07B EUR Histoire antisémitisme 2004-03

1. On excusera un long détour par l’antisémitisme pour arriver à la tentation barbare de l’indifférence qui marque notre Europe contemporaine. “L’Encyclopédie” (1751 – 1772) de Diderot et d’Alembert, reprend les arguments d’un grand écrivain anglais, Addison, pour définir la situation des juifs européens :

… Ils sont devenus les instruments par le moyen desquels les nations les plus éloignées peuvent converser et correspondre ensemble. Il en est d’eux comme des chevilles et des clous qu’on emploie dans un grand édifice et qui sont nécessaires pour en joindre toutes les parties.” (art. “Juifs”)

2. Quatre antisémitismes vont converger au XVIIIème siècle : religieux (les juifs ont tué Dieu), athée (les juifs ont inventé Dieu), économique (les juifs entravent le commerce des chrétiens) politique (les juifs sont responsables des difficultés du royaume). Tout cela semblait plaider en faveur de leur sévère confinement dans des ghettos (dont celui de Venise était le prototype), lieux insalubres par la densité d’une population misérable.

3. Pourtant en cette fin du XVIII° siècle, l’émancipation des juifs, c’est-à-dire leur libération, semble en bonne voie. Elle est d’abord l’œuvre des notables juifs qui savent échapper aux servitudes du ghetto, par leur intelligence et leur richesse. Les plus célèbres d’entre eux sont appelés “juifs de cour” car les princes d’Europe leur confiaient volontiers l’administration des finances publiques et celle de leurs biens propres. Deux noms célèbres sont à retenir, d’abord celui de Joseph Süss Oppenheimer (1698 – 1738) qui fit une immense fortune tout en servant son maître le duc de Bade-Wurtemberg. Léon Feuchtwanger a conté cette destinée étrange dans un livre passionnant “Le juif Süss”. La propagande nazie en a tiré un film évidemment antisémite. Le second nom est celui de Meyer Amschel Rothschild (1763 – 1812). Il servit avec fidélité l’électeur de Hesse mais, plus prudent que Joseph Süss, il sut fonder une véritable dynastie devenue presque mythique (“riche comme Rothschild”). Les juifs pauvres, la majorité, appréhendent l’émancipation qui les jetteraient dans un monde hostile : le ghetto est aussi une protection.

4. Cette émancipation est inévitable. Les juifs étaient exclus des corporations. Mais ceci se retournait contre les commerçants chrétiens comme le montre l’histoire suivante. En 1735, la corporation des maquignons du Languedoc refusait d’importer des chevaux d’autres provinces, de manière à faire monter les prix et gagner le maximum d’argent avec le minimum d’efforts. Ne faisant pas partie de cette corporation et n’ayant donc pas de comptes à lui rendre, des marchands juifs firent venir des chevaux de Poitou et d’Auvergne : les prix baissèrent, les acheteurs se frottèrent les mains et les maquignons durent devenir un peu plus antisémites… Cette histoire se répétait de nombreuses fois : on comprit qu’il fallait au contraire intégrer ces dangereux concurrents afin de pouvoir les contrôler. Ainsi l’intérêt commercial bien compris et les idées généreuses des philosophes touchant à la liberté et à l’égalité rendaient nécessaire l’émancipation des juifs, tout au moins en France.

5. Les philosophes en attendaient l’assimilation des juifs. Beaucoup de juifs y étaient prêts et se convertissaient en masse au protestantisme, notamment en Allemagne. A leurs yeux cette assimilation était sans retour et ils ne songeaient même pas à devenir des “marranes” comme l’avaient été les juifs sépharades avant d’arriver à Anvers ou Amsterdam où ils reprirent leur personnalité juive. Mais les quatre antisémitismes restent sourdement à l’œuvre. Les antisémismes économique et politique sont les plus dangereux et les responsables des communautés en ont parfaitement conscience. A l’est de l’Europe les pogroms se développent. Il faut y faire face par une action caritative soutenue. Le baron Hirsch, le “Moïse des Amériques” mène une action parallèle à celle de la famille Rothschild. Cette activité n’échappe pas aux antisémites russes qui veulent anéantir le peuple juif et pour cela multiplier les pogroms. Ils utilisent l’arme de la désinformation en créant et diffusant les “Protocoles des Sages de Sion”. L’activité caritative soutenue d’un Rothschild ou d’un Hirsch devient, sous leur plume malveillante, la volonté de dominer le monde. Les Protocoles connaissent une diffusion prodigieuse jusqu’aux Etats-Unis. L’antisémitisme y cantonnait les juifs dans les milieux très déconsidérés de la boxe et du cinéma. Henri Ford lui-même fait bon accueil aux Protocoles avant d’en percevoir la fausseté, la nocivité et de faire amende honorable. Progressivement les juifs prennent toute leur place dans la société américaine.

