11 GRA grammaire repères 2013

Cet article était très réduit au départ, lorsque j’avais des élèves donc jusqu’en 1996. En 2006 j’en ai proposé une version nettement plus étoffée (26.000 caractères). En 2013 je reprends l’ensemble Roger

1. Pour ne plus avoir peur de la grammaire. Les structures grammaticales sont en nous car la pratique de la langue même si elle est défectueuse nous contraint, pour être compris, à de subtils agencements grammaticaux. Ils nous échappent parce que nous n’y prenons pas garde. Mais il suffit de pratiquer le quarante-mots pour les découvrir et y être sensible. J’ai connu de grands élèves que la vie avait vraiment bousculés. Ils avaient une orthographe déplorable. Il a suffit de leur dire : “Prêtez attention à ce que vous écrivez et vous ferez moins de fautes.” Comme je donnais toujours les mêmes types d’exercices à faire – quarante-mots et deux-cents-mots – les comparaisons étaient faciles. J’ai vu en quelques mois des transformations fabuleuses : 60 erreurs en orthographe-grammaire, puis 30 puis 20 et enfin 10 pour des travaux de longueurs comparables. Pour la première fois dans leur existence cahotante, ces élèves entraient en eux-mêmes et découvraient leur grammaire, car chacun à la sienne. Je n’avais pas besoin de faire de leçons de grammaire. Je me contentais d’entourer le mot fautif en rouge et de noter en rouge dans la marge la bonne orthographe sans donner d’explication. Expliquer la grammaire ne sert pas à grand chose, non plus que les exercices.

Autre anecdote. François Nourrissier (1927 – 2011) romancier connu et membre de l’académie Goncourt raconte qu’un jour il eut un doute sur une forme grammaticale. Il consulta alors la dernière édition de la Grammaire de Grévisse qui fait autorité en la matière et il lut avec étonnement : “Dans ce cas-là François Nourrissier a écrit..” Lui-même hésite alors qu’il est l’autorité et qu’il ne le sait pas ! il n’est donc plus nécessaire d’avoir peur de la grammaire. Elle est en vous. C’est un trésor caché.

2. L’essentiel à savoir. On peut partir de la grammaire en quatre pages de Célestin Freinet. Elle me semble essentielle et il faut, à mon avis, partir de là. La lire à :

http://www.freinet.org/pef/gra4page.htm

Formes et fonctions

Dans la grammaire on distingue les formes et les fonctions.

Les formes ce sont les différentes sortes ou espèces de mots. Leur étude s’appelle la morphologie (du grec : “étude des formes”). Il y a a neuf espèces de mots :

1. le verbe

2. le nom commun et le nom propre

3. l’article ou déterminant

4. l’adjectif le plus souvent qualificatif

5. le pronom

6. l’adverbe

7. la préposition

8. la conjonction de coordination ou de subordination

9. l’interjection

Les fonctions permettent aux mots de “fonctionner” entre eux grâce à la manière de les combiner. C’est ce qu’on appelle la syntaxe (du grec : “mettre ensemble”)

Les fonctions principales sont assez peu nombreuses :

1. sujet

2. épithète, apposition

3 attribut du sujet ou de l’objet

4. complément d’objet

5. complément d’agent, d’attribution

6. complément du nom, du pronom etc…

7. complément circonstanciel.

8. apostrophe

3. Comprendre le lien profond entre la morphologie et la syntaxe. Je retiens deux principes :

a) Tous les mots peuvent avoir toutes les fonctions. Même si cette affirmation est hautement discutable on connaît un pays “dont le noir est la couleur” et un roman qui s’appelle “Le rouge et le noir”’. Adjectifs substantivés certes… Cette idée nous autorise à faire travailler la langue dans ses plus lointaines limites. Elle nous mène à la seconde affirmation :

b) La grammaire est l’art de la substitution des mots et des fonctions : un adjectif peut être remplacé par une proposition relative et inversement ! La relative peut ainsi jouer le rôle de périphrase. Ex :

L’homme innocent s’avança

L’homme qu’on accusait faussement s’avança

L’homme dont je niais la culpabilité s’avança

(le dont s’explique par une différence de construction : accuser quelqu’un / nier la culpabilité de quelqu’un).

