12 GUE Stratégie non-violente Gene Sharp 2011

1. Gene Sharp, né en 1928, est le fils d’un pasteur itinérant, ce qui expliquerait qu’il n’aime pas voyager. Célibataire, sans enfants, il vit presque reclus avec sa jeune assistante, son gros chien noir et ses orchidées. Dans les années 1950, étudiant en sociologie à l’Ohio State University, il passa neuf mois en prison pour avoir refusé d’être enrôlé en Corée. Gandhi est le sujet de ses recherches. Pourtant, docteur en philosophie (Oxford), devenu professeur à Harvard, il donne le nom d’Albert Einstein à sa fondation en 1983. Son cours intéresse Robert Helvey, vétéran du Vietnam, attaché militaire à l’ambassade américaine de Rangoon et qui, en retraite, enseigne la résistance pacifique à des guérilleros dans la jungle birmane. En 1992 il fait venir clandestinement Gene Sharp en Birmanie. On lui demande de rédiger une version accessible de ses travaux. Ce sera De la dictature à la démocratie” (1993).

Vers 1998 des copies de l’ouvrage circulent dans les Balkans. Le groupe Otpor le diffuse et reçoit la visite de Robert Helvey. L’activisme minutieux d’Otpor contribue au départ de Milosevic en 2000. Le livre devient de plus en plus célèbre. On suit ses conseils à la lettre : un mouvement démocratique doit pouvoir être identifié par une couleur. C’est ainsi que “la révolution orange renverse le pouvoir en Ukraine et dérègle la balance chromatique des journaux télévisés du monde entier.

2. On dit que les manifestants égyptiens de la place Tahrir du Caire (février – avril 2011) avaient des exemplaires polycopiés de l’ouvrage “De la dictature à la démocratie. Un cadre conceptuel pour la libération. Les leaders du Printemps arabe semblent s’en être inspirés à travers internet et les réseaux sociaux.

Le livre est très bref : 137 pages.

Il est disponible gratuitement sur internet :

http://www.aeinstein.org/organizations/org/FDTD_French.pdf

Les chapitres s’ordonnent en un exposé méthodique qui va, de succès en succès, du premier rassemblement improvisé à la rédaction d’une nouvelle constitution. Il définit une planification complexe en indiquant bien les obstacles à contourner, éviter ou surmonter. Gene Sharp fait ainsi la synthèse de ses vastes lectures et des innombrables entretiens qu’il a eus avec des militants de toutes nationalités. Son influence est à la fois réelle et souterraine. Une certaine qualité non-violente des mouvements arabes lui est certainement redevable même si cet avenir reste très incertain du point de vue de la démocratie. Gene Sharp ne croit pas que la révolte libyenne puisse aboutir. Il déclarait récemment à des journalistes suisses : «Ils veulent renverser la dictature par les armes, mais c’est là que la dictature est la plus forte. Ils ont été inspirés par les autres pays arabes, mais ils n’ont pas la bonne méthode, et ils risquent fort d’échouer.»

(d’après notamment

http://agoradurevest.over-blog.com/article-gene-sharp-de-la-dictature-a-la-democratie-69524437.html)

3. Gene Sharp a été connu en France par son ouvrage La guerre civilisée. La défense par actions civiles” (1995, 192 p, Presses Universitaires de Grenoble). La difficulté des négociations internationales sur la non-prolifération nucléaire, les trafics mafieux du plutonium à visées terroristes, tout montre que le nucléaire militaire mène à une impasse tragique. Les grandes puissances ne peuvent physiquement tout contrôler et n’ont aucune autorité morale en la matière tant qu’elles ne renoncent pas elles-mêmes à l’arme nucléaire. Les relances à la course aux armements – y compris sous forme simulée – sont dès lors trop tentantes. Pour quitter ces rivages suicidaires, il faut reprendre les problèmes à la base afin de construire une logique différente. Il ne s’agit pas de renoncer à la dissuasion nucléaire. Mentalement cela paraît impossible à trop de dirigeants. La dissuation nucléaire repose sur la peur et on ne renonce pas facilement à la peur. Il s’agit de construire une autre logique de défense, une autre vision mentale de la dissuasion qui rendra progressivement la défense nucléaire inutile car la peur aura disparu. C’est cette logique là dont Gene Sharp jette les bases à partir d’une analyse serrée des conflits qui se sont dénoués sans violence. Nous avons eu la dissuasion du “faible au fort” puis du “fort au fou”, la dissuasion “tactique” et les frappes dites “chirurgicales”. Quand un pays se sentira vraiment acculé il se servira de l’arme nucléaire. Il faut donc fluidifier les relations internationales.