6. La nocivité des Protocoles vient d’une désinformation totale qui fait dire à Hitler “Les Protocoles sont faux mais ce qu’ils disent est vrai”. Les antisémites utilisent les Protocoles comme une arme politique qui détourne l’attention des peuples des difficultés réelles vers des difficultés imaginaires. Ainsi que l’écrit Charles Maurras : “Tout paraît impossible ou affreusement difficile sans cette providence de l’antisémitisme. Par elle tout s’arrange, s’aplanit et se simplifie. Si l’on n’était pas antisémite par volonté patriotique, on le deviendrait par simple sentiment de l’opportunité.” (L’Action française, 28 mars 1911). Il en résulte que les difficultés des nations antisémites ne peuvent que s’accroître et les mener à leur perte. Etre antisémite porte toujours malheur.

7. C’est ce qui s’est passé pour l’Europe quand elle a nourri, accepté et diffusé l’antisémitisme nazi. C’est ce qui s’est passé et se passe encore pour le monde musulman qui accepte avec ferveur les illusions des Protocoles et n’arrive pas à comprendre ses propres difficultés, précisément parce qu’il se donne un bouc émissaire fantasmé.

8. Il faut dire un mot des nihilistes allemands. Ceux-ci, dans l’entre-deux guerres, méprisaient et haïssaient les Lumières, le Romantisme, la bourgeoisie et le communisme. Ils refusaient “un petit monde où chacun aurait son petit plaisir le jour et son petit plaisir la nuit« . Ils restaient marqués par Nietzsche mais ils n’avaient pas d’autre philosophe, pas même Heidegger, pour les sortir de cette impasse. Il ne leur restait que l’action, le courage guerrier, « le courage par lui-même » du nazisme qu’ils rejoignirent. Le courage peut-être, le meurtre sûrement. Avec ce grand manteau d’indifférence qui s’abattit sur l’Europe et dont le ghetto de Varsovie reste un des lieux emblématiques.

9. La scène se passe au printemps 1943. Les habitants du ghetto de Varsovie (430.000 personnes recensées en 1941) ont été, en grande partie déportés et massacrés à Treblinka. Le ghetto brûle : on en voit les flammes de tout Varsovie. Les combats de rue font rage. La liquidation du ghetto est décidée pour le 19 avril 1943, jour de la Pâque juive. L’insurrection du ghetto prendra fin à la mi-mai, au lance-flammes. Pendant ce temps, juste derrière le mur du ghetto, place Krasinski, il y avait une fête foraine et un manège. Le poète Czeslaw Milosz décrit dans Campo dei Fiori le contraste saisissant de la scène

A Varsovie près d’un manège,

Par un beau soir de printemps,

Aux sons d’une allègre musique ;

Les salves venant du ghetto

Se perdaient dans la mélodie

Et les couples s’envolaient

Lancés haut dans le ciel serein.

Le vent des maisons incendiées

Apportaient de sombres lambeaux,

Ils attrapaient en l’air des cendres

Ceux qui allaient au manège.

Et les robes des filles volaient

Au vent des maisons incendiées,

Et les gens riaient heureux

Ce beau dimanche de Varsovie.