Grâce à ces deux idées et aux commodités offertes par le traitement de texte on peut se livrer, sans retenue, aux joies du travail grammatical et stylistique. Deux remarques très ponctuelles pour aider cette méditation sur la morphologie et la syntaxe.

La proposition infinitive : “J’entends siffler le train” J’entends quoi ? le train qui siffle ! Donc “siffler le train” est le complément d’objet direct de “j’entends. Mais “siffler le train” est lui-même une proposition avec un sujet et un verbe : train est sujet de l’infinitif “siffler”

Les verbes factitifs : “Je me suis fait faire une robe” où “suis” est un vrai-faux auxiliaire “avoir” : j’ai demandé à quelqu’un de me faire une robe (et non pas je me suis faite faire une robe !)

4. Les fonctions sont mises en action grâce au verbe qui est le roi de la phrase et qui l’oblige à se hiérarchiser. Exemple : “Paul”, “Marie”, “Rose” sont trois mots sans hiérarchie. Si j’ajoute un autre mot “offre”, c’est un verbe qui va permettre de faire fonctionner la phrase en hiérarchisant les mots. On peut avoir :

Paul offre (une) rose à Marie” ou “Marie offre (une) rose à Paul”.

Donc sans le verbe la phrase ne fonctionne pas. Si je dis “la table” on attend quelque chose. En lui-même le nom commun “table” est vide de sens. Si je dis “La table est là” ou “La table n’est pas là” quelque chose se passe. Le verbe a animé le nom “table” qui est son sujet. Il lui a donné une existence. Mais inversement sans son sujet le roi n’a aucun pouvoir : “est” en lui-même n’a pas de signification. Exactement comme dans “La table est verte” ou encore “La table devient verte”. On voit bien que “là” et “verte” sont dans la même position. “Là” est un adverbe de lieu, “verte” est un adjectif mais leur fonction est la même : ce sont des attributs du sujet “table”. Comme nous sommes dans un système hiérarchisé, autour du nom ou du verbe vont s’agglutiner d’autres mots. On parle alors de “groupe du nom” ou de “groupe du verbe”.

5. La ponctuation dans les propositions. La ponctuation joue un rôle fondamental. Elle est liée à la respiration et aux silences : un long silence pour le point, le point-virgule, le deux points et un silence bref pour la virgule. Lire des textes lentement et à haute voix pour sentir la respiration de la grammaire.

Comparons les deux phrases :

Le maire dit : “L’instituteur est un imbécile”

Le maire, dit l’instituteur, est un imbécile.

Dans le premier cas c’est l’instituteur qui passe pour un imbécile dans le propos du maire. Dans le second cas l’instituteur se venge et fait à son tour passer le maire pour un imbécile. La ponctuation a donc changé le sens de la phrase.

Conseils. 1. Posséder un guide de conjugaison qui offre tous les verbes conjugués.

2. Pour toutes difficultés je consulte : Adolphe D. Thomas : Dictionnaire des difficultés de la langue française (Larousse). `

Ces informations me semblent fondamentales pour les élèves.

6. Pour faire la liaison entre la grammaire et l’expression libre des élèves J’avais retenu comme forme canonique commode la formule sujet – verbe – complément : Phrase (P) = groupe du nom (GN) + groupe du verbe (GV). Or ce dernier comprend lui-même verbe (v) + GN. Toutes les autres formes grammaticales en dérivent avec des omissions (ex : un nom propre n’a pas de déterminant) et des extensions possibles (relatives ou conjonctives).

Grammaticalement “Pierre frappe Paul” est équivalent de “Paul frappe Pierre” : c’est toujours n + v + n. C’est simplement la position qui indique le sujet et le complément d’objet. En latin c’est différent : chaque mot porte sa fonction. La place semble grammaticalement indifférente mais pas se sens son sens !

