12 GUE stratégie arabe Livre des ruses 2014

1. Chaque civilisation a son grand livre de stratégie. En occident c’est “Le Prince” de Machiavel (1532). En Chine c’est “L’art de la guerre” de Sun Tzu (VI° siècle avant notre ère). Dans le monde arabo-musulman c’est “Le livre des Ruses”.

2. http://www.leconflit.com/article-le-livre-des-ruses-la-strategie-politique-des-arabes-99803039.html

Ce Livre des Ruses, récemment redécouvert et qui ne nous est parvenu que partiellement, reste anonyme malgré bien des recherches et date entre la fin du XIIIème siècle ou au commencement XIVème siècle. Il est formé d’une succession de petits récits, autant de cours de psychologie politique, très plaisants, qui nous font pénétrer dans le secret de la diplomatie arabe. Il ne systématise pas un savoir ni ne présente une doctrine politique cohérente. l’auteur de l’ouvrage, dont la traduction du titre arabe donne littéralement Les Manteaux de toge fine dans les ruses subtiles, veut simplement convaincre le lecteur, sensé appartenir à la classe dirigeant ou en passe de le devenir, de la valeur de la ruse, présentée comme un art difficile, honorable et payant. A l’instar de MACHIAVEL, qui prend d’ailleurs ses leçons en partie dans la littérature arabe, via les Vénitiens.

3. “Cet enseignement est resté très vivant jusqu’à nos jours et comme le note le traducteur René KHAWAM (1917-2004), qui l’a (re)découvert dans le fond ancien de la Bibliothèque Nationale de Paris, si on le redécouvre justement aujourd’hui, « c’est simplement que la conjoncture s’y prête : phénomène parfaitement contingent, mais phénomène heureux dans la mesure où il guérit l’Occident d’une cécité politique et intellectuelle (plus ou moins consciente) vieille de plusieurs siècles ». L’imposante bibliographie (dans la Préface)  rapportée par l’auteur anonyme nous montre la mesure (énorme) de ce qui a été perdu d’une telle littérature.

4. ”Nous ne connaissons que 10 chapitres de cet ouvrage qui en comportait 20. Après une Préface qui, comme c’est l’usage à cette époque, s’adresse « Au nom de Dieu, le Clément, le Maître de miséricorde ». « Afin de le servir d’une façon plus intime, j’ai composé cet ouvrage (…) sachant que Dieu a gratifié l’Emir de la plus vaste des intelligences, du plus fin des discernements, du plus incisif des jugements ». Il présente lui-même les chapitres de son livre :

– L’intelligence et son mérite ;

– L’instigation à l’emploi des ruses et la manière de les mettres en oeuvre ;

– La Sagesse de Dieu. Sa bienveillance et la perfection avec laquelle Il organise les choses pour le bien de Ses serviteurs ;

– Les ruses des anges et des djinns ;

– Les ruses des prophètes ;

– Les ruses de khalifes, des rois et des sultans ;

– Les ruses des vizirs, des gouverneurs et des gens de l’administration ;

– Les ruses des juges, des témoins honorables et des procureurs ;

– Les ruses des jurisconsultes ;

– Les ruses des hommes pieux et de ceux qui pratiquent l’ascèse ;

– Les ruses des commandants, des émirs et des maîtres de la police, (à partir de ce XIème chapitre, l’oeuvre est perdue) ;

– Les ruses des médecins ;

– Les ruses des poètes ;

– Les ruses des marchands et des commerçants ;

– Les ruses des Banou-Sâssâne, qui sont les vagabonds des routes ;

– Les ruses des voleurs et des jeunes voyous ;

– Les ruses des femmes et des jeunes garçons ;

– Les ruses des animaux ;

– Ceux qui ont ourdi une ruse et en sont devenus les victimes ;

– Les cas particuliers qui n’ont pas été classés dans les autres chapitres.

   

5. Le traducteur René KHAWAN présente ainsi cet ouvrage : « Qu’on ne s’étonne pas si toute la première partie du présent ouvrage est consacrée à des anecdotes d’origine religieuse. C’est que l’homme arabe, aujourd’hui comme hier, n’entreprend rien, que ce soit en politique ou dans tout autre domaine, sans en référer à une tradition qui remonte aux prophètes et, par-delà ces Envoyés, à Dieu. Ce qui nous vaut un certain nombre de récits en forme de parabole qui ont ce ton inimitable des fables mythologiques et des légendes populaires. Ainsi la très belle histoire de Joseph et de ses frères, qui donne au célèbre épisode biblique une interprétation à la fois savoureuse et poignante – nullement indigne en tout cas des meilleurs récits du Moyen-Age chrétien auxquels elle fait irrésistiblement songer. Ainsi également une curieuse description du combat de Jacob avec l’Ange (que les censeurs chrétiens auraient, n’en doutons pas, pudiquement édulcorée). Ou encore cette étonnante version de la Passion du Christ où l’on voit Judas, pris à son propre piège, crucifié à la place de Jésus. » Il ne fait pas s’étonner du contenu de tels récits, car encore au Moyen-Age chrétien circulent des histoires plus ou moins tirées de textes jugés apocryphes par les autorité religieuses. Une quantité impressionnante d’Evangiles avaient déjà pourtant été réduits à quelques uns lors des conciles depuis la naissance de l’Empire romain chrétien. Les versions testamentaires que nous connaissons ne sont pas forcément les plus proches de la vérité…