4. Le livre de Gene Sharp repose sur quatre idées majeures :

* les gouvernants dépendent des gouvernés ;

* ceux-ci peuvent se prendre en charge progressivement car les “lieux de pouvoir” sont multiples ;

* en les coordonnant méthodiquement on construit une “défense par actions civiles” ;

* les exemples du passé le prouvent abondamment.

Au cours des années 80, nous avons été témoins d’une expansion mondiale sans précédent du recours pratique à la lutte non-violente. De Tallinn à Naplouse, de Rangoon à Santiago, de Pretoria à Prague, de Pékin à Berlin, les peuples du monde entier se tournent de plus en plus vers la lutte non-violente pour affirmer leurs droits à la liberté, à l’indépendance et à la justice.” (p.8) Ceci n’apparaît pas assez nettement dans les médias. Il y là quelque chose à faire. Gene Sharp évoque le problème de la Bosnie et note au passage “L’année 1992 a battu tous les records avec le développement de vingt-neuf guerres majeures. Le nombre de morts par la guerre a été le plus élevé depuis 17 ans.” (p.9). Mais c’est aussitôt pour donner l’exemple des méthodes civiles d’action non-violente utilisées par les pays baltes et notamment les Estoniens en janvier 1991, directives tout à fait remarquables et peu connues ; les voici :

Considérer comme illégale toute instruction contraire aux lois de l’Estonie ; désobéir et refuser de coopérer avec toute tentative de contrôle soviétique ; ne fournir aucun renseignement vital aux autorités soviétiques, enlever au besoin les noms de rues, les panneaux indicateurs, les numéros de maisons, etc. ; ne pas céder aux provocations ; faire un relevé précis des activités soviétiques (rapports, écrits, films), préserver ces documents et les diffuser à l’étranger ; maintenir le fonctionnement des organisations sociales et politiques estoniennes en créant des organismes de soutien et en cachant le matériel essentiel ; lancer des actions de masse si nécessaire ; entreprendre des approches de communication positive en direction des troupes de l’ennemi.”(p.10) On comparera avec ce qui s’est passé en Tchéchénie, face au même adversaire russe.

5. L’ouvrage s’articule en cinq chapitres :

Chap 1. Une défense sans guerre ?

Géne Sharp évoque quatre cas classiques et méconnus de défense par actions civiles (DAC) :

– Allemagne 1920 (p.22)

– France 1961 (p.23, l’échec des généraux O.A.S)

– Allemagne 1923 (p.26)

– Tchécoslovaquie 1968-69 (p.28)

Il conclut ainsi ce chapitre : “... les participants aux luttes non-violentes n’ont jamais eu d’organisation préalable, de préparation, d’armes perfectionnées, d’entraînement ou de connaissance approfondie des conflits passés et des principes stratégiques, alors que les militaires en bénéficient depuis des milliers d’années.” (p.31) Le mouvement de défense par actions civiles doit disposer de moyens significatifs.

Chap 2. Capter les sources du pouvoir.

