09 FRA communautés – dialogue – 1992

Dans les années 1990 la petite association montalbanaise « Non Violence 82 » avait lancé un « Dialogue entre communautés » qui dura quelques mois. Voici le compte-rendu du 6 janvier 1992. Il reste à mon avis d’une actualité profonde. Roger.

 

(1) Cette fois, avec les huit présents, toutes les grandes familles spirituelles étaient représentées. Réunion très intéressante à plus d’un titre. Nous sommes désormais une vingtaine de personnes. Si vous ne pouvez venir, vous pouvez envoyer vos réactions, vos réflexions, même brèves. Elles seront les bienvenues. Songez aussi que les frais de secrétariat s’alourdissent et qu’actuellement ce sont les présents qui financent les envois. Merci.

 

(2) La réunion commence par une évocation de la conférence de Jeanne-Hélène et Pierre Patrick Kaltenbach, venus présenter à Montauban le 8 novembre dernier leur ouvrage : « La France, une chance pour l’Islam ». Je relève, d’après mes notes, quelques idées de cette conférence.

(3) Les Français ne sont pas racistes mais bougons. Ils n’ont jamais émigré mais accueilli beaucoup d’immigrants (123 nationalités sont représentés sur notre sol). Il y a des problèmes et il faut les dire sans en avoir peur. Face à des islamistes qui voudraient importer telle quelle la charia en France il faut dire qu’ « on ne peut pas revendiquer des droits quand on refuse le droit ». Il faut proclamer « l’égalité des droits dans la différence des comportements ». La valeur fondamentale c’est la laïcité et celle-ci repose sur la dignité de la femme. Or les pays musulmans (1 milliard de croyants dont 180 millions d’arabes) ont adopté des législations différentes : la polygamie et la répudiation est interdite en Tunisie, l’Indonésie connaît l’égalité de l’homme et de la femme. La France a eu tort en 1981 de signer avec le Maroc un accord admettant la répudiation de la femme. Autre erreur : naturaliser des polygames.

 

(4) Il faut comprendre la cohérence du droit musulman : la fille répudiée retourne chez son frère ou son père où elle est hébergée sans rien faire. Mais en France, une musulmane répudiée se retrouverait à la rue, sans appui et sans ressources. C’est pourquoi il faut concevoir une « charia bien tempérée ». L’Islam peut s’adapter aux pays d’accueil où il est minoritaire.

(5) Les Kaltenbach jugent que le discours multiculturel a fait beaucoup de mal en confondant des éléments sur lesquels on ne peut transiger (le code civil français) et d’autres parfaitement légitimes (le droit de prier que garantit la laïcité). Quelques formules-choc : « L’étranger ce n’est pas une culture mais une question ». « Le mariage n’est pas fait pour produire de l’amour mais du droit qui protège les faibles » (ceci sur le concubinage).Les Kaltenbach sont juristes et protestants et à ce double titre très sensibles, en pays catholique, aux droits et aux devoirs des minorités religieuses.

 

(6) L’échange de vues met en valeur la cohésion de la famille musulmane, son souci de s’intégrer en gardant les traditions face à des familles qui en tendance à perdre leurs points de référence et à trop céder à une société trop matérialiste (par un désir sans frein de consommation).

 

(7) Autre point de réflexion : le mariage. Muhammad vivait dans une société où par suite des guerres tribales beaucoup de femmes, par faute d’hommes, restaient seules. D’où la polygamie que règlent les hadiths du Prophète : pas plus de quatre femmes à qui il faut assurer dans une stricte égalité affection et subsistance. Même souci dans la civilisation chinoise qui connaît aussi la polygamie. Dès que l’équilibre numérique entre hommes et femmes est rétabli la polygamie n’a plus de raison d’être.

