10 GEO Minorités – Tibetains – Chinois – 2008-10-04

 

Comment des cultures minoritaires peuvent-elles survivre ? Les Tibétains face aux Chinois.

  1. En introduction, voici quelques passages d’une “lettre ouverte aux politiques et journalistes de gauche” par Jean-Jacques Godfroid (12/08/2008) Universitaire et ancien directeur de recherches à Paris VII-Denis Diderot, il a depuis 35 ans, travaillé à des échanges internationaux avec les pays de l’Est puis la Chine et l’Algérie. J.-J Golfroid a pris clairement position pendant les événements de Tian An Men et avec des collègues scientifiques de la région parisienne, il s’est occupé d’apporter une aide pour la vie quotidienne, à des étudiants s’étant eux- mêmes désignés comme dissidents. À ce moment il n’a obtenu que des fins de non recevoir de la communauté des sinologues français, notamment ceux de son université. Il réagit aux propos critiques sur la Chine. Est-ce réellement une dictature ? Pourquoi alors les étudiants chinois circulent-t-ils librement, partent-ils se former à l’étranger pour revenir ensuite en Chine ?
  2. “(…) Une hypothèse hardie, très chers amis : supposons que, subitement, la classe politique française se voit en responsabilité de gérer 1 milliard 350 millions de citoyens, dans un vaste pays avec ses particularités régionales, ses ethnies, ses problèmes de pauvreté, etc…, sortant du noir absolu il n’y a seulement qu’une trentaine d’années ! J’affirme que l’application de notre système « dit démocratique » serait catastrophique : on verrait la naissance de dizaines de milliers de partis politiques, à connotation régionale, enclins au repli égoïste (comment financer les régions pauvres ?), etc. C’est la « cata » que le peuple chinois ne veut pas : la priorité est donnée au développement économique car on ne crée pas une démocratie avec des gens qui ont faim !
  3. (…) Chers, très chers « camarades », alors que je venais au monde dans une période, on ne peut plus troublée, une génération avant vous, savez-vous ce qu’était écrit à l’entrée des parcs publics dans la concession anglaise de Shanghai : « Interdit aux chiens et aux Chinois » ! Vive les « Droits de l’Homme ! ». Vous comprenez pourquoi les Chinois ont vu arriver Mao avec fierté : il a rendu la DIGNITÉ au peuple chinois, humilié depuis trop longtemps par nos chers pays occidentaux, remplis d’une sollicitude bienveillante pour ces sous-hommes Jaunes, et c’est pour cela qu’il n’a pas été déboulonné aujourd’hui en dépit de ses conneries tragiques qui ont tant fait souffrir le peuple!” (fin des citations)
  4. J.-C Godfroi observe que ce besoin de dignité est compris de tous les pays émergents, fatigués des leçons de morale politique ou géo-stratégiques venues des pays développés. Il s’en prend au soutien que reçoit le Dalaï-Lama en France. Celui-ci sort d’un régime autocratique moyennâgeux où 95 % des terres étaient tenues par les lamas et les propriétaires terriens. Il a été et reste soutenu par la CIA qui encourage des sectes politico-religieuses pour déstabiliser les régimes jugés hostiles par les USA. C’est ainsi que la CIA a encouragé en sous-main la secte Aun (Japon, 1995, attaque au gaz sarin, onze morts, 5.000 blessés), la secte Moon et la secte Falun Gong. On parle de “génocide culturel” au sujet du Tibet mais des Tibétains ont été entraînés à la guérilla sur le sol américain. (fin des informations de J.-C Godfroy)
  5. Sans nier la dureté de la répression chinoise à l’égard des Tibétains il faut tout de même noter que tous les reportages montrent que des temples fonctionnent, que les moulins à prière tournent et que les pélerins effectuent leurs grandes prosternations. Les Chinois laissent faire parce que c’est bon pour le tourisme mais lors de la transmission des J.O on a pu être frappés par ces reportages où les Tibétains refusent d’apprendre le chinois, à leurs yeux langue d’envahisseurs avec lesquels il n’est pas possible de pactiser. Ceci nous conduit à un reportage de France 24 “Les démons du dalaï-lama” (http://www.france24.com/fr/20080808- inde-tibetain-dalai-lama-bouddhistes-demons-shugden-scission-schisme-moines Vendredi 08 août 2008 Par FRANCE 24 (texte) / Capucine Henry et Nicolas Haque, reportage). En voici une présentation.
  6. Depuis 1959 et la fuite du Dalaï-Lama devant l’invasion chinoise, 100.000 réfugiés tibétains vivent en Inde Mais les adeptes du culte Dorjé Shugden, une déité du bouddhisme traditionnel tibétain, viennent d’être sévèrement condamnés par le Dalaï-Lama qui a qualifié cette déité de “démon”. Delegtang, un moine shugden se lamente. . “Depuis deux mois, à Balykoppe, son village de réfugiés tibétains du sud de l’Inde, toutes les portes lui sont fermées, à lui et aux membres de sa communauté. « J’ai fait le serment auprès de sa sainteté le dalaï-lama de ne plus avoir aucun lien avec les pratiquants shugden, ils font du mal à la cause tibétaine », assène une commerçante. « Le dalaï-lama est notre seul pilier, il est la seule personne sur qui l’on puisse compter », explique un moine fidèle à son chef spirituel. En quelques mois, la ville a mis au ban une partie de sa population. Les moines shugden ne peuvent en effet plus entrer dans les commerces, les lieux publics et même dans les hôpitaux. Dans les rues, on peut voir les portraits de leurs leaders placardés sur les murs, comme des hors-la-loi.” Le conflit est politique : les Shugden sont accusés de soutenir la Chine et de trahir la cause tibétaine.
