10 GEO Géographie repères 2010-03-30

1. Le mot géographie vient du grec hê gê “la Terre” et graphein “graver” . il signifie “décrire ou écrire sur la Terre”. Erastothène (256 – 194 avant notre ère) est le premier à utiliser ce mot. Il fonde sans le savoir la géopolitique car il s’agit de définir les territoires à conquérir. La géographie est la base même du pouvoir. Le géographe Yves Lacoste le rappelle dans une formule devenue célébre “La géographie sert d’abord à faire la guerre”. Mais définir le territoire n’est pas suffisant, car selon la Sémantique générale “La carte n’est pas le territoire”. Elle n’est pas le territoire car elle ne peut rendre compte de tout le visible, le concret. Mais elle peut traduire l’invisible, les abstraits réels comme les relations commerciales ou d’allégeance. La géographie physique traite donc du concret et la géographie humaine de l’abstrait. L’une et l’autre vont utiliser de multiples outils qu’il s’agisse de cartographie, de mathématique, de physique, de statistiques etc.

2. Yves Lacoste (né en 1929) est géographe et géopoliticien. C’est le fondateur de la revue Hérodote. Il devient célèbre en 1972 avec un article puis un livre : “La géographie ça sert d’abord à faire la guerre” (1976). Il y accuse les Etats-Unis d’avoir bombardé les soubassements des digues des deltas du fleuve Rouge pour provoquer la destruction du barrage lors des crues de l’automne. Une partie de la communauté des géographes critiqua cette perspective qui pourtant mettait le doigt sur des réalités essentielles. Cette querelle était absurde car le titre indiquait que la géographie ne sert pas seulement à faire la guerre. Elle sert aussi à “l’aménagement du territoire, la compréhension des stratégies des multinationales ou des phénomènes de ségrégation spatiale etc.” (Sylvain Allemand site Sciences humaines.com). Mais ces domaines relèvent tous du conflit, local ou général, latent ou ouvert. Alors que le commentaire historique reste hypothétique, la géographie rend compte d’un réel identifiable. Ce qui autorise Yves Lacoste à donner une lecture “géographique” précise et argumentée du monde d’aujourd’hui. Ainsi il s’insurge contre, dit-il, “le discours tenu par les intellectuels français sur la colonisation, qui est extrêmement grave dans la mesure où il la diabolisent complètement.” (d’après Martine Lecœur Télérama 2008_09_24) Dans des entretiens sur France-Culture il livrait sa lecture “géographique” et argumentée du monde d’aujourd’hui et toujours dérangeante.

3. Yves Lacoste mettait en cause Paul Vidal de La Blache (1845 – 1918) et son “Tableau de la géographie de la France” qui maintenait, semble-t-il, cette discipline hors des enjeux politiques. Pourtanr Vidal de La Blache ne les oubliait pas mais il distinguait soigneusement l’histoire de la géographie pour faire de cette dernière la “science des lieux [plutôt que] celle des hommes”. Elisée Reclus (1830 – 1905), géographe et penseur de l’anarchisme français pensait exactement le contraire. Après une vie agitée en France, il connut enfin le calme en Belgique où l’Université libre de Bruxelles lui offrit une chaire de géographie comparée (1892). En 1898 il préfaça “Pour la vie”, ouvrage d’Alexandra David, son élève, qui deviendra célèbre sous le nom de David-Néel. Pour Yves Lacoste, Elisée Reclus est le fondateur de la géopolitique bien qu’il n’ait jamais employé ce terme. C’est l’auteur de la “Nouvelle Géographie Universelle” (19 tomes, 1876 – 1894) et “L’Homme et la Terre” (1905 – 1908) Végétarien et naturiste, il se qualifiait de “géographe mais anarchiste.