Le pouvoir des gouvernants ne vient pas d’eux mais des gouvernés (p.37-38). Il vient de l’autorité, de l’adhésion, des moyens matériels et des sanctions mais aussi “des compétences, des connaissances et du savoir-faire des personnes et des organisations” et encore des “émotions et des croyances”, “habitudes et attitudes par rapport à l’obéissance et à la soumission, présence ou absence d’une foi, d’une idéologie partagée ou du sens d’une missions commune…” (p.39). Il suffit de se rebeller : “Les enfants en bas âge et beaucoup de jeunes ou d’adultes sont naturellement très doués pour refuser d’obéir et de coopérer.” (p.42) Gene Sharp enfonce le clou : “C’est une erreur de croire que le pouvoir politique vient de la violence et que celui qui aura la plus grande capacité de violence emportera la victoire.”… “En juillet 1943, Hitler reconnaissait que “gouverner les gens dans les régions occupées est à l’évidence un problème psychologique. On ne peut gouverner uniquement par la force. Certes, la force est décisive, mais il est aussi important d’avoir ce petit plus psychologique dont le dompteur a besoin pour maîtriser sa bête. Ils doivent être convaincus que nous sommes les vainqueurs.” “(p.45)

Chap 3. Manier le pouvoir.

L’action non violente est une forme de combat, comme la guerre. “Le 24 mai 1943, à Sofia, de nombreux Bulgares non-juifs se joignirent à une manifestation organisée par les Juifs pour protester contre des projets de déportation. Il y eut des affrontements avec la police et de nombreuses arrestations. Matei Yulzari écrit : “Craignant une agitation interne, le gouvernement fasciste et le roi furent forcés de renoncer à leur plan d’envoyer les Juifs bulgares dans les camps de la mort.” Tous les Juifs qui étaient citoyens bulgares furent sauvés.” (p.58).

Après avoir étudié “les lieux de pouvoirs”, Gene Sharp identifie quatre mécanisme du changement : le retournement (p.80), le compromis (p.82), la coercition (p.83) et la désintégration (p.84). Une action cohérente et continue transforme positivement le groupe et les militants qui deviennent alors de plus en plus efficaces (p.97).

Chap 4. La défense par actions civiles.

Le désir de se défendre doit se traduire concrètement en stratégie, tactiques et méthodes d’action spécifiques (p.112). Les pertes humaines sont moins élevées que celles des guerres conventionnelles ou des guérillas, sans compter les guerres nucléaires (p.120).

Chap 5. Vers le transarmement.

Le transarmement est le passage d’une défense militaire à une défense par actions civiles (DAC). La lutte non-violente existe depuis des millénaires. Elle repose sur la tendance naturelle à résister (p.148) La DAC renforce la capacité de dissuasion et peut se construire dans le monde tel qu’il est (p.149) L’un des impératifs préalables à l’amélioration d’une société est d’empêcher qu’elle devienne pire. (p.150). La violence de la guerre dans l’ex-Yougoslavie est venue du fait “que les tactiques de guérilla constituaient un élément essentiel de la défense (en place à la suite de l’expérience acquise pendant la deuxième guerre mondiale.) ” On ne peut pas à la fois utiliser la guérilla et la lutte non violente (p.165).

La DAC est plus cohérente que l’action armée : “L’une des stratégies de la guerre militaire consiste à agir principalement en fonction de la quantité de destruction et de pertes qu’on peut infliger aux troupes, à la population et au pays de l’ennemi. Les enjeux à l’origine du conflit passent en général à l’arrière-plan par rapport aux moyens d’action qui semblent nécessaires à la conduite de la guerre. Il est courant que la victoire militaire ne tienne pas compte des objectifs plus profonds du conflit.

La lutte non-violente opère selon une dynamique très différente. Les actes de protestation et de résistance non-violente sont d’autant plus efficaces qu’ils sont eux-mêmes l’expression des enjeux. La résistance à la censure trouvera souvent sa meilleure expression par le défi de la liberté d’expression et d’une presse libre, plutôt qu’en tuant les membres du gouvernement qui ont ordonné cette censure.” (p.177)

Roger et alii

Retorica

(11.500 caractères)

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