13 HIS Atlantide 1. Platon 2003 09

1. Etude : L’Atlantide Auteur Roger Favry, texte revu et corrigé de la BT2 n°64, Ed PEMF, décembre 2003)
2. En relisant l’étude il m’a semblé nécessaire d’ajouter des compléments. D’où 13 HIS Atlantide 2. Solon
3. Enfin le Doggerland fournit des informations nouvelles et stimulantes. D’où 13 HIS Atlantide 3. Doggerland.

1. Introduction

11 Présentation générale

Le mystère de l’Atlantide a suscité des milliers d’ouvrages, on parle de 25.000, surtout au XIX° et encore plus au XX°. L’Atlantide concerne des évènements qui se sont passés ou sont censés s’être passés 9.000 ans avant Platon. C’est-à-dire vers 11.500 ans avant notre ère, en pleine Préhistoire, à une époque que l’archéologie nous montre civilisée mais sans écriture. La mémoire était alors fondée sur des traditions orales et des dessins tracés dans les grottes.Le récit est assez simple en lui-même. Il aurait existé au-delà du détroit de Gibraltar, un royaume, l’île d’Atlantide, dont les habitants étaient paisibles et heureux parce qu’ils suivaient les préceptes de leur dieu Poséidon (Neptune). Leurs descendants s’en écartèrent et devinrent belliqueux. Ils voulurent asservir les pays de la Méditerranée et Zeus, le dieu suprême, décida de les punir. Ils furent battus par les Athéniens mais un cataclysme engloutit à la fois les deux adversaires. Cette histoire racontée par Platon a entraîné la constitution d’un mythe toujours vivace. L’Atlantide est devenue une véritable usine à fantasmes ! D’où deux questions : 1. En quoi ce récit est-il vrai, vraisemblable, invraisemblable ou faux ? 2. Pourquoi et comment l’Atlantide est-elle devenue un mythe efficace et qui dure encore ?

(1) Par commodité la plupart des dates d’avant le début de notre ère (avant Jésus-Christ) seront notées avec le signe “moins” : ainsi 800 ans avant J.-C. sera traduit – 800.

12. Brève présentation de l’Atlantide

D’après le récit de Platon, l’Atlantide était gouvernée par dix rois qui avaient par ailleurs chacun un royaume. L’île était très riche par sa métallurgie, son agriculture et son commerce. Ses habitants construisirent des fossés, des ports et des bassins souterrains pour leurs navires. Un temple somptueux, recouvert d’or était consacré à Poséidon dans la cité royale. On y trouvait un bois sacré, des temples, des gymnases, un hippodrome, des casernes et des ports remplis de navires venus du monde entier. L’île gigantesque était surtout composée d’une grande plaine limitée par des montagnes. Elle était entourée d’un fossé d’une longueur de 10.000 stades (1.776 km). Des canaux la coupaient à angle droit et permettaient le flottage des bois venus des montagnes, le transport des marchandises et l’irrigation. L’île était divisée en 60.000 districts. Chacun d’eux fournissait un contingent d’une vingtaine de soldats et marins destinés aux 1.200 navires de la flotte. Les dix rois se réunissaient périodiquement dans le temple de Poséidon. Ils sacrifiaient un taureau, délibéraient des affaires communes et se jugeaient entre eux lors d’une cérémonie nocturne. Pendant de nombreuses générations, ils furent heureux mais oubliant les sages prescriptions de Poséidon ils cédèrent à l’ambition et à l’orgueil. Pour les ramener à la vertu, Zeus résolut alors de les punir.

2. La description de l’Atlantide

21. Une île, une confédération, un empire

Le terme d’Atlantide prête à confusion car Platon peut l’employer dans trois sens différents sans bien les différencier lui-même :