6. « Après les ruses de Dieu (par respect, notre auteur dit la « sagesse » de Dieu), celles des anges et des djinns, celles des prophètes, nous sommes enfin introduits dans l’univers des simples mortels : (…) tous bien déterminés à triompher par l’astuce, tous affichant un superbe mépris à l’égard des brutes qui tirent le glaive à la moindre occasion. Le khalife al-Mou’tadid (abbasside de Bagdad, entre 892 et 902) lui-même (dont notre auteur révèle pourtant certains comportement de la plus tranquille cruauté) s’insurge contre ces militaires qui n’hésitent pas à user de violence envers les suspects « interrogés » : « Où sont donc les ruses des hommes dignes de ce nom? » Car il s’agit bien de dignité. Faire couler le sang est une commodité. Mais une commodité indigne. Pire : inefficace. La ruse au contraire a un double mérite : elle est difficile (comme l’art), donc honorable (et délectable – comme l’art encore) ; mais surtout, elle est payante. Autant dire qu’elle va consister toute la politique, qui ne sera jamais envisagée comme une technique abstraite, mais comme un exercice subtil, délicat, raffiné… et efficace. Ainsi le prince idéal (…) sera-t-il un prince rusé : le modèle en est ici Alexandre, dont on verra qu’il avait plus d’un tour dans son sac. 

7. « Il n’est pas le seul. Voilà pour l’exemple l’intéressante méthode employée par un espion persan qui voulait s’attirer les bonnes grâces d’un grand dignitaire ecclésiastique à Byzance : « Le vizir se mit à considérer attentivement le caractère du patriarche et à en étudier les réactions afin de ses faire admettre en tant que compagnon et de monter en dignité auprès de lui par la présentation des propos qui avaient le plus de chances de lui être agréables. Il le trouva enclin à écouter les histoires amusantes, désireux d’entendre les récits historiques. Il se mit à lui offrir en cadeau toute aventure exceptionnelle, toute anecdote spirituelle surprenante. Il ne fut pas long à devenir comme une parure à ses yeux et à son coeur, plus attaché à lui que son nez. En même temps, le vizir soignait les blessés sans prendre de salaire, de sorte que son renom grandit et que son autorité s’accrut. » 

 

8. « Ces récits indiquent par quels moyens nombre de vizirs se sont emparés de la réalité du pouvoir dans de nombreuses contrées arabes. Ils nous expliquent que le pouvoir de ces vizirs, quels que soient leur origine, parfois d’anciens esclaves, sont acquis de l’intérieur à force de ruses, sans batailles glorieuses et sanglantes.

   Il reste à retrouver la moitié de cette oeuvre afin d’être en mesure d’en mesurer toute la portée, d’autant plus que les récits mettent en scène non seulement des rivaux en matière politique, mais aussi des concurrents en matière économique et même des conflits sociaux et familiaux.”

Le Livre des Ruses, La stratégie politique des Arabes, Edition intégrale établie par René Razqallah KHAWAN, Phébus Libretto, 1976 (réédition 2002), 446 pages.

 

9. La 4° de couverture de l’ouvrage (1976) est singulièrement énergique. “Ce livre, écrit cent ans avant Machiael, est à sa façon (non la moins divertissante) la meilleure réponse aux Occidentaux étonnés qui découvrent aujourd’hui, avec une stupéfaction que n’excuse guère leur scandaleuse ignorance, l’extraordinaire habileté politique des responsables du monde musulman : ministres mandatés par les puissances du pétrole, émirs du déserts à la tête de fortunes de plusieurs milliers de dollars, porte-parole de pays “pauvres” mais fermement décidés à tenir leur place dans le concert international (aux dépens s’il le faut des pays “riches” qui les ont d’abord exploités) – tous héritiers en tout cas d’une sagesse politique vieille de plusieurs siècles, mais toujours étonnamment vivante.

Les hommes d’affaires new-yorkais, les banquiers londoniens, les marchands de Francfort, confrontés à ces hommes d’un autre monde qui les battent désormais sur leur propre terrain déclarent avec une touchante naïveté : “Ils n’ont pas mis longtemps à apprendre.” Erreur. “Ils savaient déjà”. Et depuis longtemps.

Cet ouvrage le montre à suffisance. Il ne s’agit pourtant pas d’un traité de science politique : ce genre de littérature “abstraite” répugne absolument à l’imagination arabe, éprise de réalité charnue, d’anecdote savoureuses où passe l’essence même de la vie ; non, ce qui est donné ici au lecteur est un fin tissu de paraboles colorées, d’histoires “symboliques” dont les leçons (visibles ou cachées) s’eintrecroisent comme autant de fils ingénieusement agencés. Pour notre édification. Et pour notre émerveillement.