 

(8) L’échange s’oriente vers le problème de l’inceste, vécu douloureusement par les familles. Les assistantes sociales sont quelquefois confrontées à des situations difficiles. Universelle, la prohibition de l’inceste s’explique par deux raisons : éviter une consanguinité dont les conséquences sont terribles (handicapés profonds) mais aussi nécessité économique de l’exogamie. Un primitif de Nouvelle-Guinée disait à l’ethnologue Margaret Mead « Si j’épouse ma sœur, alors je deviens mon propre beau-frère, j’irai seul à la chasse, je ne ramènerai pas de gibier et nous mourrons de faim ». Mais chez les Egyptiens et les Incas, l’inceste existait au sommet de la hiérarchie sociale. Elle s’estimait d’essence surnaturelle, ce qui était confirmer l’interdiction pour la majorité, leurs sujets.

 

(9) On est loin de ces considérations dans l’inceste contemporain où un père, qui n’a pas su dominer ses pulsions, abuse de sa ou ses fille(s). Le traduire en justice aboutit à l’éclatement de la cellule familiale et de la fratrie, les uns défendant le père et les autres l’accusant. Trop souvent la justice veut punir alors qu’il serait plus simple d’éloigner la fille pour éviter le scandale. On songe plus à punir qu’à porter remède.

 

(10) On réagit souvent en fonction de l’opposition Bien/Mal: « C’est bien, c’est mal ; j’ai raison, il a tort ; c’est vrai, c’est faux… » Quand survient un grand malheur per- sonnel, on trouve cela injuste et l’on cherche un coupable. Certains s’en prennent à Dieu et perdent la foi. Le bouddhisme ne raisonne pas ainsi. Il ne se pose pas le problème du Mal mais celui de la souffrance : en quoi consiste-elle ? quelle est son origine ? comment y mettre fin ? quelle voie emprunter pour y arriver? Ce sont les Quatre Nobles Vérités. Trop souvent le comportement religieux repose sur le ta- bou : « Tu ne feras pas ceci ou cela », dès lors l’épanouissement est difficile. Alors qu’il faudrait jouer sur des préceptes positifs : « Je ne fais pas ceci ou cela parce que c’est interdit mais parce que j’y trouve une occasion de développement personnel et d’amour ». Sinon, la libération de l’individu se fait aux dépens des autres. On dit alors, « vivez votre vie ! libérez-vous ! » Et les gens se retrouvent en grande difficulté personnelle : comment orienter sa vie ?

 

(11) Le moi, l’ego s’enfonce alors dans ses difficultés. La notion de « péché » existe moins en Orient que la notion d’enchaînement des effets et des causes, auquel il faut être constamment attentif. Lanza del Vasto, l’apôtre français de la non-violence disait : « Saisis-toi dans le geste » et imagine ce qu’il entraîne… Or le moi, la personnalité, nous y tenons mais ce n’est qu’un masque (personna = masque), notre vrai moi est derrière ce masque. Comment se contrôler ? comment se défaire de l’agressivité ? ce n’est pas un hasard si pour les jeunes, ce qui compte, c’est d’être « cool », maître de soi… Une affaire récente de crime provoqué par la passion a remis en lumière ce problème : il y avait-il préméditation ou pas ? Le responsable était rempli de haine et pensait que, ce matin-là, s’il avait parlé avec quelqu’un rien ne se serait passé… On peut penser que cela se serait passé de toute manière, un peu plus tard simplement. Mais en retenant la préméditation le tribunal a retenu une responsabilité que l’inculpé pouvait donc assumer. Leçon : ma colère m’appartient, j’en suis responsable et je dois pouvoir la contrôler.

