10 GEO frontières murs 2010 – 2017

 

 

   Cette étude sur les notions de frontières et de murs est conduite selon la méthode trampoline propre à Retorica. Des résumés d’origines diverses sont proposés à la réflexion de chacun.e. Roger 2017-09-08

 

(1) Depuis l’époque de la muraille de Chine (empereur Qin, 221 avant notre ère ) jusqu’à aujourd’hui, les frontières sont quelquefois doublées par des murs qui en sont la traduction matérielle. Alors que les frontières sont poreuses et permettent de part et d’autre une grande activité économique, culturelle et sociale, le mur stérilise ces échanges.

 

(2) Selon un dossier de la revue Books (2009_09) il y aurait dans le monde onze murs-frontières principaux :

 

  1. a)  six frontières civiles

– Ceuta et Mellila

– Frontière mexicaine

– Botswana – Zimbabwe

– Afrique du Sud – Zimbabwe-Lesotho

– Inde-Bangladesh

– Chine Corée du Nord

 

  1. b) cinq frontières militaires

– Sahara occidental

– Cachemire

– Frontière coréenne

– les murs israéliens

– Chypre

 

(3) Dans ce même numéro l’éditorial d’Olivier Postel-Vinay insiste sur le mur érigé par les Etats-Unis le long de la frontière mexicaine et sur celui construit par les Israéliens en Palestine : “Le premier est typique des murs destinés à séparer riches et pauvres. Le second, le plus connu, est moins atypique qu’on le dit. En ce qu’il est destiné à se protéger contre le terrorisme, il rappelle le mur du Cachemire. Par ailleurs, sa dimension politique en fait une sorte de mur de Berlin : il est un point de fixation des tensions entre deux mondes. Enfin, les murs américains et israéliens ont un point commun et ce n’est pas là le moins dérangeant : ils sont l’un et l’autre érigés par une démocratie, avec le soutien massif des électeurs.” (Olivier Postel-Vinay, revue Books, 2009-10)

 

(4) D’après Tzvetan Todorov et autres sources, revue Books 2009_10. La problématique du mur israélien n’est pas de même nature que le mur de Berlin tombé en 1989. “Alors que la plupart des murs ont pour but d’empêcher les étrangers de pénétrer dans le pays, le mur de Berlin visait au contraire à empêcher la population d’en sortir.”  La barrière entre le Mexique et les Etats-Unis relève encore d’une autre logique. Le point commun c’est la mise en place d’une solution bancale destinée à conjurer la peur de l’autre. Le mur d’Hadrien (122 après notre ère) comme la grande muraille de Chine, comme les murs fortifiés du Moyen-Age protégeait un assaillant éventuel. Les progrès de la technique les ont rendu inopérants. Mais on les retrouve à l’intérieur des villes pour protéger des ghettos dorés (Irak, Afrique du Sud). Généralement c’est pour se protéger des pauvres et des immigrés.

 

(5) La barrière israélienne a pour première fonction d’empêcher les attentats. Ils ont en effet baissé de 80 %. Mais il est construit sur des terres palestiniennes et non sur la “Ligne verte” qu’il ne respecte qu’à 20 %. L’empiètement va de quelques dizaines de mètres   à quelques dizaines de kilomètres (23 km). La barrière est longue de 730 km alors que la Ligne verte s’étend sur 320 km. Ces écarts sont justifiés pour augmenter le temps de réaction des autorités israéliennes mais les rectifications successives de la barrière la rapprochent de la Ligne verte. Cette barrière a aussi une fonction politique : rendre irréalisable la formation, aux côtés d’Israël, d’un Etat palestinien souverain et vivable.

 

(6) La frontière peut être invisible mais réelle et très efficace. Le mur de Berlin n’était qu’un petit fragment du rideau de fer : les garde-frontière tiraient à vue, le téléphone était interdit avec l’Occident de même que la presse de l’Ouest. Le “mur de Schengen” utilise des appareils de surveillance sophistiqués. Les contrôles minutieux aux aéroports participent de ce mur invisible. Celui-ci pourrait devenir matériel (barbelés) si l’immigration, venue de l’Est, augmentait à travers la Turquie, l’Ukraine, la Bielorussie et la Russie.

 

(7) Les murs anti-immigrés sont consubstantiels à la mondialisation. Celle-ci diffuse de l’information, des images et du rêve. Mais quand les écarts de salaires vont de 1 à 10 et même de 1 à 100 et bien au-delà… les pauvres veulent aller chez les riches. Cette pression constante est leur seule chance de survie. C’est aussi une question d’honneur : ils doivent nourrir leurs femmes et leurs enfants. Les riches doivent les aider à élever leur niveau de vie pour faire baisser cette pression. Des allers retours permanents sont indispensables. Les coopérations doivent remplacer les murs.