  7. “Le 7 janvier, le dalaï-lama a prononcé un discours d’une rare violence dans une université du sud de l’Inde. Devant des centaines de moines, il a fermement condamné le mouvement shugden et ses adeptes. « Je n’ai pas interdit les Shugden pour mon propre intérêt, j’y ai mûrement médité et réfléchi en mon âme et conscience. » Quelques semaines après le discours du dalaï-lama, les moines shugden ne pouvaient plus entrer dans les monastères. Le début, peut-être, d’un schisme qui pourrait exclure les quatre millions de Tibétains adeptes de cette religion. Les moines récalcitrants se regroupent désormais à l’écart des lieux de culte. Ils sont vus comme des rebelles, des traîtres, qui ont tourné le dos à leur maître spirituel. A la question « le dalaï-lama va-t-il vraiment réussir à interdire une religion ? », les moines répondent catégoriquement : « Il n’y arrivera pas parce que nous sommes dans le vrai ». « D’un coté, le dalaï-lama parle tout le temps de liberté de religion et de compassion et, de l’autre, il nous interdit de pratiquer notre religion et nous chasse des monastères. C’est incohérent, on ne croit plus du tout en lui », témoigne l’un de ces moines.” (fin des informations fournies par le reportage de France 24).
  8. Comment interpréter ces informations ? Le bouddhisme tibétain pratiqué en occident, aux Etats-Unis et ailleurs, sous la conduite de Chögyam Trungpa est une pratique épurée, rationnelle, sans rites magiques ni ésotériques. Mais le bouddhisme tibétain n’a rien d’aimable en dépit de la compassion affichée. Les Tibétains étaient et restent un peuple guerrier. Leur énergie a été savamment canalisée par le bouddhisme tantrique. Alexandra David-Neel n’a jamais caché cet aspect, pas plus qu’elle n’admettait les aspects les plus sombres du lamaïsme. En 1959, elle applaudissait à l’entrée des troupes chinoises au Tibet y voyant le seul moyen de sortir le pays du sous-développement. On lira avec intérêt “La mendiante de Shigatze” (1988, Babel, Actes Sud 1993) de l’écrivain dissident chinois Ma Jian (né en 1953). Il vient de publier “Beijing Coma” (2008). ”La mendiante de Shigatze” présente en cinq nouvelles brèves (au total 110 p) une terrible ascension vers un tantrisme inhumain. Une recension prévenait alors : “Les âmes sensibles auront intérêt à s’abstenir en particulier de lire la première nouvelle La Femme en bleu.” Que dire des autres ! Les Chinois veulent siniser le Tibet mais dans la longue histoire chinoise les minorités sinisées ont quelquefois pris le pouvoir à Pékin ! Les relations entre le Tibet et la Chine ont toujours été tumultueuses et la domination du grand voisin date du XVI° siècle. La fonction du Dalaï-Lama est d’ailleurs d’origine chinoise.
  9. Que veulent les Tibétains ? L’indépendance ? Elle amputerait la Chine du tiers de son territoire (si l’on prend en compte l’aire culturelle) et même de la moitié si l’on tient compte de toutes les minorités autres que tibétaines qui ne manqueraient pas de se soulever (comme les Ouïgours). Imaginons que la France se voit amputée de la Bretagne, du Pays Basque, de la Catalogne, de l’Alsace et du Nord. L’amputation se ferait sur le terrain linguistique (breton, basque, occitan, allemand et picard). Nous ne voulons pas de ce régionalisme. Nous pouvons accepter que des actes officiels soient rédigés dans la langue locale mais à condition qu’ils le soient d’abord dans la langue officielle, en français et que les débats dans un tribunal se fassent en français. Le problème est le même en Chine. Les dialectes peuvent être différents et le chinois prononcé varier sensiblement mais la langue chinoise écrite a le pas sur toutes les autres et les idéogrammes sont lus dans tout l’empire. Ceci dit, les Chinois sont très demandeurs d’informations sur la construction européenne car nous nous dirigeons vers leur système et ils sont curieux de voir comment nous y allons. Nous tentons une construction centripète et eux essaient de limiter au maximum les tentations centrifuges. D’où pour le Tibet et d’autres minorités a) grands travaux (le train Pékin – Lhassa qui mérite un fichier à lui tout seul), b) ? l’envoi de populations chinoises de langue (sinon d’ethnie), c) ????? la fureur rentrée devant des Tibétains qui refusent le chinois au profit de l’anglais. D’où la persécution du tibétain (langue qui s’écrit avec des caractères d’origine indienne).
