11 GRA Grammaire négociable ? 2017-01

Retorica s’intéresse à la grammaire (section 11 GRA) et s’interroge sur la portée d’interrogations actuelles. Voici deux informations (1) et (2) pour nous faire réfléchir. En (3) j’avance – prudemment – les solutions qui me semblent judicieuses… sans prétendre avoir raison ! Roger

(1) « Sur son blog, Fluctuat nec (pas encore) mergitur, le blog d’une prof de lettres au collège, Lucie Martin décrit un stage de formation sur la grammaire, qu’elle a fait récemment. Un véritable désastre. (…) Au cours du stage, un collègue a demandé comment analyser une phrase avec plusieurs verbes et plusieurs sujets. Par exemple : « Lucie a passé de bonnes vacances, le Père Noël a été généreux, les fêtes furent très réussies. » Réponse de l’inspecteur : on ne considère que le premier sujet. Le sujet de la phrase, c’est Lucie. Et le Père Noël ? Et les fêtes ? Ce sont bien des sujets eux aussi ! Ils sont sur le même plan que le sujet « Lucie » ! Eh bien non, d’après l’inspecteur. Consternation muette dans les rangs. (…) Il me reste à vous raconter un point encore de ce stage, et pas le moindre. Car devant nos yeux ébahis, le problème de la difficulté des accords français a été résolu en une maxime à graver en lettres d’or au-dessus de tous les tableaux de France et de Navarre : « en fait, en langue, tout est négociable ».

Si. Je vous jure. Si l’élève a fait une faute, mais qu’il est capable de justifier son choix, même de façon totalement erronée, alors nous devons considérer qu’il a raison. » (relevé sur Télérama 3 janvier 2017 et le Salon beige 3 janvier 2017).

 

(2) De son côté Robert Redeker réagit à la série de tweets fautifs qui émaillaient les vœux de François Hollande, à l’occasion du Nouvel An. « La quasi-totalité de ceux qui font profession de parler, « la caste palabrante » stigmatisée par Donoso Cortes, a sombré, paradoxalement, dans l’oubli de ce qu’est la langue.  (…) … la langue n’est pas qu’un outil. Elle est la chair de la nation. Maltraiter la langue est blesser cette chair. (…) La grammaire est le liant des idées. Elle lie aussi les hommes entre eux, les unissant en une nation et à leur histoire. La grammaire est politique. L’histoire de la France et de son peuple se condense dans sa langue, qui en est le précipité. (…) « Disloquer la langue.. c’est disloquer l’histoire. Mépriser la langue c’est mépriser l’histoire. C’est mépriser le peuple. C’est mépriser la nation. (…) Les mots sont des fenêtres ouvertes sur le passé. Maintenir l’orthographe est aérer le présent en ouvrant ces fenêtres. » Dans les écoles elles-mêmes, le prétendu enseignement du français vise à la destruction de la langue française puisque, comme la presse vient de le révéler, selon la parole officielle la grammaire « est négociable » ! » (« La langue française malmenée par Hollande, ou l’héritage disloqué », Figaro 5 janvier 2017, dernier ouvrage paru « L’Ecole fantôme » Ed. Rocher)

Roger (2017-01-14) Une grammaire « simplifiée » n’est pas forcément « négociable » (Télérama 3 janvier). D’ailleurs qui simplifie et surtout en quoi ? Les correcteurs électroniques deviennent de plus en plus performants et sourcilleux. D’où la défense énergique du statu-quo que vante, à juste titre, Robert Redeker. Celui-ci reste par ailleurs la cible de la vindicte islamiste.