Petrus ferit Paulum : C’est Pierre qui a frappé Paul (en français c’est clair)

Petrus Paulum ferit : Pierre, eh bien, Paul, il l’a frappé (moins clair)

Ferit Petrus Paulum : Il l’a frappé, Pierre, Paul. (pas clair du tout)

Ferit Paulum Petrus : Il l’a frappé Paul, Pierre (pas clair du tout)

Paulum ferit Petrus : Paul, il a été frappé par Pierre (clair en français)

Paulum Petrus ferit : Paul, c’est Pierre qu’il l’a frappé.(clair en français)

7. J’utilisais le code suivant pendant quelques années avant d’y renoncer :

! = interjection

v = verbe

d = déterminant

n = nom

r = pronom (sauf pronom relatif)

q = pronom relatif

a = adjectif

° = adverbe

p = préposition

s = conjonctions de coordination / subordination

J’avais alors construit une “machine à cadavre exquis qui permettait de lancer l’expression personnelle. Elle reposait sur deux séries de fichiers à consulter : des fichiers mots-outils et des fichiers mots fortement connotés. (noms, adjectifs, verbes, adverbes). Le plus important ce sont les mot-outils dont voici une liste élémentaire et suffisante.

Tableau des mots-outils :

! = interjections : Ah !, Adieu !, Euh !, Hé !, Ha !, Gare !, Hélas !, Hosanna !, Ho !, Hum !, Hourrâ !, Ô !, Las !, Pan !, Oh !, Zut !…

d = déterminants : chaque, mon, ma, tes, ton, ta, ses, son, sa, le, la, les, un, un, deux, trois, quatre etc… de la, du, des, votre, notre, nos, leur, leurs, vos, ces, ce, cette, quel, quelle, quel, lequel, je ne sais quel, quels, quelles, nul, maint, différents, quelque (s), plusieurs, tous les, tout, aucun…

r = pronoms : vous, il, se, ils, leur, nous, tout, celle, celle-ci, celle-là, ceux, ceux-ci, ceux-là, rien, tu, te, personne, quiconque, aucun, pas un, certain, je me, celui, celui-ci, celui-là …

v = verbes (modes et temps) : présent indic, passé indic, futur indic, conditionnel, subjonctif, infinitif, participe (ex : poursuivant, servant, volant, voyant)

q = relatifs : où, auquel, quoi, lequel, duquel, dont, qui, que

p = préposition : après, à, avec, avant, contre, chez, de, dans, dès, derrière, en, devant, hormis, entre, outre, malgré, malgré, parmi, par, pour, pendant, selon, sans, souvent, sous, vers, sur, loin de, à force, afin de, à travers, à l’insu de, au milieu de, au lieu de, autant de, grâce à, voilà, voici

s = conjonctions de coordination : ou, pourtant, néanmoins, toutefois, par suite, mais, cependant, au contraire, et, car, de même que, or, ensuite, puis, et, ni, aussi, alors, ainsi que, comme, donc, en effet, alors, aussi, enfin, ainsi

s = conjonction de subordination : à mesure que, pendant que, aussitôt que, alors que, comme, lorsque, quand, pourvu que, au cas où, si, alors que, bien que, si bien que, que, de sorte que, pour que, afin que, parce que

A partir de là les élèves pouvaient générer des phrases… oh pardon ! écrire des textes, notamment en quarante mots.

8. D’où vient la grammaire ? Le mot “grammaire” vient du grec gramma “lettre” et grammatiké, la science de graver, d’écrire et lire des lettres et par extension des mots et des phrases. La classification des mots qu’on appelait alors les “parties du discours” était un souci des grammairiens grecs, vers le 5° siècle avant notre ère. Mais ils n’étaient pas les seuls. En Inde, au 4° siècle avant notre ère, le grammairien Panini s’intéressait, en sanskrit, aux mêmes problèmes. Revenons en Europe.

Platon distinguait simplement le NOM et le VERBE. Le nom était le sujet et le verbe était le prédicat. Il pensait que le verbe devait comprendre les adjectifs. Après lui Aristote ajoute les CONJONCTIONS et les Stoïciens, l’ARTICLE et les noms propres.

La grammaire traditionnelle est établie à Alexandrie ; Dionys de Thrace (II° siècle) mentionne l’ADVERBE, le PARTICIPE (parce qu’il “participe” des classes du nom et du verbe), le PRONOM et la PRÉPOSITION.

