12 GUE Daesh jeunes Chair à djihad 2016-02

Comment on devient de la « chair à djihad »

(d’après un entretien avec le psychanalyste Fethi Benslama, l’Obs 14 janv 2016)

La numérotation est de Retorica.

1. Les radicalisés ont entre 15 et 25 ans. Ils ne dépassent pas 30 ans. Ils sont dans la pré- et la post- adolescence. Ils découvrent la réalité du monde. « L’adolescent doit alors substituer de nouveaux idéaux à ceux qu’il a perdus : il vit une période d’avidité d’idéaux. Certains partent ainsi en quête de pureté ou de justice. » Il s’agit de sortir d’un passage à vide, quelquefois de l’errance. L’idéologie radicale leur fournit une explication totale. « Tout à coup, il y a une sédation des tourments. Ils sont soulagés de leurs souffrances identitaires, et peuvent devenir des gens à toute épreuve. » Cette solution n’est pas perçue par leurs proches. Les mots « salut » et « santé » ont la même racine.

2. Ces jeunes ne sont plus singuliers et ne souhaitent plus l’être « On le voit bien, ils ont un côté automate, ils deviennent identiques à tout le groupe, parlent et agissent de la même manière. » Au bout il y a toujours la mort : « Ils veulent mourir, que ce soit sous les balles de la police où avec une ceinture d’explosifs ». Mais il faut distinguer ceux qui planifient avec des visées politiques et ceux qui deviennent de la « chair à djihad ». Et qui le souhaitent. « On a de la peine à le concevoir, mais eux ne pensent pas la mort comme une fin, mais comme une matrice qui va les faire naître à une vie supérieure, les enfanter à nouveau dans un monde parfait. » La mort « devient à leurs yeux un mode de transport vers une forme d’immortalité, vers un monde de jouissance absolue. »

3. Ils fuient un monde devenu immonde. « … choisir l’autre monde c’est accepter de passer par la mort. » La tentation du suicide est fréquente chez lez adolescents. « Une patiente a dit un jour « je voulais me tuer mais pas mourir », elle voulait faire une traversée, « changer de peau ». Cette volonté de se fabriquer une nouvelle identité est aussi présente chez les radicalisés. » (…) « L’autosacrifice sert à anoblir le suicide. C’est du reste la force dangereuse de cette idéologie. Elle attire beaucoup de délinquants, parce qu’ils y trouvent un anoblissement de leurs pulsions. Ils peuvent au nom d’une loi supérieure devenir hors-la-loi. »

4. Le passage à l’acte n’est pas obligatoire mais une mauvaise rencontre, celle d’un leader et de son groupe, peuvent avoir un effet de cliquet : il n’est pas possible de revenir en arrière. Ce ne sont pas des fous mais ils ont perdu leur singularité, c’est-à-dire leur humanité. Ce « qui les amène à ne plus sentir aucune empathie à l’égard de l’autre humain. » Ils peuvent tuer des centaines de personnes sans remords. Mais ils ne sont pas les seuls. « Le psychiatre Daniel Zagury, qui a expertisé des « serial killers », décrit très bien ce moment où l’assassin devient calme et accède à une indifférence totale vis-à-vis de lui-même et des autres. A ce moment-là, il peut tuer sans limites. C’était aussi le cas pour Anders Breivik, ce terroriste d’extrême-droite qui a commis les attentats norvégiens en 2011 et tué 77 personnes. »

5. « La fraternité est un idéal de solidarité à l’intérieur d’un groupe. Les frères s’aiment et sont solidaires. » Mais la fraternité peut être redoutable vis-à-vis de l’extérieur. Lacan parlait de « frérocité ». Il y a fanatisation par fusion. Idem dans un couple. « Lorsqu’on est deux, on est des dieux » disait un patient. Les convertis représentent 50 % des djihadistes car cette idéologie s’adresse à tout le monde. « L’islamisme radical est le couteau suisse de l’idéal, il est à multiples usages. « Le père d’un radicalisé m’a dit un jour : « Mon fils est devenu mon père. Il est même devenu le père de Dieu. Il voulait protéger Dieu ! » Cela veut dire devenu un dieu soi-même. » Religion totale, cette foi est « une réponse, en termes de communauté et de lien, à sa solitude, à son incapacité à s’adapter dans le monde d’aujourd’hui. »

6. « Tout se vaut, tout peut être acheté. » La valeur a été détruite par le capitalisme de la modernité. « Du point de vue de certains individus, l’islamisme contient la promesse d’un retour au monde traditionnel où le sujet est donné à soi par les autres et garanti par Dieu. Alors que, dans la modernité, le sujet doit s’inventer lui-même, est une superproduction de lui-même ». C’est un travail exténuant dans un monde de plus en plus complexe avec de multiples ruptures. Certains n’y résistent pas et choisissent de trouver un maître qui leur dit quoi faire.