1. l’île (capitale et territoire),

2. la fédération des dix Etats,

3. l’empire enfin avec ses comptoirs qui se seraient étendus jusque sur le “continent” (l’Amérique) et en Méditerranée (étymologie “la mer dans les terres”) L’île était située dans l’Océan Atlantique : “… À partir de cette île, les navigateurs de l’époque pouvaient atteindre les autres îles, et de ces îles ils pouvaient passer sur tout le continent situé en face, le continent qui entoure complètement cet océan, qui est le véritable océan. (…) “… de l’autre côté c’est réellement la mer et la terre qui entoure cette mer, c’est elle qui mérite véritablement de porter le nom de “continent”. Or dans cette île, l’Atlantide, s’était constitué un empire vaste et merveilleux que gouvernaient des rois dont le pouvoir s’étendait non seulement sur cette île toute entière , mais aussi sur beaucoup d’autres îles et sur une partie du continent. En outre, de ce côté du détroit, ils régnaient encore sur la Lybie jusqu’à l’Egypte, et sur l’Europe jusqu’à la Tyrrhénie.” (Timée 24 c – 25 a) La “Lybie” désigne la partie de l’Afrique située à l’ouest de l’Egypte, l’Afrique du Nord, La “Tyrrhénie”, plus tard l’Etrurie, désigne l’Italie occidentale. L’ ”Asie”, c’est l’Asie mineure. (1)
Toujours selon Platon, voici comment se présentait l’île. Les dimensions sont calculées en stades. (2): “… ce territoire était dans son entier très élevé et dominait la mer à pic, tandis que tout le territoire à proximité de la ville était plat. Cette plaine qui entourait la ville, était elle-même entourée circulairement par des montagnes qui se prolongeaient jusqu’à la mer ; elle était dépourvue d’accidents, uniforme et plus longue que large, mesurant sur un côté 3.000 stades (3.000 x 177,6 m = 532,8 km) et 2.000 stades (2.000 x 177,6 m = 355,2 km) au milieu en remontant à partir de la mer. Le territoire que constituait l’île en son entier était orienté vers le Sud, et abrité des vents glacés venant du Nord. (périmètre : 1776 km, superficie : presque 190.000 km2, soit pratiquement le tiers de la France. (Critias 118 a)

La confédération avait été fondée par dix rois jumeaux, tous fils de Poséidon et de Clitô son épouse. Elle était conduite par Atlas, l’aîné. (Timée 25a). “Des dix rois, chacun régnait sur la portion de territoire qui lui était dévolue et, dans la cité qui était la sienne, avait un pouvoir absolu sur les hommes et sur la plupart des lois, punissant et faisant périr qui il voulait.” La confédération avait droit d’ingérence dans des conflits fondamentaux : un roi ne pouvait mettre à mort un membre de sa famille “à moins que cette mort n’eût l’assentiment de plus de la moitié des dix rois.” (Critias 120d), Les rois avaient signé un pacte de non-agression et d’entraide mutuelle. La famille d’Atlas coordonnait les actions des dix royaumes. (Critias 120 d). “(Ils) se réunissaient périodiquement, tous les cinq ou six ans, alternativement” (Critias 119 d), selon donc un rythme impair, pair, impair, pair… : 5, 6, 5, 6… “ lorsqu’ils étaient réunis, ils délibéraient sur les affaires communes, examinaient si tel d’entre eux avait commis quelque infraction et rendaient la justice.”(Critias 119 d)

(1) Toutes les citations de la présente étude viennent de Platon “Timée” – “Critias”, Nouvelle traduction, introduction, notes très abondantes, de Luc Brisson avec schémas et cartes, G.F Flammarion ,450 pages, 2001.

Les mentions du type (Timée 24c – 25 a) etc… renvoient à l’édition de référence, en grec. Elles permettent de retrouver commodément un passage pour comparer le texte original et ses traductions.

(2) Voici les mesures essentielles : Un stade = 177,6 m,
Un plèthre = 29,6 m,
Un pied = 0,296 m.

Un stade = 6 plèthres, = 600 pieds

22. La cité royale et la grande plaine

Sur l’unique colline de la contrée, Poséidon avait construit “une solide forteresse, établissant les uns autour des autres, de plus en plus grands, des anneaux de terre et de mer, deux de terre et trois de mer, lesquels étaient comme s’il eût fait marcher un tour de potier, de tous côtés équidistants du centre de l’île, rendant ainsi inaccessible aux humains l’île centrale (Critias113 d – e). “Il fit jaillir de dessous la terre deux sources, l’une d’eau chaude, l’autre d’eau froide, qui coulaient d’une fontaine.” (Critias113 e). Finalement, toujours selon Platon, cette acropole, cette cité royale en forme de forteresse comprenait le palais, le temple de Poséidon et un bosquet sacré. Au total la cité avait un diamètre de 5 kilomètres (équivalent au centre de Paris) et son agglomération de 23 kilomètres, (comparable à la région parisienne).