 

(3) Tout cela peut sembler désespérant car la grammaire n’est pas négociable et elle n’a pas à être simplifiée. Mais ses éléments essentiels sont intériorisés grâce à des logiciels mentaux mis en valeur par la grammaire générative (voir Wikipédia). La grammaire interne orale est acquise par la pratique de la conversation et cela dès le plus jeune âge. Une personne illettrée peut produire des pensées originales. Nous le voyons et l’entendons tous les jours. La grammaire interne écrite est acquise par la lecture et une lecture attentive aux mots, à leurs formes (morphologie) et à leurs relations (syntaxe). Tout cela est expliqué en long en large et en travers dans le fichier Retorica : « 11 GRA grammaire repères 2013» :

http://www.retorica.fr/Retorica/11-gra-grammaire-reperes-2013/

 

Le problème est de passer de l’oral à l’écrit. Une personne qui a peu lu n’arrive pas à le faire correctement. On le voit sur les forums où les tweets incorrects fleurissent. Le tweet est une forme brève très intéressante qui devrait être pratiquée dans les classes, notamment pour les dictées. Ces dernières sont utiles pour fixer les idées dans le passage délicat de l’oral à l’écrit. Sur l’intérêt des formes très brèves on peut consulter :

06 EDU Freinet Auxilia Mellerio Sanglier 2016-03-08 (en deçà du 40 mots) :

http://www.retorica.fr/Retorica/06-edu-freinet-auxilia-mellerio-sanglier-2016-03/

 

Lucie Martin (en 1) et Robert Redeker (en 2) posent le problème d’une défense collective de la langue française. Je crois que nous avons besoin de « pédagogues » au sens originel du terme. Le « paedagogus » était « l’esclave qui accompagnait les enfants » et par extension leur « précepteur ». Des gens possédant bien la grammaire interne écrite peuvent aider ceux qui en sont moins bien pourvus pour que ces derniers produisent des énoncés personnels et grammaticalement corrects. Certains étourdis irresponsables prétendent que la grammaire est négociable. Ils me rappellent cet élève de première (vers 1970)  qui s’obstinait à défendre une expression fautive dans un texte libre, au motif qu’il donnait aux mots un sens qui n’était pas dans le dictionnaire. Certes, mais il n’est pas allé très loin dans ses études : la pression sociale l’a écrasé. Comme elle a écrasé tous les jeunes des banlieues à qui on laissait croire que l’orthographe et la grammaire n’étaient pas importantes. On peut mépriser la grammaire : elle se venge cruellement par de multiples humiliations.

Avec mes élèves je privilégie les formes brèves. Quand je rencontre une expression fautive je l’entoure en rouge et je note l’expression correcte dans la marge. Je ne donne une explication brève que si on me la demande. Généralement avec de l’attention un élève élimine 50 % de ses erreurs car il met en route sa grammaire interne écrite.

Je vois donc trois étapes :

– Un désir de s’exprimer brièvement en 40 mots ou même moins : c’est très beau, c’est très bon, c’est très vrai.

L’aide du pédagogue, aide forcément grammaticale. J’aime être cet esclave grammatical

– le produit fini donc exportable sur les réseaux sociaux et dont l’auteur peut être fier. Le texte peut circuler.

Je note et je fais toujours noter le temps global consacré à ce travail. Le temps ne fait rien à l’affaire ? C’est faux : un texte en quarante mots peut demander de 15 à 30 mn (temps global de maturation) ; un texte de 200 mots exige deux heures. Le travail stylistique demande du temps à la fois chez l’élève et chez le pédagogue. Le reconnaître et le noter fait aussi partie de cette défense de la langue française.

 

Roger (2017-01-28) : Je n’ai quasiment plus d’élèves et ce sont des élèves par correspondance. J’espérais que sur 700 correspondants j’en trouverai un ou deux pour travailler avec moi les formes brèves. Je les avais trouvés, un temps sur internet, avec Maïthé et ses élèves anglophones. Il faudrait reprendre l’expérience. Un mot encore : les 140 caractères des tweets me semblent trop restreints pour développer une recherche stylistique élémentaire. Par contre, ils peuvent être utiles pour construire des dictées non traumatisantes. A voir.

 

Roger et Alii, Retorica, 1 245 mots, 7 400 caractères, 2017-01-28

 

 

 

 

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