7. On peut récupérer des radicalisés avant « le cliquet du passage à la violence. Et nous devons le faire, non par altruisme, mais pour défendre la société. Il faut donc proposer des solutions rééducatives et d’insertion. » Cela s’est fait dans toutes les guerres. Il faut que les hommes politiques tiennent un discours de vérité. « Car ce vendredi 13 novembre, la Syrie était sur la scène du Bataclan et au Sade de France, violemment ramenée par le vent de l’histoire. »

(d’après Fethi Benslama professeur de psychopathologie, auteur de « la psychanalyse à l’épreuve de l’islam » (Flammarion 2004), « la guerre des subjectivités en islam » (Lignes 2014) « L’idéal et la Cruauté. Subjectivité et politique de la radicalisation » (Lignes 2015), l’Obs, 14 janvier 2016).

8. De son côté un autre psychanalyste, Roland Gori, auteur de « L’individu ingouvernable » écrit dans Le Monde des 3 et 4 janvier 2016 : « La crise des valeurs favorise les théofascismes. » (…) ce sont « les instruments d’une organisation fondée sur l’effacement de la pitié et l’éloge de la cruauté. Comme le fascisme. » (…) « Souvenons-nous que les fascistes espagnols criaient « Viva la muerte » L’essence du gouvernement fasciste c’est la terreur. » (…) Pour Daesh il s’agit d’effacer « ce qui constitue le socle de l’identification à l’humanité, à savoir la compassion. » (…) Hanna Arendt a montré que les nazis et les fascistes avaient emprunté aux mafias américaines leurs méthodes d’intimidation, et à la publicité hollywoodienne son dispositif de propagande. C’est la même chose avec Daesh. » (…) Ce n’est possible que dans une société « atomisée par une désaffiliation des liens de reconnaissance symbolique… »

9. Roland Gori note qu’on parle de  « radicalisation » et que le mot renvoie aux racines. « Se radicaliser, c’est chercher des racines, notamment dans une organisation totalitaire qui va régler l’existence quotidienne. » D’où un mécanisme de dissociation où la personne n’est plus elle-même car elle est déjà morte. C’est une réponse « à un ordre néolibéral qui a atomisé et désorienté les individus comme les populations. » Cet « ordre néolibéral » est une économie mais plus encore un ensemble de pratiques sociales où chacun est appelé à devenir autonome. Or « l’autonomie présentée comme émancipation se révèle une profonde solitude. » C’est la thèse que Roland Gori soutient dans son livre « L’individu ingouvernable » (Ed. Les Liens qui libèrent, 352 p.) « La crise des valeurs libérales, le déclin des mouvements socialistes et communistes offrent au salafisme politique des opportunités révolutionnaires conservatrices. Notons que ces mouvements ont prospéré sur la délégation que les Etats néolibéraux ont accordée aux associations privées. L’Etat a abandonné ses prérogatives de missions publiques qui assuraient la solidarité sociale par les voies d’éducation, de santé et de culture. » (…) Comme le dit Arendt , le totalitarisme, c’est « Tout est possible ».

10. Il faut des mesures d’urgence mais aussi « revoir intégralement notre vision néolibérale de la politique. Nous avons laissé le système technicien et marchand penser et gouverner à notre place. (…) Face à des fascismes qui se prévalent de la religion et de la morale, nous devons cesser de concevoir la valeur sur l’étalon marchand et juridique. (…) Nous devons, à l’inverse, impérativement relever le défi de la modernité en permettant, par la culture, l’information, l’éducation et le soin, de relier le passé, le présent et l’avenir. » (…)

d’après Roger et Alii

Retorica

(1 400 mots, 8 200 caractères, 2016-02-15)

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