La grande plaine (presque le tiers de la France) était divisée en 60.000 districts : “La grandeur du district était de dix stades sur dix (1,776 km x 1,776 km = 3,15 km2) ce qui faisait un nombre de 60.000 districts.” (Critias 118 e – 119 a) .Chaque district fournissait une vingtaine de soldats. Soit au total 1.200.000 hommes plus 10.000 chars et 1.200 vaisseaux. (Critias 119 a – b).

23. Digues et canaux

Selon la description de Platon l’île était couverte d’un système complexe de digues et canaux. Le grand canal permettait aux bateaux de remonter de la mer vers le centre : “ un canal de trois plèthres de large (29,6 x 3 = 88,8 m), cent pieds de profondeur (0,296 m x 100 = 29,6 m ) et cinquante stades de long (8,88 km) “ (Critias 115c) Ce canal traversait trois autres canaux circulaires : “…le plus grand des cercles, celui où pénétrait la mer, était large de trois stades (532,8 m), et l’enceinte de terre qui lui faisait suite était de la même largeur. Des deux autres enceintes, celle d’eau était large de deux stades (355,6 m), tandis que celle de terre avait pour sa part une largeur égale à la précédent qui était d’eau. Enfin, l’enceinte d’eau qui entourait l’île, n’avait qu’un stade de largeur (177,6 m).” (Critias 115e) La cité royale proprement dite avait un diamètre de 5 stades (888 m). Sous les digues circulaires qui alternaient avec les canaux circulaires auraient été aménagées des cales sèches ou humides pour réparer les navires. Le mur de l’enceinte extérieure aurait été recouvert de cuivre, celui de l’enceinte intérieure d’étain fondu, celui de l’acropole d’orichalque, métal inconnu “qui avait des reflets de feu” (Critias 116 a). Il y avait trois ports intérieurs plus un quatrième extérieur. Celui-ci, très actif (bateaux, marchands) connaissait “un vacarme assourdissant de jour et de nuit.” (Critias 117 e)

Le quadrillage de canaux et chenaux permettait le transport par flottage des billes de bois qui descendait des montagnes vers la mer et probablement aussi une irrigation efficace. Les canaux principaux étaient larges de cent pieds (29,6 m et distants les uns des autres de cent stades (17,76 km) (Critias 118 d), un grand fossé ceinturait tout le royaume : : “Le fossé (taphros) avait été creusé à un plèthre de profondeur (29,6 m), et partout, absolument, il avait un stade de large (177,6 m), et, comme il était creusé autour de la plaine toute entière, sa longueur était de 10.000 stades (1.760 km). (Critias 118 c – d). Ce grand fossé de 30 mètres de haut impliquait une digue d’au moins la même hauteur avec une emprise de presque 180 m de large au sommet ce qui suppose, pour la solidité de l’ensemble, une emprise triple à la base. Et cela sur 1.760 km. “Difficile à croire” (Critias 118 c) remarque lui-même Platon. Mais on comprend mal la situation des montagnes par rapport à cette digue qui ceinture une île pratiquement plate.