 

(12) Contrôle de soi. C’est la valeur que souhaitent développer les jeunes qui jugent en profondeur notre société. Car la consommation, la saturation du matériel, c’est justement l’absence de contrôle de soi. Bouddha était riche, François de Sales aussi : ils choisissent la pauvreté. Abraham aussi était très riche mais il n’était pas esclave de ses richesses. On retrouve la même vertu de dépouillement intérieur dans l’Islam, d’où le rôle fondamental de l’aumône (qui fait partie des cinq piliers, des obligations fondamentales). Et l’aumône, c’est plus que faire l’aumône, c’est assurer en fin de compte une juste répartition des richesses pour que tout le monde, un peu libéré des soucis quotidiens, puisse penser à autre chose, à Dieu, à son propre développement intérieur En se dépouillant (au moins moralement de ses biens par un usage juste) on se défait de son ego.Il semble qu’aux Etats-Unis un mouvement se dessine contre la civilisation de la consommation: les gens achètent moins, non tant par baisse du pouvoir d’achat, que par lassitude et souci de se recentrer sur soi : effets de causes lointaines (hippies..) ?

 

(13) L’échange de vues s’achève, à propos d’Abraham, sur l’opposition historique entre Juifs et Musulmans. Islam signifie « soumission » et Judaïsme « rendre grâce » (Juda: que Dieu soit loué, à ne pas confondre avec Judas Iscariote). Il y a, dans l’Islam, une volonté de conversion. D’où vient-elle et que signifie-t-elle ? L’Islam, comme « soumission à Dieu » s’en prend aux Infidèles, c’est-à-dire à ceux qui n’ont pas été fidèles à leurs devoirs. C’est ce que reprochait le Prophète aux Juifs et aux Chrétiens de Médine. Rappeler à autrui le respect de ses propres valeurs fondamentales est tout-à-fait normal. Mais ceci doit être réciproque et aboutir finalement à ce que chacun balaie devant sa porte. C’est un effort collectif de l’humanité entière. Il inclut tout le monde, y compris les esprits purement laïques. La vérité est une mais elle prend des aspects multiples.

 

(14) En ce domaine Ma Ananda Moyî propose une ligne de conduite. Cette grande mystique indienne se sentait à l’aise aussi bien dans l’hindouisme, dans le bouddhisme, le christianisme que dans l’islam. Non par syncrétisme mais parce qu’elle prenait les choses de plus haut. Chaque religion a tendance à vouloir se conduire d’une manière impérialiste. Elle disait : « Si le christianisme revendique une position spéciale et se situe « à part » de toutes les autres religions, il rompt avec elles. Nous reconnaissons Jésus-Christ mais dans le cadre de l’unité de toutes les religions. Lui-même est au-dessus de toute distinction. (…) Lorsque vous avancez sur un chemin, en d’autres termes lorsque vous adhérez à une religion particulière, foi ou croyance que vous considérez comme distincte de toutes les autres et opposées à elles, il vous faut avant tout parvenir à la perfection prescrite par son fondateur, alors, ce qui est au-delà, se révèlera de lui-même à vous. »

 

(15) Dans le fil de cette réflexion je vous propose de lire et de méditer un article du rabbin Josy Eisenberg « Dieu n’est pas un chef de guerre », paru dans Le Monde du 6 fé- vrier 1991. Il n’est pas facile à lire. Aussi, pourrons- nous en dégager les grandes lignes la prochaine fois.

 

ETAT DE LA SEBILLE : 143 frs – 133 frs (dernier envoi) + 153 frs produit de la sébille lors de la dernière réunion = 163 frs.

 

Roger (2017-12-25) : La réunion du 3 février n’eut pas lieu. Manifestement l’essentiel avait été dit et transcrit. Ma vie professionnelle s’était alourdie. D’un commun accord nous avons arrêté les frais à tous les points de vue. Je ne savais pas alors que ce travail effectué nous servirait 25 ans plus tard mais je pouvais m’en douter. Car rien ne se perd de ce qui est écrit. Encore faut-il qu’il soit écrit. Grande leçon d’hygiène mentale.

 

Roger et Alii – Retorica – 1 860 mots – 11 200 caractères – 2017-12-25

 

 

PROCHAINE REUNION : LUNDI 3 MARS, 17 HEURES

ANCIEN COLLEGE, SALLE 210.

 

L’animateur : Roger FAVRY 525 rue Garrel 82000 MONTAUBAN

Tel : 63 03 48 13

.W#03<

 

Laisser un commentaire ?