4. Al Idrissi (1100 – 1165) est un géographe et botaniste andalou, né à Ceuta, auteur d’un ouvrage de géographie descriptive, le “Kitâb Rudjar” ou “Le Livre de Roger” parce que rédigé à la demande de Roger II, roi normand de Sicile qui résidait à Palerme. Il s’agissait, dans un atlas de 70 tables, de commenter une énorme sphère terrestre en argent (400 kg) construit par Al Idrissi lui-même. Il mourut en Sicile, considéré par les siens comme un rénégat au service d’un roi chrétien. Al Idrissi s’inspira notamment du grec Ptolémée dont la “Géographie” (II° siècle de notre ère) avait été perdue en Europe mais conservée grâce à Byzance et une traduction en arabe. Al Idrissi profite de la situation stratégique de la Sicile pour voyager et interroger des voyageurs et des marchands. Il put ainsi décrire la Sicile, l’Italie, l’Espagne, l’Europe du Nord, l’Afrique du Nord, Byzance, le Niger, le Soudan et le Nil. Cette description universaliste s’intéresse aux activités humaines autant qu’aux lieux où elles s’exercent. La première version de l’ouvrage date de 1157. Un abrégé en fut publié à Rome, en arabe, en 1592 et traduit en latin à Paris en 1619. Pierre Amédée Joubert retrouva un manuscrit complet en 1829 à la Bibliothèque nationale de France et en publia une traduction en 1837 – 1839, traduction considérée comme peu fiable en raison des manuscrits de seconde main qu’elle utilise. Al Idrissi écrit : “La terre est ronde comme une sphère, et l’eau s’y tient et y reste par la biais de l’équilibre naturel qui ne subit pas de changement.” Depuis le V° siècle avant notre ère de nombreux chercheurs et astronomes pensaient que la terre était une planète. (d’après article de Wikipédia et

http://classes.bnf.fr/idrisi/pres/index.htm

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5. La cartographie est l’outil essentiel de la géographie. “Google Earth” en est aujourd’hui l’un des exemple les plus achevés puisqu’il permet de parcourir par internet tous les lieux de la planète. Un cartographe, Jean Launay, en a raconté l’histoire dans un article de vulgarisation (Ça m’intéresse, août 1981). En voici quelques extraits. Des cartes élémentaires ont été gravées sur les os, des tablettes de de terre cuite, des peaux de bêtes et des parchemins. Les plus anciennes cartes rupestres datent de 100.000 ans. Leur connaissance prit au fil des temps une valeur stratégique. En 1827, un astronome japonais perdit la vie pour avoir échangé une carte du Japon contre une édition occidentale d’un “Voyage autour du monde” avec un ami hollandais. Aujourd’hui les satellites assurent par leur passage régulier des cartes très fiables. Le secret géographique n’est donc presque plus possible.

6. La carte était aussi et surtout image. “Ainsi la carte officielle du monde selon l’Eglise pendant tout le Moyen-Age représente la Terre comme une assiette bordée d’un anneau bleu, l’Océan. Un T, également bleu, inscrit dans ce cercle les trois continents connus : l’Asie, l’Europe et l’Afrique, par les eaux de la Méditerranée, du Nil et du Don. Le centre de tout est Jérusalem. A la même place l’Islam inscrivait la Mecque. L’Inde des livres sacrés représente la terre comme une fleur de lotus sortant du ventre de Vichnou ; les quatre pétales sont les quatre continents disposés autour du bouton central : l’Himalaya.”

Cet égocentrisme religieux n’était pas partagé par les Grecs, inventeurs de la cartographie moderne. Dès le VI° siècle avant notre ère, du temps de Pythagore, leurs astronomes-mathématiciens se représentent la Terre comme une sphère. Ils établissent notre système de coordonnées terrestres (latitude et longitude sont des mots grecs). Au III° siècle avant notre ère, Erastothène, bibliothécaire du Musée d’Alexandrie calcule la circonférence de la Terre avec moins de 1 % d’erreur par rapport aux résultats de la géodésie moderne. Le père de la géographie en Occident est Ptolémée (Alexandrie, II° siècle après notre ère). Ses cartes disparurent en Europe occidentale et furent sauvées par Byzance puis par les Arabes. Son traité d’astronomie “La Grande Composition” est connu sous son nom arabisé d’ ”Almageste