(Poèmes 1934 – 1982)

10. Certains ont dit qu’il s’agissait d’une invention du poète. Mais le philosophe Leszek Kolakowski était jeune garçon à l’époque et confirme la scène, place Krasinski : “Je me rendais tous les jours au centre-ville, et je me souviens de ce manège, installé tout près du ghetto en flammes. On entendait les déflagrations, le vent soulevait des lambeaux de papiers ou de vêtements qui parfois brûlaient encore, les gens sur le manège en jouaient – ils arrivaient quelquefois à en attraper un bout – tout cela dans une atmosphère d’insouciance. Pareilles choses m’impressionnaient terriblement.” (in L’autre Europe n° 5, 1985).

Varsovie n’était pas que cela. Milosz reconnaît que le plus grand héroïsme coexistait avec la plus grande veulerie. “Je ne veux donc pas en faire un poème accusateur, précisera-t-il. Il traduit simplement un réflexe d’humanité au début de 1943.” Mais “Campo dei Fiori” reste l’un des poèmes les plus saisissants écrits sur l’indifférence.

Adolf Rudnicki, dans une nouvelle intitulée “La Pâque” (1945) en dit un peu plus. Surpris par la résistance du ghetto, les Allemands installèrent leurs canons place Krasinski. Les Pâques chrétiennes tombaient à la fin avril. A peine les mots : “Allez en paix, la messe est achevée, alléluia” étaient-ils prononcés que la foule sortant des églises, “l’âme encore brûlante, bruissante de printemps, des fleurs fraîches à la main, accourait vers le mur, au spectacle.” […] “Les habitants des maisons mitoyennes voyaient comment – là-bas, derrière le mur – des gens à demi-fous bondissaient hors des caves et comme des lézards rampaient d’étage en étage, plus haut encore. […] Lorsque le feu commençait à leur lécher les jambes, le mari confiait l’enfant à sa femme, tous trois se donnaient un dernier baiser, puis ils sautaient, la femme d’abord avec le petit, l’homme ensuite.” Ainsi “les gens dégringolaient comme des noix, dans l’enfer de la mort et l’enfer de l’indifférence.” (Adolf Rudnicki, “Les Fenêtres d’or et autres récits”, Gallimard, Folio, 1979)

11. Revenant sur l’attitude de Varsovie envers le ghetto, Czeslaw Milosz note en 1945 : “Ces balançoires remplies de rire qui montaient et descendaient dans la fumée du ghetto en places, tout près, n’était absolument pas une manifestation d’antisémitisme, c’était une manifestation d’indifférence envers la vie du prochain, une indifférence qui empêchait même d’incliner la tête devant le malheur, de rentrer chez soi et de consacrer ne fût-ce qu’une heure de silence à ceux qui mouraient et qu’on ne pouvait pas aider.”

Cette indifférence européenne a marqué encore les tragédies du nettoyage ethnique des années 90 pratiqué par les Serbes en Bosnie et au Kosovo. Il faut y ajouter le drame de la Tchéchénie.

(d’après Alexandra Laignel-Lavastine “Esprits d’Europe…” Calmann-Lévy, 2005 p.81 à 90)

12. L’écrivain hongrois, Imre Kertész auteur d’“Étre sans destin” (1998) et Prix Nobel 2002 a connu le nazisme puis le communisme. Ces deux mémoires sont profondément liées car il n’a “pu concevoir Auschwitz qu’à travers l’expérience vécue du totalitarisme qui a suivi.” Or à l’ère stalinienne, la Shoah a été “virtuellement enfouie dans le trou noir orwellien de l’Histoire.” Le prix Nobel 2002 est accueilli dans son pays avec une certaine gêne. Il écrivait en 1997 “...pour qu’un juif soit accepté comme Hongrois, il doit répondre à certaines exigences qui, pour être bref, conduisent à la négation de soi.” L’Europe doit regarder en face son terrible double passé, le nazisme et le communisme pour en tirer la leçon (d’après Alexandra Laignel-Lavastine “Imre Kertéz et la mémoire de l’Europe”, le Monde, 12/10/2002).