Cette grammaire passe au fil des siècles du grec au latin puis au français. En 1835, Louis Philippe officialise l’orthographe et les règles d’accord. On distingue alors mieux l’ADJECTIF du NOM (autrefois confondus dans la classe des SUBSTANTIFS. Le respect de la grammaire devint un brevet de respectabilité. Vers 1860 la pièce de Labiche “La grammaire” montre un commençant qui s’oppose au mariage de sa fille car il a besoin de ses connaissances grammaticales pour son courrier.

On essayait d’unifier grammaire et logique en regroupant les mots selon leur manière de signifier les choses. La classe du nom était associée à la substance. Celle-ci ne change pas, c’est la nature permanente d’un objet. La classe du verbe était associée à l’accident, c’est-à-dire à une qualité provisoire et variable. Pendant des siècles, notamment au Moyen-Age et encore au XVII° siècle (avec la grammaire de Port-Royal) on crut que cette grammaire était universelle. Au XVIII° siècle et surtout au XIX° on découvrit la grammaire d’autres langues, comme le chinois, et on comprit que ces catégories n’étaient valables que pour les langues indo-européennes (comme le grec, le latin, le français ou le sanskrit).

9. Pour approfondir. Définition empruntée au Robert : Grammaire

1.1 Ensemble des règles à suivre pour parler et écrire correctement une langue.

1.2. Ensemble des structures et des règles qui permettent de produire tous les énoncés appartenant à une langue et seulement eux.

2.1 Etude systématique des éléments constitutifs d’une langue.

2.2 Etude des formes et des fonctions (morphologie et syntaxe

3. Livre, traité, manuel de grammaire

4. Par analogie (1867) Ensemble des règles d’un art. “Grmmaire de la peinture”’

Trois éléments constituent le sens prégnant du mot grammaire” : 1. une langue ; 2. qui possède des éléments constitutifs ; 3. lesquels permettent de produire une parole.

Cette parole renvoie à une personnalité qui s’exprime soit par une langue, soit par un art, soit par des symptômes (dans une psychosomatique). S’exprimer est indispensable (le flux de l’énergie est irrépressible mais peut être orienté et canalisé). Quand il n’est pas possible de s’exprimer pleinement par la langue ou par l’art alors on va s’exprimer par le trauma, les injures ou les coups. La grammaire sert à éviter la barbarie.

On pense que le langage a commencé par des gestes de plus en plus élaborés ponctués par des sons progressivement articulés. L’hypothèse de Chomsky est désormais admise : tout enfant naît avec une capacité innée et universelle qui lui permet de donner un sens à ce qu’il entend et de produire de la parole. Martin A. Nowak, (Princeton, revue Nature, 30 mars 2000) a construit un scénario pour la communication dans de petites communautés : les mots les plus utilisés finiraient pas éliminer les autres mais les “communicateurs” utilisent une syntaxe “compositionnelle”. Au lieu d’associer un mot à un évènement, ils associent un mot à chaque composante de l’évènement et assignent aux mots un ordre qui indique leur fonction. Inutile donc de retenir un mot pour chaque évènement, d’où allègement de la mémorisation et surtout “la syntaxe élargit les répertoires et permet de formuler des messages qui n’ont pas été appris.” (Nowak) Mais cet effort ne devient rentable qu’à la condition que les évènements soient très nombreux, d’où la nécessité d’une vie sociale complexe impliquant de nombreux acteurs.

Piaget et d’autres chercheurs ont défini les stades qui permettent à l’enfant de reconnaître la grammaire des langues qu’il utilise. Avant 11-12 ans l’enfant construit sa pensée logique à partir d’actions mais sans encore pouvoir faire d’hypothèses. Au contraire après cet âge et surtout de 14-15 ans il commence à utiliser l’implication (“si… alors”) ce qui lui permet de résoudre de nombreux problèmes dans de multiples domaines.

10. Etymologies. Grammatikè est en grec l’art de tracer ou de lire les lettres (grammata) : art difficile car les lettres étaient liées les unes aux autres et lisibles selon le système du boustophéron : de droite à gauche puis de gauche à droite puis de droite à gauche etc, art également de nature religieuse. Grammata (choses gravées) vient du verbe graphô (graver puis écrire) qu’on retrouve dans épigraphe, graphologie etc. Passée au latin la forme grammatica garde les mêmes sens. Cicéron y range “l’explication des poètes, la connaissance de l’histoire, la signification des mots et les intonation du discours.”