http://fr.wikipedia.org/wiki/Ptolémée

7. Ce savoir réapparaît donc en Europe à la fin du Moyen-Age et se développe chez les Italiens et les Catalans. “Les capitaines de Barcelone, Gênes et Venise disposent dès le XIV° siècle de portulans (portolano), véritables guides de navigation, contenant toutes sortes d’indications échangées entre marins de la même mer et aboutissant à une carte commune.” Ceci est vrai pour la Méditerranée mais pour les autres mers le problème reste entier. Les rois du Portugal et d’Espagne se partagent un monde dont ils ne savent rien. Une bulle papale de 1493 donne globalement l’est aux Portugais et l’ouest aux Espagnols. Mais à qui appartiennent les îles Moluques d’où viennent alors les meilleures épices ? C’est pour cette raison que Magellan reçoit mission du roi d’Espagne de faire le tour du monde. Magellan y périt et les Moluques se déclarèrent portugaises. Les cartes espagnoles étaient établies à Séville dans le plus grand secret sous la responsabilité d’un navigateur en chef (el piloto mayor). Le plus célèbre d’entre eux fut Amerigo Vespucci dont le prénom fut retenu pour désigner l’Amérique.

8. Avec l’imprimerie la cartographie se développe. En 1569 Gérard Mercator publie à Duisbourg une mappemonde selon un principe de projection qui sert encore car elle conserve “l’exactitude des angles indispensables pour le choix du cap.” Mais la précision de la navigation dépend à la fois de l’espace (latitude) et du temps (longitude liée au fuseau horaire). “En 1772, l’horloger anglais Harrison gagna enfin le prix de 20.000 livres sterling offert, depuis près de cinquante ans par l’Amirauté britannique, à l’inventeur d’un système d’horlogerie qui serait exact à trois secondes près sur vingt-quatre heures.” Cette lourde horloge embarquée (34 kg) assura à la Grande Bretagne la maîtrise des mers. Seuls les marins anglais pouvaient, grâce à elle, faire le point sans risque d’erreur (d’après Jean Launay).

9. “En géographie, un méridien est un demi grand cercle imaginaire tracé sur le globe terrestre reliant les pôles géographiques. Tous les points de la Terre situés sur un même méridien ont la même longitude (…). Si les latitudes peuvent être mesurées à partir de l’équateur, il n’existe pas de référence naturelle équivalente pour fixer l’origine des longitudes. Il est donc nécessaire de définir un méridien d’origine, où les points ont par définition une longitude égale à zéro. Actuellement, le méridien d’origine pour la plupart des systèmes géodésiques est voisin du méridien de Greenwich, qui passe par l’observatoire de Greenwich, en Angleterre. (…) La longueur du méridien à la longitude de Paris a servi, en 1791, à définir le mètre comme nouvelle unité de longueur. Celui-ci avait été défini comme la dix millionième partie d’un DEMI méridien terrestre (un méridien est un demi cercle); la Terre a une circonférence d’environ 40 000 km, soit 40 000 000 m. Choisir un méridien d’origine de longitude 0° implique l’existence d’un antiméridien, situé à l’opposé sur le globe. La ligne de changement de date suit cet antiméridien sur la majeure partie de sa longueur.” L’antiméridien passe par les îles Fidji. (d’après Wikipédia).

Consulter :

http://fr.wikipedia.org/wiki/Méridien_de_Paris

http://fr.wikipedia.org/wiki/Méridien_de_Greenwich

10. Le calcul des méridiens a exigé, depuis l’Antiquité, de longues, dangereuses et rocambolesques expéditions. Du côté français on peut lire de Denis Guedj, docteur en histoire des sciences et vulgarisateur talentueux “La Méridienne” (Robert Laffont, 1999). En 1792 les astronomes et académiciens Pierre Méchain et Jean-Baptiste Delambre ont été chargés de mesurer le méridien entre Dunkerque et Barcelone afin de donner “ pour tous les hommes, pour tous les temps ”, une mesure universelle : le Mètre, dix millionième partie du quart de méridien terrestre. L’expédition s’achève en 1804, au prix d’énormes difficultés : tantôt on les prend pour des charlatans, tantôt pour des espions. La géographie est aussi un sport de combat.

Roger et alii

Retorica

(11.800 caractères)

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