24. L’économie de l’Atlantide

Selon Platon, l’économie était très prospère : “si beaucoup de choses venaient du dehors, en raison de l’étendue de leur puissance, c’était l’île qui fournissait la plupart des choses qui sont nécessaires à la vie.” (114 d). “En premier lieu, tous les métaux, durs ou malléables, extraits du sol par le travail de la mine sans parler de celui dont il ne subsiste aujourd’hui que le nom, mais dont en ce temps-là, il y avait plus que le nom, la substance même, l’orichalque, que l’on extrayait de la terre en maints endroits de l’île ; c’était en ce temps-là le métal le plus précieux après l’or.” (Critias 114 e) “De même tout ce qu’une forêt peut fournir à ceux qui travaillent le bois, tout cela l’île le fournissait en abondance” (Critias 114 e) Par ailleurs, pour ce qui est des animaux, elle fournissait une nourriture suffisante aux espèces domestiques et aux espèces sauvages ; en particulier l’espèce des éléphants y était largement représentée.” (Critias 114 e) “… toutes les essences aromatiques que la terre nourrit maintenant ici ou là, racines, pousses, bois des arbres ou sucs qui distillent fleurs ou fruits, cette terre excellait à les porter et à les nourrir. Ce n’est pas tout : les fruits cultivés, les fruits séchés qui servent à notre nourriture, tous ceux dont nous tirons des farines – nous en nommons “céréales” les diverses variétés – cet autre fruit qui vient sur les arbres et qui nous fournit breuvages, aliments et onguents (l’olive ?) , ce fruit qui pousse sur les hautes branches , dont la conservation est difficile et qu’on mange par amusement et par plaisir (la grenade ?), tous ceux que nous offrons comme un agréable réconfort après le souper au convive qui souffre d’avoir trop mangé (le citron ?), tous ces fruits, sans exception, l’île que le soleil éclairait alors, les produisait vigoureux, superbes, magnifiques et en quantité inépuisable.” (Critias 115 a – b)

25. Le culte de Poséidon

L’Atlantide nous est présentée comme ayant été fondée par le dieu Poséidon- Neptune. Selon Platon le temple de Poséidon et de Clitô sa femme était imposant. Dans sa richesse (ivoire, or, argent, orichalque) il avait “quelque chose de barbare” (Critias 116 d). On y voyait notamment une statue en or du dieu entouré de ses Néréides (Critias 116 d). Les cérémonies essentielles commençaient par le sacrifice d’un taureau qu’il fallait capturer “sans armes de fer, avec des épieux et des lassos.” (Critias 119 d).(1). Ensuite, toujours selon Platon, avaient lieu les libations de vin et de sang mêlés avec l’engagement de se conformer aux lois justes de leur père Poséidon (Critias 120 a – b). Enfin venait le moment le plus solennel, la méditation nocturne : “Quand l’obscurité était tombée et que le feu du sacrifice s’était éteint, tous alors, revêtus d’une robe de couleur bleu sombre, incomparablement belle, s’asseyaient par terre, dans les cendres qu’avait laissé le sacrifice offert pour sceller le serment. Alors, plongés dans la nuit, après que tous les feux autour du sanctuaire, eussent été éteints, ils étaient jugés ou ils jugeaient, dans le cas où l’un d’eux accusait un autre d’avoir commis une infraction. La justice rendue, ils gravaient une fois le jour venu, les sentences sur une tablette d’or qu’ils consacraient à titre commémoratif avec leur robe. (Critias 120 b – c) Ainsi vivait l’Atlantide au sommet de sa puissance quand elle respectait les préceptes du dieu Poséidon.

(1) Le culte du taureau était lié à celui de Poséidon parce que les tremblements de terre, apanage de Poséidon, sont aussi inattendus que les réactions du taureau.

3. La destruction de l’Atlantide

31. Le gouvernement vertueux cesse de l’être

L’île vivait harmonieusement selon Platon parce que les gouvernants de l’Atlantide pratiquaient la modération. la vertu et la maîtrise de soi : “ Leurs façons de penser étaient pleines de vérité et de grandeur à tous égards ; ils se comportaient avec une mansuétude accompagnée de modération aussi bien à l’égard des constantes vicissitudes de l’existence que les uns à l’égard des autres.” (…) “Aussi, dédaignant toutes choses à l’exception de la vertu, faisaient-ils peu de cas de leur prospérité et supportaient-ils à la façon d’un fardeau léger la masse de leur or et de leurs autres biens. “ (Critias 120 e) Les dirigeants entretenaient dans le peuple les vertus de solidarité et d’amitié. (Critias 120 d). Mais leur puissance et leurs richesses les rendirent orgueilleux. Platon analyse ceci comme un affaiblissement de “ l’élément divin ” : ils ne respectent plus les sages principes de Poséidon. Restés extérieurement beaux, ils deviennent intérieurement laids : “Mais quand l’élément divin vint à s’étioler en eux, parce que cet élément avait été abondamment mélangé et souvent avec l’élément mortel, et quand le caractère humain vint à prédominer alors, désormais impuissants à supporter le poids de la prospérité qui était la leur, ils tombèrent dans l’inconvenance, et, aux yeux de celui qui fait preuve de discernement, ils apparurent moralement laids… (Critias 121 a – b) Zeus décide de les punir pour les aider à se reprendre : Le dieu des dieux, Zeus, (…) voulut leur appliquer un châtiment afin de les faire réfléchir et de les ramener à plus de modération. A cet effet, il réunit tous les dieux, dans leur plus noble demeure qui se trouve au centre de l’univers et qui a vue sur tout ce qui participe au devenir. Et, les ayant rassemblés, il dit… (Critias 121 b – 121 c). La fin du texte manque.

