09 FRA laïcité Montesquieu tolérance 2016 08

J’ai longtemps classé « laïcité » dans la section 26 RELigion. Puis je me suis avisé que le terme était plus à sa place en section 23 POLitique. Mais finalement cette notion me paraît propre à la France. D’où le choix final de 09 France.

Roger

 

Montesquieu ne connaît pas le mot « laïcité » dont le sens moderne n’apparaît qu’en 1871 (voir « Laïcité » Wikipédia) avec l’idée d’une égalité des Eglises face à l’Etat. Il connaît par contre la « tolérance » où une religion dominante et souvent d’Etat « tolère » les autres qui sont donc des « religions tolérées ». La lettre persane 86 définit clairement sa position.

 

  1. Montesquieu Lettres persanes, lettre 86

(…)

« On remarque que ceux qui vivent dans des religions tolérées, se rendent ordinairement plus utiles à leur patrie que ceux qui vivent dans la religion dominante ; parce que, éloignés des honneurs, ne pouvant se distinguer que par leur opulence et leur richesses, ils sont portés à en acquérir par leur travail, et à embrasser les emplois de la société les plus pénibles. 

D’ailleurs, comme toutes les religions contiennent des préceptes utiles à la société, il est bon qu’elles soient observées avec zèle. Or qu’y a-t-il de plus capable d’animer ce zèle que leur multiplicité? 

Ce sont des rivales qui ne se pardonnent rien. La jalousie descend jusque aux particuliers : chacun se tient sur ces gardes, et craint de faire des choses qui déshonoreraient son parti, et l’exposeraient aux mépris et aux censures impardonnables du parti contraire. 

Aussi a-t-on toujours remarqué qu’une secte nouvelle introduite dans un Etat était le moyen le plus sûr pour corriger les abus de l’ancienne. 

On a beau dire qu’il n’est pas dans l’intérêt du prince de souffrir plusieurs religions dans son Etat. Quand toutes les sectes du monde viendraient s’y rassembler, cela ne lui porterait aucun préjudice; parce qu’il n’y en a aucune qui ne prescrive l’obéissance et ne prêche la soumission.

J’avoue que les histoires sont remplies de guerres de religion: mais qu’on y prenne bien garde, ce n’est point la multiplicité des religions qui a produit ces guerres, c’est l’esprit d’intolérance qui animait celle qui se croyait la dominante. 

C’est cet esprit de prosélytisme, que les Juifs ont pris aux Egyptiens, et qui d’eux est passé, comme une maladie épidémique et populaire, aux mahométans et aux chrétiens. 

C’est enfin cet esprit de vertige, dont les progrès ne peuvent être regardés que comme une éclipse entière de la raison humaine. 

Car enfin, quand il n’y aurait pas de l’inhumanité à affliger la conscience des autres, quand il n’en résulterait aucun des mauvais effets qui en germent à milliers, il faudrait être fou pour s’en aviser. Celui qui veut me faire changer de religion ne le fait sans doute que parce qu’il ne changerait pas la sienne quand on voudrait l’y forcer: il trouve donc étrange que je ne fasse pas une chose qu’il ferait lui-même, peut-être pour l’empire du monde. » 

 

  1. Montesquieu De l’esprit des lois 

« Sur le caractère de la religion chrétienne et celui de la mahométane, on doit, sans autre examen, embrasser l’une et rejeter l’autre : car il nous est bien plus évident qu’une religion doit adoucir les mœurs des hommes, qu’il ne l’est qu’une religion soit vraie. C’est un malheur pour la nature humaine lorsque la religion est donnée par un conquérant. La religion mahométane, qui ne parle que de glaive, agit encore sur les hommes avec cet esprit destructeur qui l’a fondée. »

De l’esprit des lois (1748), Montesquieu, éd. Firmin Didot, 1870, p. 407

 

  1. Claire-Marie (30 avr 2015) Mais la laïcité n’est pas la tolérance. La tolérance que définit Montesquieu est à l’origine historique et philosophique du principe de laïcité. C’est une attitude éthique et politique (par l’instauration d’un régime de tolérance) mais pas un principe juridique, ce qui est le cas de la laïcité.

La laïcité n’est pas la tolérance même si elles se croisent et se rencontrent.

Du point de vue moral : le terme possède une dimension péjorative : c’est un effort fait pour supporter ce qu’on désapprouve ou blâme. (je tolère sa présence, signifie que je la « souffre », que je la « supporte »). Tolérer  c’est renoncer à supprimer ce qu’on ne peut empêcher. Par exemple, par la force des choses, il nous faut tolérer le luthérien à nos côtés, après l’Edit de Nantes.

Le terme possède aussi une dimension positive  (16ème, 17ème, 18ème) : C’est le refus de la violence qui résulte de l’intolérance comme incapacité à supporter l’autre : par voie de conséquence, la tolérance, devient une vertu morale. Elle réside dans une acceptation de la diversité humaine (Montesquieu, Voltaire, Diderot, Rousseau), des croyances, des options quelles qu’elles soient. La tolérance est alors la vertu de reconnaître l’autre dans sa singularité et sa différence. Elle s’érige sur fond d’humilité : il nous faut être tolérant, car la vérité nous échappe, du moins dans certains champs.