13. Zygmunt Bauman, figure majeure de la sociologie contemporaine, analyse dans “Modernité et Holocauste” (en anglais, 1989) ce qu’il appelle “notre expérience européenne commune”. Comment expliquer que des individus normaux aient pu, dans le nazisme et dans le communisme, se transformer à grande échelle en criminels de bureau ? Il pense que c’est la modernité, voire même le processus même de civilisation, via la primauté d’une logique instrumentale et bureaucratique, qui en est en partie en cause. Cette logique est toujours à l’œuvre. Le triomphe de la raison sur la violence est une illusion quand elle évacue la responsabilité morale. La Shoah n’était pas une folie passagère. Pas plus que les crimes de Staline. Le production sociale de l’indifférence morale exige, selon Bauman, l’idéal de “l’honneur du fonctionnaire” (Max Weber. “L’honneur du fonctionnaire réside dans sa capacité à exécuter consciencieusement les ordres des autorités supérieures, exactement comme si l’ordre donné était en parfaite harmonie avec sa propre conception”.) Le plus haute vertu commente Bauman se confond désormais avec “la légitimation de presque toutes les règles internes de l’organisation en lieu et place de la conscience personnelle.” Dès lors, “la moralité revient simplement à être un bon ouvrier ou un bon expert, à la fois efficace et diligent.” On est dans l’invisibilité morale.

14. La tolérance au mal et à l’injustice sociale est décrite par le psychanalyste Christophe Dejours dans “Souffrance en France”. Le héros de notre temps serait celui qui parvient à ne plus jamais se poser la question de savoir en quoi sa responsabilité personnelle est engagée dans le malheur d’autrui. Pour Bauman la logique génocidaire peut se développer si elle ne trouve aucun obstacle sur sa route. Il faut pour lui veiller sur la pluralité du monde humain et affirmer le primat de l’éthique.

(d’après Alexandra Laignel-Lavastine “Esprits d’Europe” p. 317 – 326 puis p.332 – 334)

15. En commentant un crime particulièrement odieux commis par le “gang des barbares” de Youssef Fofana un psychanalyste, Jacques Lévine tirait la leçon profonde d’autres faits-divers :

Ce qu’il nous faut comprendre au travers de ce qui paraît incompréhensible, c’est que l’inhumain est en train, une fois de plus, de devenir une valeur. La considération est même liée à une surenchère en matière de cynisme, sadisme et atrocité. Qu’il s’agisse du Rwanda, du Kosovo, de la Tchétchénie, les massacres qui s’y sont produits ont été la mise en œuvre de scénarios de tueries, inspirés du nazisme et de pratiques de cruauté qui étaient courantes, au Moyen Age et dans l’antiquité. Ce à quoi nous assistons aujourd’hui, dans la banalité du quotidien, c’est à la prolifération de l’idée  que c’est par sa capacité à semer la terreur, que l’homme tire l’essentiel de sa valeur.

Si bien que ce que nous avons sous les yeux, c’est le spectacle d’une criminalité d’un nouveau type. Ce n’est plus la criminalité qui sélectionnait ses moyens. Nous entrons dans l’ère de la  criminalité chaotique pour qui tous les moyens sont bons.

Les fascismes ne meurent pas parce qu’on arrête ou fusille leurs dirigeants. Ce qu’ils ont secrété ne cesse pas pour autant de prospérer. Cette sécrétion a un double aspect : c’est une modification de la structure du Moi. Le Moi qui a pour fonction d’être un arbitre entre le ça et le surmoi devient l’allié inconditionnel du ça et celui qui se moque du surmoi traditionnel. Du même coup, il devient l’artisan de la glorification de la criminalité en tant qu’œuvre d’art.

Des mesures répressives peuvent-elles juguler cette nouvelle déviance ? Elles sont, au plus haut point, nécessaires mais ce à quoi il faut également s’attaquer, c’est à ce qui s’est formé entre temps : ce modèle de vie que véhicule la  mémoire collective de la barbarie.

Les médias, les institutions et chacun d’entre nous, nous avons un énorme travail à faire pour  dénoncer cette résurgence récurrente, la rendre intelligible, la punir, et faire des propositions pour l’éradiquer.”

Roger et alii

Retorica

(15.400 caractères)

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