidité de la syntaxe et passage au passé simple, surprise. ACT : malentendu qui fait sourire : n’étant pas baptisés, ils ne peuvent communier ; difficulté de communiquer.

 

Conclusions Le choc de deux civilisations. Les Tahitiens veulent comprendre passionnément ce qui se passe ; ils sont déçus par un sacrifice trop modeste pour eux mais ils apparaissent plus ouverts, plus tolérants, plus compréhensifs. Noté et Haamanihi. Noté veut célébrer la messe dans la dignité : explications brèves et méprisantes. Haamanihi, vif, actif, comprend vite la signification de la messe et le parti à en tirer. Narrateur, style et attitude. Les narrateur joue habilement des oppositions imparfait / passé simple et des passages discours direct / indirect /indirect libre pour nous faire pénétrer avec humour dans la mentalité tahitienne. Actualisation : Comprendre l’autre c’est d’abord faire preuve d’humour vis-à-vis de sa propre civilisation. Il y a alors sympathie, des points de contact mais rapidement la difficulté de communiquer réapparaît.

 

La suite du texte est très décevante pour les Tahitiens. Car après la messe, il ne se passe strictement rien ! Du coup ils prennent peur… et s’empressent d’offrir à leurs dieux un sacrifice humain.

 

Roger et Alii

Retorica

2 200 mots, 12 500 caractères, 130 Ko, 2016-07-24

 

 

 

 

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