Roger (2017-09-08) : Le coefficient Gini sert à calculer les inégalités de revenus. « Ce coefficient vaut 0 si tous les individus disposent du même revenu et 1 si un seul individu détient la totalité du revenu disponible. » (Wikipédia). Ainsi dans la zone OCDE le Gini était de 0,29 au milieu des années 1980 et il est passé à 0,32 en 2012 : signe d’une augmentation des inégalités. Un Gini de 0,40 est considéré comme critique. Il dépasse 0,48 au Chili et au Mexique. Il est « autour de 0,45 à 0,56 en Chine, au Pérou, au Mexique, au Chili, au Brésil et en Colombie. En Afrique du Sud, il atteint 0,67 au début des années 2010, le plus haut taux parmi les pays pour lesquels des données sont disponibles. » (d’après Wikipédia).

 

 

  1. Les murs sont destinés à tomber (mur de Berlin) ou être contournés (ligne Maginot) ou perdre leur raison d’être (muraille de Chine) mais “savoir que les murs sont destinés à tomber un jour est une maigre consolation pour ceux qui en souffrent. Il faut mesurer leur impact à l’aune de l’existence humaine, non à celle de l’histoire”. Le mur de Berlin a tenu quarante-quatre ans. Les murs durent plus longtemps que les personnes. “Vivre derrière un mur vous déforme de l’intérieur” poursuit Tzvetan Todorov.

 

  1. La divergence d’intérêts peut mener à la guerre, à l’extermination ou l’asservissement mais aussi à la négociation, aux concessions. Le propre de l’espèce humaine c’est l’emploi du langage et la prise en compte de la dimension temporelle, du passé et de l’avenir. C’est ce que la grande  ethnologue et historienne française, Genevève Tillion, appelait une politique de la conversation” (d’après Tzvetan Todorov et autres sources, revue Books 2009_10)

 

  1. Les limes romain contrôlaient les frontières de l’Empire de l’Ecosse à la Roumanie. En Allemagne il couvre 550 km et c’est, après la muraille de Chine, le plus site archéologique du monde. Mais c’était surtout un système complexe de contrôle des frontières qui évolua au cours des siècles.  Ainsi, sous Vespasien, au Ier siècle, c’était en Germanie supérieure un simple chemin de patrouille jalonnée de tours de guet. Sous Hadrien, un demi-siècle plus tard, il est étoffé d’une palissade, d’un fossé et d’un mur intégrant des tours de pierre. Après 260, devant les assauts des peuples germaniques, les Romains l’abandonnent  et se retirent derrière le Rhin et les Danube. Sa fonction militaire était en fait mineure devant ses fonctions douanière et commerciale, notamment sous Hadrien où il ménageait des points de passage obligatoires pour imposer des taxes. De grands domaines agricoles approvisionnaient les bourgs et les cités ainsi que les garnisons du limes. Une société multiculturelle s’y développait : les populations originaires des Gaules qui s’y installaient et les soldats en garnison se considéraient, non comme des occupants, mais comme les habitants d’une province romaine. (D’après revue Books, 2009_10)

 

  1. Obsession. D’après Catherine Portevin, Télérama, 2009_10_28. Le géographe et diplomate Michel Foucher analyse “l’obsession des frontières” (Perrin, 2007 252 p). C’est l’apanage du monde post guerre froide. Il note que depuis 1991 plus de 26.000 kilomètres de frontières internationales ont été instituées, 24.000 ont fait l’objet d’accords et “si les programmes annoncés de murs, clôtures et barrières métalliques ou électroniques étaient menés à terme ils s’étireraient sur plus de 18.000 kilomètres”. (…) “Je soutiens que le monde, pour être viable, a besoin de frontières” mais on veut rendre l’autre invisible : “On ne veut pas se voir, on ne veut plus les voir chez nous.”

 

  1. Image de protection. Wendy Brown (“Murs, Les Murs-frontières et le déclin de la souveraineté des Etats”, Les Prairies ordinaires, 2009) parle de “la démocratie emmurée”. Elle note : “Les murs ne sont donc pas construits pour protéger, mais pour protéger une image de protection. (…) Un jour, les murs qu’on érige aujourd’hui pour nous protéger d’éléments dangereux ou étranger deviendront inévitablement, eux aussi, des prisons.