  10. Que veulent les Tibétains ? L’autonomie ? mais sous quelle forme ? Cela fait des années que les Tibétains s’interrogent sur la survie de leur culture. C’est le thème d’un récit passionnant de Rodger Kamenetz “Le juif dans le lotus Des rabbins chez les lamas 1994 (Calmann-Lévy 1997). Des juifs américains de toutes obédiences sont invités par le Dalaï-Lama invité à Dharamsala : “Parce que nous sommes les uns et les autres un peuple élu.” Les Tibétains se voient “élus” par Avalokitesvara, le Bouddha de la compassion. Le Dalaï-Lama poursuit : “Lorsque nous avons pris le chemin de l’exil, nous savions que notre combat serait difficile, qu’il prendrait du temps, des générations peut-être. Alors, nous avons souvent fait référence au peuple juif. A travers tous ces siècles, toutes ces épreuves, ils n’ont jamais perdu leur culture, leur foi. En conséquence, lorsque les conditions ont été réunies pour ce faire, ils étaient prêts à construire leur pays. Voilà pourquoi nous avons tant à apprendre de nos frères et de nos sœurs juifs.” Le traducteur prend soin de préciser qu’en hébreu « am ségoula » signifie “peuple spécifique” voire retranché mais non “élu” : être conscient de sa spécificité ne signifie pas se placer au dessus des autres. La conclusion : le judaïsme se transmet par la famille et le bouddhisme par les lamas. Le problème reste donc entier.
  11. Elargissons le problème en évoquant un ouvrage un peu décalé par rapport au sujet. Dans “Eloge de la défaite” [The white flog principle] (Denoël 1974) Shimon Tzabar se demande si la victoire est vraiment à désirer. Dans sa préface Jean Ferniot résume la thèse du livre. “Moralement déjà, le vainqueur – et à plus forte raison l’occupant – se trouve en situation d’infériorité : la pitié va au vaincu, à l’occupé, même s’il a ouvert les hostilités, massacré, détruit, pillé et violé. Dans le monde moderne surtout, où des idéalistes s’agitent constamment, un tel avantage est déjà considérable. Il faut aussi au vainqueur, note Shimon Tzabar, prendre en charge les territoires et les populations ennmis, avec tout ce que cela comporte d’embarras économiques, sociaux, administratifs et juridiques, sans parler des obligations du maintien de l’ordre. Quand on sait à quel point déjà il est difficile de gouverner son propre pays, on imagine ce que représente de soucis, de tracas, cette responsabilité supplémentaire. Le vaincu, lui, peut se laisser vivre, et de surcroît se plaindre, voire se rebeller : il ne perdra pas pour autant, bien au contraire, la sympathie de l’opinion internationale dont il jouit depuis le moment précis où il a déposé les armes.”
  12. Que peut une minorité par rapport à une majorité ? un petit pays face à son puissant voisin ? Il vaut mieux s’entendre avec lui plutôt que le défier. L’éloge de la défaite s’accompagne de l’éloge de la collaboration. C’est ce qu’on appelle la finlandisation. Pendant la guerre Froide la Finlande se laissa dicter sa politique étrangère par l’URSS voisine. Le terme de finlandisation était employé de manière péjorative dans les débats de l’OTAN (années 1960 – 1970). La Finlande a longtemps utilisé le code SF1 pour les plaques de voitures, parce que le pays porte le nom de Suomi en finnois et de Finland en suédois (les deux langues officielles du pays), mais à l’étranger on disait que cela signifiait Sovietic Finland c’est-à-dire « Finlande soviétique » en anglais : le SF a finalement dû être remplacé par FIN…(d’après Wikipédia). Tous les pays obligés de composer avec de puissants voisins en sont là. C’est bien ainsi que les Gaulois ont profité de la puissance de Rome. Les juifs ont survécu aux Romains grâce a des gens comme Flavius Josèphe qui a collaboré, pas grâce aux exaltés de Massada, extrémistes sicaires responsables du meurtre de plusieurs centaines de personnes, exécutées au poignard. Finalement ils s’entre-tuèrent avec femmes et enfants. Le problème reste le même pour les Tchéchènes et les Géorgiens en face des Russes. La CIA a toujours encouragé les résistances lointaines et désespérées qu’elle abandonnait ensuite à leur triste sort (Hongrois face à l’URSS, Kurdes face à Saddam Hussein etc.). Il ne s’agissait pas de libérer des minorités mais simplement de déstabiliser un ennemi des Etats-Unis ou désigné comme tel.
  13. Dans son film « Paradise Now » (2005) le palestinien H. Abu-Assad met en scène deux amis choisis pour leur ferveur nationale et religieuse en vue d’un attentat suicide. Saïd est le fils d’un collabo qui a été exécuté et il doit racheter son père. Khaled est le fils d’un martyr est il doit s’en montrer digne. Mais Suha, la fille d’un autre martyr aime Saïd. Elle a découvert qu’il y a, pour lutter, d’autres moyens que les attentats. Pour elle, il faut les arrêter car ils mènent à une impasse. Tragiquement, elle convainc Khaled mais pas Saïd. Il va se faire sauter dans un bus bourré de soldats israéliens.
  14. Ce qui peut paraître choquant et peu conforme au bouddhisme c’est l’attitude dualiste du refus d’apprendre le chinois. Il est probable que les Shugden voient dans la collaboration avec la Chine la meilleure chance de sauver la culture tibétaine. Mais il faudrait pour cela apprendre le chinois, au moins à égalité avec l’anglais. Le site Sangha Rimé (http://sangharime.com/search.php?user_id=623) fait état du trouble d’un certain nombre de bouddhistes. Le culte de Dordje Shugden est pratiqué par un tiers de la population tibétaine (1 million de Tibétains vivent encore au Tibet et beaucoup d’autres en Mongolie). D’un savant débat doctrinal, je retiens la conclusion d’un adepte : « En résumé :