32. Face à l’Atlantide, l’ancienne Athènes vertueuse.

L’ancienne Athènes va s’opposer à l’Atlantide et la vaincre. L’Attique, le pays de l’ancienne Athènes, était alors aussi riche que celle de l’Atlantide : “… la terre de notre contrée dépassait en fertilité toutes les autres, en sorte qu’elle était alors capable de nourrir une armée nombreuse, dispensée des travaux de la terre. (Critias 110 e) Platon écrit que la Grèce de son temps peut soutenir la comparaison avec n’importe quel autre pays mais, au moment du conflit avec l’Atlantide, elle avait “tout en surabondance” (Critias 111 a). Ensuite, il y eut de grands déluges. L’Attique, selon Platon, n’est plus que le squelette de ce qu’elle était autrefois car elle a perdu toute sa bonne terre : on le voit aux petites îles qui restent. “Il y avait aussi beaucoup de beaux arbres de culture, et (la terre) portait, pour les troupeaux, une pâture prodigieuse”. (111 c) La ville d’Athènes était alors bien différente : … “son acropole ne présentait pas alors l’aspect qu’elle présente aujourd’hui. Aujourd’hui, en effet, elle se trouve entièrement dénudée, car une seule nuit de pluie exceptionnelle a liquéfié la terre sur tout son pourtour, une nuit au cours de laquelle se produisirent simultanément des tremblements de terre et un extraordinaire débordement des eaux qui fut le troisième avant le déluge destructeur de Deucalion.” (Critias 111 e – 112 a) “A l’extérieur de l’acropole et au pied même de ses pentes habitaient les artisans et les paysans qui cultivaient leur champ alentour ; la partie supérieure, c’est le groupe des combattants qui, seul séparé du reste, l’occupait autour du sanctuaire d’Athéna et d’Héphaïstos, après que, tel le jardin d’une demeure unique, ils l’eurent entouré d’une enceinte unique. De fait, ils habitaient le versant exposé au nord, en des logements communs, où ils avaient aménagé des salles pour prendre leurs repas en commun pendant l’hiver.” (Critias 112 b). Ces guerriers, ni riches, ni pauvres, vivaient sans or ni argent car ils n’en faisaient jamais usage. “… ils habitaient des demeures gracieuses, où ils vieillissaient eux-mêmes et les enfants de leurs enfants ; toujours ils les transmettaient identiques à d’autres semblables à eux. Et sur le versant exposé au sud, ils avaient aménagé des jardins, des gymnases et des salles pour les repas en commun, et lorsque l’été leur avait fait abandonner gymnases et salles pour les repas en commun, les jardins leur en tenaient lieu. Il y avait une source unique sur l’emplacement actuel de l’acropole, que les tremblements de terre ont tarie et dont il ne reste plus que de minces filets qui forment des cercles. Mais pour les gens de ce temps-là, la source avait un débit intarissable, dont la température était égale en hiver comme en été.” (Critias 112 c – d) Voici donc de quelle façon vivaient ces hommes, gardiens de leurs propres concitoyens, et chefs acceptés de leur plein gré par les autres Grecs. En outre, ils veillaient à ce que reste le plus possible le même en permanence le nombre des hommes et des femmes déjà ou encore capables de porter les armes, aux alentours de vingt mille. (…) ils étaient fameux par toute l’Europe et par toute l’Asie en raison de la beauté de leurs corps et des diverses vertus de leur âme…(Critias 112 d -e) On voit que cette cité athénienne peut être comparée presque point par point à l’Atlantide, sa contemporaine, Mais les vingt mille guerriers athéniens semblent bien peu nombreux face à la grande armée atlante..