Les érudits du Moyen-âge conservent cette forme et ce sens. Mais le mot devient populairement gramaire (XII°s) et grimoire (prononcé “grimouère”). Il désigne alors tout ce qui est écrit… et qu’on ne comprend pas. D’où grimace ! Le couple gramaire – grimoire prend le sens de formules magiques. Les mots se séparent au XIV°s et prennent les sens qu’ils ont aujourd’hui. Un second “m” est ajouté au XV° mais la prononciation est celle de “gran-mère”).

En Angleterre le mot gramarye désignait la magie notamment celtique. Déformé en glamour il passe ainsi du charme magique à l’enchantement, à l’éclat prestigieux puis à la fascination exercée par les stars.

Le verbe est le roi de la phrase. Il contient l’idée même de parole car il vient du germanique werdh/werth (parole) qu’on retrouve dans l’anglais word et l’allemand wort. Il a tout naturellement un “sujet” qui lui est subordonné comme le sont les “compléments”. Tout ceci reproduit dans le langage la hiérarchie sociale avec un roi à la tête qui donne le sens. Ceci est renforcé par les remarques bibliques : “Au commencement était le Verbe et le Verbe était auprès de Dieu et le Verbe était Dieu” (Jean I,1), “Et le Verbe s’est fait chair et il a campé parmi nous” (Jean 1, 14). Ce qui fait écho à Genèse 1 : “Au commencement Dieu a créé les cieux et la terre… Et Dieu dit : Que la lumière soit et la lumière fut.”

Le mot Verbe. Verbum en latin est la traduction de logos en grec et de dabar en hébreu. Ce ne sont pas des synonymes, loint de là. Mais ils portent le même sens : la parole est créatrice, la parole absolue (celle de Dieu) a créé le monde. Il suffirait de parler pour que la chose soit. C’est ce que l’on souhaite tous les jours au Café du Commerce et dans nos rêves d’utopie. La réalité se charge de nous détromper mais le verbe qui met en mouvement la phrase garde toujours sa même magie. D’où son rôle prééminent.

11. Harmoniques. Je les définis à partir des sources suivantes :

Grèce, antiquité : Les stoïciens. Là où Aristote attribue des prédicats à un sujet (“Le chien est un mammifère”) les stoïciens énoncent des évènements (“Cette chien a mis bas”), dégagent des implications (“Si cette chienne a du lait c’est qu’elle a mis bas”). Leur grammaire, constitutive de leur logique et de leur philosophie, considère non l’état mais le procès, le processus : “Le cosmos devient conscient de soi au niveau d’une partie de soi.” (Jerphagnon “Histoire de la pensée” tome 1, Tallandier p. 217). Le sage stoïcien sait comment fonctionne le monde et ceci à tous les niveaux, et d’abord au niveau du langage.

12. Inde, antiquité : sanskrit, grammaire de Panini et de Patanjali. Panini (IV° s avant notre ère) est un grammairien indien qui a rédigé la grammaire du sanskrit, langue très complexe (huit cas, trois genres, trois nombres, désinences, flexions, nombreuses formes verbales…). Cette morphologie proliférante réduit la syntaxe à peu de choses. L’ordre des mots n’a pas grande signification. Un mot unique, assez long il est vrai, exprime une idée, est l’équivalent sinon d’une phrase tout au moins d’une proposition. L’élément lexical est réduit à la racine et toutes les modalités sont exprimées par des formes (désinence, augment, affixe, redoublement).

Cette grammaire est une discipline spirituelle. La nature ultime de la parole mène à la connaissance ultime (illumination). Celui qui en connaît le secret voit Brahma. C’est pourquoi l’étude intensive de la grammaire précédait celle des textes sacrés, les Védas. Car en elle-même elle était méditation. Cette nécessité était ressentie par tous, y compris les dieux qui étudiaient cette discipline. C’est Patanjali, le créateur du yoga, qui a développé cet aspect fondamental. L’ultime nature de Vâch” (la parole, dont nous avons fait le mot verbe) est un trait de lumière divine qui descend sur l’homme qui a compris le lien entre la signification (vâchya) et le mot (vâchaka). Seul l’emploi des mots corrects confère des mérites religieux. Le “sphota” c’est l’unité éternelle et indivisible manifestée par le son.