Elle fut défendue par VOLTAIRE, notamment :

« Qu’est-ce que la tolérance? c’est l’apanage de l’humanité. Nous sommes tous pétris de faiblesses et d’erreurs ; pardonnons-nous réciproquement nos sottises, c’est la première loi de la nature » Voltaire, Traité sur la tolérance.

Nul ne peut prétendre détenir la vérité alors qu’il ne fait que CROIRE : cette conscience de la faillibilité doit inciter à la modestie, au respect d’autrui, quelles que soient les réserves que suscite en moi sa croyance.

La tolérance est ainsi un noble effort à poursuivre, alors même que notre Etat et notre société sont laïques : effort pour mieux rencontrer la diversité humaine, les croyances, les actes qui nous sont inconnus ou étrangers ; effort dans la relation interpersonnelle pour vivre plus fraternellement. Mais dans ce sens, elle est indépendante de la laïcité : nous pouvons vivre dans une société laïque intolérante ou une société non laïque tolérante.

Dans sa dimension d’ouverture à la différence, la tolérance ne peut être totale, car toutes les différences ne se valent pas : il y a de l’intolérable au nom de valeurs éthiques sur lesquelles les hommes ont à se mettre d’accord car elle ne vont pas de soi. C’est le cas par exemple du respect de la vie humaine.

Du point de vue politique, la tolérance est un mode d’organisation de la co-existence des libertés dans une association politique.

Dans un régime de tolérance (qu’il y ait ou non religion d’Etat), le fait d’avoir une religion est une norme sociale dont il est possible mais mal vu de s’excepter : les cultes différents sont admis, les incroyants sont tolérés mais leur statut moral est déprécié (on s’abstient bien sûr de toute persécution)

Il y a bien séparation des autorités civiles  et des autorités spirituelles : l’incroyance est possible et admise mais le lien fédérateur entre les hommes écarte la croyance.

Les hommes s’assemblent et pensent leur vivre ensemble en se référant à l’existence d’une transcendance. Il n’y a pas que des transcendances religieuses ou spirituelles. Debray, ou Barthes, montrent que la transcendance peut être sans divin, ou plutôt que la transcendance peut être divine ou non.

(extrait d’un document de formation élaboré en équipe dans l’académie de Grenoble, dans le cadre de la Grande Mobilisation pour les Valeurs de la République).

(pb d’ affichage, je ne peux pas compter les mots. Temps 15 mn de réécriture)

 

  1. Roger (30 avril) : Je suis d’accord avec le contenu.

J’ai compté 576 mots (c’est la longueur d’une petite dissertation). Rédaction : 10 mn, cela ne donne pas le temps de vraiment réfléchir. J’ai d’autres repères. Quand je rédige un 200mots il me faut deux heures de rédaction. Pierre Sanglier a un élève Pierre A. à qui il faut quatre heures pour rédiger un 200mots. C’est un détenu, bon élève et qui approche la soixantaine.

Il me semble que nous vivons actuellement en France, ici et maintenant, dans un régime de laïcité intolérante, de laïcité conçue comme religion d’Etat.  Quelques exemples :

– Les jupes longues  seraient proscrites pour islamisme alors que la seule contrainte admissible est le visage découvert.

– Dans le cadre du regroupement de communes, consigne aurait été donnée de proscrire tous les noms de lieux en Saint-quelque chose pour ne pas choquer celles et ceux qui ne sont ni chrétiens, ni catholiques.

– Le « mariage pour tous » est une absurdité sémantique qui a révolté beaucoup de monde. Il fallait s’en tenir au « mariage homo » et même à l’union civile » proposée par Mariton, député UMP. Le « mariage pour tous » a déclenché la « manif pour tous » mais aussi des remarques acerbes, y compris chez des correspondants de Retorica : « Est-ce valable pour les animaux ? » m’a-t-on objecté. Et certains milieux musulmans en ont profité pour pousser leur avantage : « Puisqu’on autorise le mariage des homos, il faut officialiser en France la polygamie. »

– J’ai lu sous la plume de Vincent Peillon des déclarations absolument scandaleuses en faveur d’une laïcité de combat. Il n’est plus question de tolérance mais de lutter contre toutes les religions… sauf une ! Il est vrai que certaines municipalités socialistes ont fait les yeux doux aux musulmans pour gagner des voix et permettre ainsi l’élection de François Hollande, voix perdues avec le « mariage pour tous ».

 

  1. Piero (30 avr) : Bonjour à vous. Juste un mot.

On répète à loisir que certains instrumentalisent la religion, sous-entendant ainsi que la religion est au-dessus de tout soupçon, au-dessus de tout reproche. La religion c’est super, mais elle est détournée. La belle affaire. La religion elle-même est une instrumentalisation, une usurpation de pouvoir basée sur le mensonge, en tout cas sur des affirmations sans aucun fondement autres que des actes de foi (qui s’appuient souvent sur la peur, peur du châtiment, de la mort, de l’enfer etc.). Bref la religion et une des plus grandes sources d’aliénation (et quelles différences de nature entre Jésus, Mahomet, Moon, Raël etc. ?).