33. La défaite de l’Atlantide et le désastre commun.

L’Atlantide mena, selon le récit de Platon, une guerre d’agression contre la Grèce, l’Egypte et les autres pays de l’ouest de la Méditerranée. Des prêtres égyptiens s’adressent ainsi à Solon leur visiteur: “A un moment donnée cette puissance concentra toutes ses forces, se jeta d’un seul coup sur votre pays (la Grèce), sur le nôtre (l’Egypte) et sur tout le territoire qui se trouve à l’intérieur du détroit (de Gibraltar) et elle entreprit de les réduire en esclavage,” (Timée 25 b) Mais la cité d’Athènes se révolta. “C’est alors, Solon, que votre cité révéla sa puissance aux yeux de tous les hommes en faisant éclater sa valeur et sa force. (…) elle vainquit les envahisseurs, dressa un trophée, permit à ceux qui n’avaient jamais été réduits en esclavage de ne pas l’être, et libéra, sans réserve aucune, les autres, tous ceux qui comme nous, habitent à l’intérieur des colonnes d’Héraclès.” (Timée 25 b) Rien n’est dit du lieu ni des circonstances du combat. On déduit simplement de ce récit que la petite armée athénienne de 20.000 hommes a triomphé des forces atlantes fortes de 1. 200.000 hommes. Vainqueurs et vaincus sont engloutis ensemble par un cataclysme. “Mais dans le temps qui suivit se produisirent de violents tremblements de terre et des déluges. En l’espace d’un seul jour et d’une seule nuit funestes, toute votre armée fut engloutie d’un seul coup sous la terre, et l’île Atlantide s’enfonça pareillement sous la mer”. (Timée 25 c – d). Cette fin est surprenante et Platon ne la commente pas. Les terribles colères de Poséidon, le maître des tremblements de terre, restent incompréhensibles. Avançons une explication mythologique. Poséidon aurait détruit les deux armées pour punir son peuple qui l’avait trahi et se venger d’Athéna, sa grande rivale, protectrice des Athéniens.

4. L’environnement du récit.

41. Circonstances de la rédaction

Le récit de l’Atlantide se trouve dans deux dialogues de Platon “Timée” et “Critias”. Platon, philosophe grec (- 429 / – 347), donne la parole à son maître Socrate et à trois autres interlocuteurs : Timée, Critias et Hermocrate. Timée philosophe du sud de l’Italie,et disciple de Pythagore, se charge d’un long exposé sur “l’âme du monde”, l’univers et la création des êtres vivants, Critias, homme politique athénien raconte l’histoire de l’Atlantide. Hermocrate, grand stratège (général) de Syracuse avait été victorieux contre Athènes lors de l’expédition de Sicile en – 414 / – 413. Il n’a pas l’occasion de prendre la parole. Sans doute était-il destiné à commenter la guerre victorieuse d’Athènes contre l’Atlantide. En lisant le “Timée” et le “Critias” on remarque que sur 150 pages, 83 sont consacrées à “l’âme du monde”, 42 aux anciens Athéniens, 8 aux guerriers athéniens que souhaite Socrate et 17 à l’Atlantide : elle représente seulement 11 % de l’ensemble. Aux yeux de Platon la chute de l’Atlantide offrait l’exemple qu’il ne fallait pas suivre. L’exposé de Timée consacré à “l’âme du monde” signifie que la nature est vivante et qu’il faut vivre en harmonie avec elle et les dieux qui représentent ses forces. Ce que n’ont pas fait les Atlantes, devenus infidèles à Poséidon. La grande affaire des cités grecques était la guerre dont l’issue était toujours dramatique. Platon avait médité sur les guerres médiques (-490, – 479) où la coalition grecque, – conduite par Sparte, la ville guerrière – avait triomphé des Perses à Marathon (- 490) puis à Salamine (- 480). L’adversaire, pourtant très supérieur en nombre, était, selon Platon, amolli par le luxe, En fait les Perses avaient été victimes de leur propre pagaille administrative. Ensuite lors des guerres du Péloponnèse (-431, – 404.). Sparte, unie aux Perses, avait triomphé d’Athènes, sa vieille rivale, devenue, selon Platon, trop riche pour bien se battre. Sparte avait imposé, pendant plusieurs mois, à la cité vaincue la dictature des trente tyrans (-404/-403). Critias, l’oncle de Platon, faisait partie des trente et fut assassiné en – 403. Platon avait soutenu son action avant d’en condamner les excès. La démocratie avait été rétablie. Socrate, le maître de Platon, avait été condamné à mort par les démocrates (- 399) sous des prétextes divers. Platon avait alors 30 ans. Son amertume en fit un conservateur résolu, partisan d’un pouvoir fort. Les deux dialogues : “Timée”, “Critias” auraient été rédigés dans sa vieillesse vers -355. Il avait alors 71 ou 73 ans. Il mourut à 82 ans.