Michel Augier, anthropologue spécialisé dans la question des migrants observe :  : “L’Europe de l’après-guerre froide trace ses limites en créant de la violence sur ses marges.” Il note que 12 millions de personnes condamnées à l’exil découvrent les murs, les clôtures. Aux portes de l’Europe, 250 centres de rétention les maintiennent “au bord du monde”. “En quelques années, le droit d’asile, grande et belle idée du droit international  d’après guerre, est, de fait, petit à petit enterré en Europe. 85 % des demandes d’asile étaient acceptées en 1990, 85 % sont refusées depuis le milieu des années 2000.” (…) “La mobilité des hommes est un mouvement irrépressible, mieux vaut l’accompagner que chercher à le réprimer. Tout humain veut rendre son séjour sur la terre vivable. En maintenant des millions de migrants hors de notre monde commun, on crée le désordre en voulant la mise en ordre. Il est réaliste d’affirmer que l’obstination à s’enfermer dans ses frontières, à cultiver l’entre-soi, ne tiendra pas.”

 

  1. Ligne invisible et fantasme. La frontière est une ligne invisible née au XVI° siècle et qui a connu son apogée au XX°. C’est le fantasme d’un espace homogène dans lequel on ne peut entrer et dans lequel on veut pouvoir entrer parce qu’il est interdit. Après la chute du Mur en 1989 et l’espace Schengen de 1995 on a cru, faussement, à l’abolition de la frontière. Mais elle s’est démultipliée et dématérialisée. Elle est partout. Notamment pour débusquer les terroristes et les clandestins. Tous suspects ! Car une frontière c’est le renoncement à de nombreuses libertés avec l’arbitraire administratif. « La sécurité a un prix, la liberté. Et qu’importe que cela ne fonctionne pas : aucune frontière n’a jamais rien empêché. » Les empires qui s’isolent disparaissent. (Résumé Retorica – D’après Jean Quatremer, Libération, 27 août 2015)
  2. Fondement de la souveraineté. « La frontière reste le fondement de la souveraineté » « (…) La frontière n’est pas un bien ou un mal en soi – tout dépend de ce que vous en faites. Oui, la frontière sépare. Mais elle est aussi précieuse : notre peau est une frontière entre notre organisme et le monde extérieur : elle nous protège. Les murs de nos habitations nous protègent des intempéries et des intrus. Les Etats modernes sont nés de la reconnaissance de leurs frontières : la frontière est le fondement de la souveraineté et de la démocratie, et sa négation ; historiquement, signifie la guerre. Les frontières permettent de protéger les citoyens d’un pays et de leur faire bénéficier de services publics – avantages que ces Etats n’offrent pas à ceux qui n’y vivent pas. Parce que la frontière délimite une communauté de devoirs autant que de droits (…) Une fois qu’on le reconnaît, on peut s’interroger sur la circulation possible et souhaitable entre deux espaces donnés. (…) … le numérique n’abolit pas la frontière. Récemment, celle-ci a resurgi via le numérique lui-même : que le terrorisme contemporain ait prospéré grâce à Internet a de quoi effrayer. Cela nous a fait voir que l’absence de limites pouvait conduire à l’enfer sur terre. »

(Résumé Retorica – d’après Laeticia Strauch-Bonart , Figaro, 7 juillet 2017. C’’est aussi l’auteure de « Vous avez dit conservateur ? » Cerf, 2016,)

  1. Identité et solidarité. « Les murs, les ponts, les frontières et l’identité » de Chantal Delsol (article) : « … tout pays qui érige un mur refuse la solidarité et l’échange… » Mais «… La création ne s’instaure que par des séparations : pour constituer des êtres, il faut dessiner leurs contours, autrement dit, leurs limites. Un fleuve sans berges cesse d’être fleuve pour devenir marécage. J’existe parce que je peux me dire humain et non animal, femme et non pas homme, etc. C’est dire qu’ici le mur est constitutif des définitions, lesquelles sont constitutives des êtres.  (…) La France n’existe que par ses frontières et tout ensemble humain n’a de réalité que par ses différences. » Exemple parlant : la Chine et sa Grande Muraille, seul ouvrage visible de la Lune. « On se rend compte qu’il n’y a de rencontre, de solidarité, de lien, qu’entre des entités préalablement définies, donc délimités ». Donc il faut définir les limites mais sans entraîner la haine. Il faut assumer les différences. Le cosmopolitisme ambiant n’est pas viable : « … pour n’avoir pas assumé les différences, vous aurez des murs. » (Résumé Retorica d’après Chantal Delsol Le Figaro, 8 oct 2015)

Roger et Alii – Retorica – 2 130 mots – 13 000 caractères – 2017-09-13

 

 

 

 

 

 

 

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