Et je suis toujours surpris de voir que des rebelles, même parmi les plus radicaux, des révolutionnaires, soucieux de liberté et de dés-aliénation, des résistants et des insoumis, sont, par ailleurs, capables d’accepter les pires sottises et de se soumettre aux injonctions de Livres de pacotilles, à des obligations arbitraires et à des principes parfois aussi sots que liberticides.

Pour moi, défendre la religion revient à mépriser l’Homme lui-même et, dans le fond, continuer à prétendre que « la grande masse du peuple ne se compose pas de philosophes, et, précisément pour elle, la foi est le seul fondement d’une façon de voir les choses et de prendre la vie méritant le nom de morale. […] Pour l’homme politique, ce qui entre en balance, quand il s’agit d’apprécier la valeur d’une religion, ce n’est pas le degré de vérité qu’elle peut atteindre, mais les services qu’elle rend à la société et qu’on ne peut attendre, jusqu’à présent du moins, d’aucune discipline la remplaçant. Aussi longtemps que ce vide n’aura pas été comblé, seuls des insensés peuvent vouloir détruire la religion » (Hitler, Mein Kampf, 1924)

 

  1. Roger (30 avril) Le mot  « religion »  est un fourre-tout.  En linguistique c’est un abstrait réel qui couvre bien des concrets réels, autant de concrets réels que de groupes sociaux ou de personnes. Il y a de grandes différences entre les croyants, chacun cherchant à atteindre l’invisible par ses moyens propres. De ce point de vue la figure ou plutôt la personne de Jésus propose un problème passionnant. Les « Livres de pacotille » ce sont toujours les Livres des autres. Je pense que cette manière de raisonner n’est pas correcte du point de vue de la rhétorique. Le point de vue d’Hitler est intéressant car il n’a pas cessé de payer ce qui correspond en Allemagne à notre denier du culte tout en voulant créer une nouvelle religion et en massacrant des croyants.

 

  1. Michel (1er mai) : Sans grand rapport avec ce thème précis, mais concernant LES RELIGIONS en général, voici une question que je me pose:

Une religion n’est-elle pas « condamnée » à être rigide et à refuser toute tolérance ? (ce qui constituerait une sorte de garantie d’authenticité). La « décadence » du catholicisme en Europe n’est-elle pas à mettre en rapport avec son abandon de ses marques les plus évidentes: utilisation du latin, ornements sacerdotaux, notion d’indulgences ; abandon relatif du culte des martyrs… N’est-ce pas cette trop grande « mollesse » qui expliquerait qu’en Amérique latine, en Afrique noire, ce sont plutôt les églises « à l’américaine » qui se développent? et l’Islam, dont l’évolution a du « retard » sur celle du christianisme, qui est resté plus strict sur ses fondements traditionnels, n’en est pas à un stade de « décadence » semblable ( la majorité des fidèles récite des prières en arabe ancien, sans les comprendre, comme il n’y a pas si longtemps, les fidèles catholiques récitaient les prières en latin sans les comprendre)

Simple réflexion sur les « causes de la grandeur d’une religion et de sa décadence », en provenance d’un ancien adepte…

 

  1. Roger (4 mai) : J’ai lu, je ne sais pas sous quelque plume, qu’une religion disparaît quand elle n’est plus utile à personne. Ce propos me paraît excessif : elle ne disparaît pas mais elle se transforme sous l’action de nouveaux croyants. Ainsi la religion gréco-latine n’a pas disparu mais a été récupérée par le christianisme. L’exemple limite est celui de sainte Brigitte, récupération d’une divinité celte appelée Brigit. Gargantua est aussi une divinité celtique (voir article sur le site retorica). Il n’y a pas de décadence du christianisme mais une forte progression un peu partout en Afrique, dans les pays arabes et en Chine. D’où les persécutions actuelles. Une religion triomphe quand elle répond aux besoins d’une population.

J’entendais ce matin, 4 mai 2015, sur France-Inter, Emmanuel Todd défendre comme un beau diable son livre « Qui est Charlie ? », mal compris à son avis notamment par sa consœur journaliste « machin » (comprendre Caroline) Fourest… Je note au passage cette remarque de bon sens : « Il faut prendre la religion au sérieux surtout quand elle disparaît ». Car quand elle disparaît ou semble disparaitre il faut savoir par quoi elle est remplacée. Et c’est cela qui inquiète Todd avec l’émergence d’un antisémitisme islamique qui réactive les Protocoles de Sages de Sion (voir site) et les accusations de meurtres rituels (voir un polar récent polonais « Un fond de vérité » de Sygmunt Miloszewski). (…)

 

Roger et Alii, Retorica, 2 400 mots, 14 500 caractères,

 

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