10. L’ethnocentrisme occidental commence à être battu en brèche par une mondialisation qui l’oblige à s’ouvrir et à dépasser les clichés sur les Arabes, les Chinois, les Japonais etc. Lors des tractations sur le pétrole dans les années 1970, les journalistes et les hommes politiques s’étonnaient que les négociateurs des pays du Golfe éprouvaient le besoin de porter constamment leurs lunettes de soleil même à l’ombre. Ils en ont compris tardivement la raison. Quand l’intérêt s’éveille, les yeux brillent et c’était ce moment délicat qu’il fallait masquer. Cette situation est assez proche de celle du poker. Le colonel Khadafi était passé maître dans cet art de la manipulation, contre-manipulation, provocations et dissimulations en tous genres. On parlera d’hypocrisie, de fourberie. Quels vilains mots ! Au Japon l’hypocrisie est une vertu sociale. Prendre un compliment pour argent est l’indice d’une sottise intellectuelle rare.

11. En occident nous avons aussi des doctrines et des dictons de prudence. “Les promesses n’engagent que ceux qui y croient.” est un proverbe de bon sens et qui évite bien des désillusions et des bavardages. On l’attribue à Henri Queuille, sous une forme très affaiblie, reprise par Charles Pasqua et Jacques Chirac en 1988 : “Les promesses n’engagent que ceux qui les écoutent” (Voir « Henri Queuille », Wikipédia). En effet on peut écouter de bien des manières alors qu’il ne faut jamais croire un homme ou une femme politique : on ne croit pas, on analyse, on compare et on prend une décision. Sur un forum J’ai relevé ceci “ Cette expression viendrait d’un barbier qui aurait mis à l’entrée de son échoppe une grande pancarte proclamant : « demain on rase gratis ». Mais notre artisan, pas totalement idiot et près de ses sous, l’y laissait tous les jours. Par conséquent, le benêt qui, le lendemain du jour où il avait vu la pancarte, venait se faire raser ou couper les cheveux et qui s’étonnait de devoir quand même payer, s’entendait répondre : « oui, mais il y a écrit que c’est demain que c’est gratuit ». Pourquoi cette histoire dont la véracité reste à prouver met-elle en scène un barbier ? C’est peut-être bien parce qu’autrefois il existait une corporation qui englobait les dentistes, les chirurgiens et les barbiers, et qui n’avait pas vraiment une bonne réputation. Ce qui explique qu’on disait : « menteur comme un arracheur de dents »”. (Sassy Bel, 2006)

12. Revenons-en au Livre des Ruses. Le mot “ruse” (hila) désigne à l’origine une machine qui a pour but d’économiser l’effort humain. Dieu s’est servi de ruse (Coran 3, 47). La ruse conduit les prophètes (d’Abraham à Mahomet en passant par Moïse). Ruse pour le bien et ruse pour le mal. Satan va enseigner aux hommes la technique et le mal. Je relève ici quelques perles.

Le livre de Job “Dieu connaissait mieux que personne ce qui concernait Job. Il ne donnait pouvoir au Diable sur lui que par un effet de sa miséricorde afin d’augmenter pour lui la récompense de ses œuvres et de le proposer pour exemple à ceux qui pratiquent la constance.” (p.121)

Comment peser un éléphant. Ce que faisait Ali, cousin et gendre du prophète :

1. Faire monter un éléphant dans une grande embarcation.

2. Marquer l’endroit où arrivera l’eau des deux côtés.

3. Faire sortir l’éléphant. Le remplacer par des pierres soigneusement pesées auparavant.

4. En remplir l’embarcation jusqu’à ce que l’eau monte à l’endroit repéré.

5. Additionner le poids des pierres. (p. 189)

Le problème du mal. ‘Ouzayr (Coran 9,30) interroge Dieu sur la mort des innocents. Celui-ci lui envoie un sommeil profond près d’une fourmilière. Puis il incite une fourmi à mordre cruellement la cuisse du dormeur. Réveillé en sursaut ‘Ouzayr tue 3.000 fourmis. Dieu l’interpelle : “Une seule fourmi t’a mordu. Pourquoi en as-tu tué 3.000 ?” ‘Ouzayr cessa d’interroger Dieu.

(p.59)

Salomon est célèbre pour sa sagesse. On pense à son fameux jugement au sujet d’un bébé que deux femmes se disputaient. Mais quand on lit attentivement les chapitres qui le concernent (Bible 1Rois, chap 3 à 11) on découvre un Salomon expert en dons, contre-dons et en import-export (chap 10 et 11). D’où sa place justifiée dans ce Livre des ruses. (p. 158 et suivantes)

Jésus C’est Judas qui a été crucifié à la place de Jésus. Par une ruse de Dieu les espions ne reconnurent pas celui qui avait dénoncé son maître. Ils l’arrêtèrent et l’exécutèrent croyant que c’était Jésus. (p. 78)

Ruses de guerre La fausse lettre pour convaincre un souverain que son responsable de l’armement le trahissait (p.320) La nomination d’un chef incapable.Organiser chez les ennemis une campagne qui vante ses mérites (p.324-325).

Roger et alii

Retorica

(14.300 caractères)

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