13. France, XVII°s : Port-Royal. Cette grammaire est très importante car à côté des grammaires normatives classiques (cf les Remarques de Vaugelas 1647), la Grammaire générale et raisonnée d’Arnaud et Lancelot (1660), dite Grammaire de Port-Royal se veut une grammaire logique dégageant des éléments communs aux quatre langues pratiquées à Port-Royal : français, latin, grec, hébreu. La grammaire et la logique de Port-Royal définissent ainsi le Verbe : ”un mot dont le principal usage est de signifier l’affirmation, c’est-à-dire de marquer que le discours où ce mot est employé est le discours d’un homme qui ne conçoit pas seulement les choses, mais qui en juge et qui les affirme.” On n’est pas loin de la conception stoïcienne de la grammaire.

14. Suisse, XX°s : SaussureCours de linguistique générale”.

http://fr.wikipedia.org/wiki/Ferdinand_de_Saussure

La langue est un système complexe analogue à une partie d’échecs où les pièces ont toutes une signification les unes par rapport aux autres : déplacer la plus petite d’entre elles revient à changer le système. La langue ne doit pas être confondue avec la parole. La linguistique saussurienne et le cercle de Prague (vers 1930) fondent le structuralisme mais restent statiques.

15. Etats-Unis, XX° s : ChomskyGrammaire générative”. Voir :

http://www.larousse.fr/encyclopedie/article/Cognition%20et%20langage:%20N.%20Chomsky/11006758

La grammaire est un mécanisme fini capable d’engendrer un ensemble infini de phrases grammaticales. La notion essentielle est “la concaténation (l’enchaînement) à partir d’un ensemble fini d’éléments” (Chomsky – Miller, 1963).

La représentation en arbre veut rendre compte de la phrase (P) composée d’un syntagme nominal (SN) et d’un syntagme verbal (SV). Chacun de ces syntagmes est lui-même composé d’éléments tels que :

SN = article(Art) + membre nominal (MN)

SV = verbe (V) + SN

MN = adjectif (Adj) + nom (N)

V = racine verbale (RV) + temps (TPS)

N = racine nominale (RN) + morphème singulier/pluriel (Si/Pl)

Exemple :

le petit garçon mangeait des pommes”

s’analyse :

le (Art) petit (adj) garçon (N) mang (RV) eait (TPS) des (Art) pomme (RN)-s (Pl)

de telle sorte que les éléments se construisent en arbre

Pour Chomsky ceci relève de structures profondes, telles que “tout sujet adulte parlant une langue donnée est, à tout moment, capable d’émettre spontanément, ou de percevoir et de comprendre, un nombre indéfini de phrases que, pour la plupart, il n’a jamais prononcées ni entendues auparavant”. Tout sujet parlant a donc une compétence linguistique et trois questions se posent :

a) quelle est la nature exacte de cette compétence ?

b) comment les sujets parlants l’utilisent-ils ?

c) comment cette compétence a-t-elle été acquise ?

Problèmes délicat car selon le principe de K.Popper on ne pourra pas prouver que les réponses seront justes mais elles seront scientifiques dans la mesure où elles seront réfutables, ce qui permettra “de gagner une compréhension plus profonde des faits” (Chomsky 1957) A la compétence correspond la performance, la réalisation du sujet. Ce qui rejoint la distinction saussurienne langue / parole. L’école anglaise de John Rupert Firth ajoute que “chaque mot utilisé dans un contexte nouveau devient par là même un mot nouveau”. Chomsky écrit : “Une grammaire peut être conçue comme un mécanisme qui associe une interprétation sémantique à des séquences de signaux acoustiques”. Il cherche ainsi à mettre au jour une phonétique et une sémantique universelles et il veut les unir dans une grammaire constituée d’une syntaxe générative. Chomsky insiste sur le caractère créateur de la compétence. Au contraire pour Saussure la langue était une taxinomie d’éléments et la phrase appartenait à la parole, non à la langue. Construire une grammaire du sumérien signifie qu’on sera capable d’engendrer un nombre infini de phrases sumériennes dont certaines n’auront jamais été émises. On ne comprendra jamais Baudelaire tant qu’on n’aura pas construit un mécanisme récursif capable d’engendrer des poèmes possibles de Baudelaire. Et certains poèmes de Baudelaire pourront être exclus comme “agrammaticaux” dans la poétique de Baudelaire.