– D’un coté il y a la vue que Dordjé Shougdèn en tant que protecteur de la lignée de Djé Tsongkhapa est sectaire et punitif, en particulier pour ceux qui pratiquent les enseignements Nyimgma. (vue du Dalai Lama).

– De l’autre, il y a la vue que Dordjé Shougdèn est une manifestation de Bouddha Mandjoushri (la vue des pratiquants de Shougdèn), protecteur de la lignée orale Gandèn (la lignée du mahamoudra proche de la tradition Guélougpa reçu directement de Mandjoudhri par Djé Tsongkhapa). Pour eux, Dordjé Shougdèn est un bouddha qui aide tous les êtres vivants, et ne fait de mal a personne, mais seulement à nos états d’esprits perturbés.

– Il ne s’agit pas de savoir qui a raison ou qui a tort, puisque des arguments existent dans les deux camps. Mais, puisqu’il y a un désaccord de vue, et que le Dalai Lama impose sa vue au sein des tibétains en interdisant et en rejetant tout ceux qui souhaitent faire cette pratique, il y a naturellement conflits et souffrances. » Le problème a été posé dès 1980, quand le Dalaï-Lama a donné l’ordre de fermer un petit temple de Shougden, près du hall principal du monastère de Sera en Inde du sud. Depuis lors les vexations n’ont fait qu’empirer. Il est à noter que dans cette source de Sangha Rimé, il n’est jamais question des Chinois ni de l’apprentissage de la langue du puissant voisin.

  1. Méthodologie. Chaque fichier pose un problème spécifique. Celui-ci commence comme

09 FRA chine (…) Tibet car c’est un regard de Français sur les relations entre la CHine et le Tibet (Items 1 à 4) mais déjà on voit apparaître un second fichier qui serait

10 GEO Chine (…) Tibet (item 5) : regard de la Chine envers le Tibet puis les fichiers suivants sont plutôt
GEO Tibet (…) Chine (item 6 à 10) : regard du Tibet envers la Chine Ensuite nous avons

23 POL minorités (…) finlandisation (items 11, 12 et13) : les minorités ne peuvent survivre et se développer que par le moyen de la finlandisation

et de nouveau

10 GEO Tibet (…) Shugden (items 14) : une querelle non théologique (car les Tibétains ne croient pas au monothéisme) mais doctrinale pose actuellement de gros problèmes internes à la communauté tibétaine.

Et enfin
27 RET fichiers (…) méthodologie
L’ensemble du fichier constitue dont une plaque tournante. Le titre le plus adéquat

semble être 10 GEO Tibet (…) Chine car c’est aux Tibétains de choisir leur voie. L’apprentissage du chinois ne règlera pas tout mais fournira au moins une base de discussion entre les deux parties.

Roger et Alii – Retorica – 2 930 mots – 17 900 caractères – 2017-03-05

 

 

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