16. Ainsi la grammaire a pour but de repérer l’agrammaticalité :

Je n’ai rien vu” est grammatical

*”Je n’ai vu rien” est agrammatical et rejeté comme tel.

La grammaire doit pouvoir spécifier le degré d’agrammaticalité de tel énoncé.

Les soldats redoutent les dangers” (a)

* “Les dangers redoutent les soldats” (b)

Une grammaire “descriptivement adéquate” (Chomsky) doit pouvoir admettre (a) et rejeter (b). au nom de la distinction êtres animés / êtres non-animés qui deviennent ainsi des catégories syntaxiques auxquelles la composante sémantique donnera ensuite une interprétation. Ceci relève aussi de l’intuition. Aussi pour lever toute ambiguïté il suffit de demander à un nombre étendu de locuteurs s’ils admettent (a) et (b). Un nombre étendu rejettera (a) mais une minorité lettrées, marquée par le surréalisme et la rhétorique du moyen-âge admettra (b) en tant qu’allégorie.

Il ne s’agit pas de fournir une procédure de découverte, objectif trop ambitieux selon Chomsky, tout au plus une procédure d’évaluation. On choisit entre plusieurs grammaires celle qui est relativement la meilleure. (D’après Ruwet, présentation de Chomsky,1966). Les sciences cognitives approfondissent ces données :

Pierre Jacob “Pourquoi les choses ont-elles un sens ?” Odile Jacob 1997

Jean-Yves Pollock “Langage et cognition” PUF 1997

17. France, XX°s : Derrida “Grammatologie” (1967) Derrida dénonce le privilège de la parole au détriment de l’écriture dans toute la pensée occidentale. Le langage ne se maintient que par son incription, sa trace. Et chaque trace n’existe que par une autre trace. Elle est “trace-de-différence” ou pour mieux écrire de “différance” car elle est éminemment active. Derrida explique : « ce que nous appellerons plus tard la différance, concept économique désignant la production du différer, au double sens de ce mot. ». La « différance » apparaît comme le mouvement de la différence comme concept ; son action de différer consiste en un report vers l’avant :

http://paradoxa1856.wordpress.com/2008/02/21/presentation-de-de-la-grammatologie-de-jderrida/

Dans “La voix et le phénomène” (1972) Derrida commente Husserl et s’interroge sur la pertinence d’énoncés comme “vert est ou”, “abracadabra”, “le cercle est carré”… “Le cercle est carré”, expression douée de sens, n’a pas d’objet possible, mais elle n’a de sens que dans la mesure où sa forme grammaticale tolère la possibilité d’un rapport à l’objet. (…) Il y a dans les formes de signification non discursives (musique, art non littéraires en général), aussi bien que dans des discours du type “abracadabra” ou “vert est ou”, des ressources de sens qui ne font pas signe vers l’objet possible.” (p.110-111). Plus loin (p.113) Derrida affirme que tout le système des “distinctions essentielles” est une structure purement téléologique, c’est-à-dire qu’elle a pour objet de se donner une fin. Ceci concernerait, entre autres, les distinctions entre signe et non -signe, sujet et objet, grammaticalité et non-grammaticalité. Pour lui cette possibilité est différée à l’infini. L’aporie qui en résulte est levée (p.114) par : “L’apparaître de la différance infinie est lui-même fini.” Ce qui autorise à ses yeux l’existence de la grammaire.

18. Pour aller plus loin… Faire sur Google : “linguistique moderne contemporaine” et suivre les liens. Je ne le ferai pas. J’ai cessé de m’intéresser à ces choses pour des raisons expliquées au début de l’article.

Roger et alii

Retorica

(27.600 caractères)

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