42. L’idéal guerrier de Socrate

Socrate souhaite une société conduite par des guerriers qui se consacreraient uniquement à la défense de la cité (Timée 17 d). Ils n’auraient qu’un salaire modéré qu’ils consommeraient ensemble (Timée 18 b). Les femmes porteraient les armes comme les hommes : “il faudrait donner à ces femmes-là exactement les mêmes occupations qu’on donne aux hommes, que ce soit à la guerre ou dans les autres circonstances de la vie”. (Timée 18 c) “C’est une communauté totale des mariages que nous avons établie (prévue) pour tout le monde, en prenant des mesures pour que personne ne puisse reconnaître pour sien son rejeton, et pour que tous se considèrent comme membres de la même famille… (Timée 18 c – d). Enfin les autorités prendraient “.des mesures pour arranger en secret les mariages à l’aide de tirage au sort,” truqué pour que “nul ne puisse nourrir de haine contre les autorités, chacun attribuant au hasard la cause de son union.” (Timée 18 d – e) En Grèce, Sparte était conduite par une caste de guerriers, les 8.000 “Egaux”, soldats de métier redoutables, impitoyables et souvent victorieux comme on l’a vu. Les esclaves servaient de gibier humain pour l’entraînement militaire des jeunes guerriers. Sparte éliminait les bébés jugés les plus faibles. Les filles devaient devenir de “bonnes reproductrices”. Elles pratiquaient la gymnastique et devaient pouvoir se montrer nues dans les fêtes (“montreuses de cuisses” disaient les autres cités grecques horrifiées). Les mœurs étaient très libres. L’économie était gérée par les épouses des “Egaux” (1) Cette société totalitaire semble avoir fasciné Socrate et Platon. Apparemment invincible, elle mourut de ses excès et disparut deux siècles plus tard.

(1) Pour une description approfondie de cette société pas très loin des conceptions nazies lire Pierre Lévêque “L’aventure grecque”, Ed Armand Colin, chap 3. Sparte. pp 172 -182

43. Grand-père et petit-fils, les deux Critias

C’est Critias, le tyran peu sympathique, qui est censé rapporter l’histoire. Son grand-père, appelé lui aussi Critias, la lui aurait racontée quand il avait 90 ans et lui 10 (Timée 21 a). Son grand-père tenait ce récit de son propre père, Dropide, ami et parent de Solon, lequel l’avait reçu des prêtres égyptiens de la ville de Saïs. La scène entre Socrate, Critias et les deux autres amis s’étant déroulée 40 ou 50 ans avant la rédaction du texte, on devine que le récit risque d’être peu fiable. Critiassemble très ému (Timée 26 b – c). Surtout il affirme posséder chez lui les “écrits” que Solon avait fidèlement copiés (Critias 113 b). Il ajoute que Solon n’avait jamais trouvé le temps d’écrire son épopée. (Timée 21 c-d).

44. Solon : son enquête, ses projets.

Solon (- 644 / – 560), un des sept Sages de l’Antiquité, était un producteur d’huile habile, riche et honnête. Bon vivant, réputé pour sa chaleur humaine, il fit une brillante carrière politique (1). Quand il gouverna Athènes comme archonte (- 594 /- 593) il réforma les lois de Dracon (- 621). Celui-ci avait pris des mesures très dures, “draconiennes”, contre les pauvres menant ainsi l’économie athénienne au désastre. Solon proposa notamment :

– d’annuler les dettes des paysans pour les libérer des usuriers ;

– d’attirer des immigrants, de développer le commerce et l’industrie, d’encourager la culture des olives et leur exportation.

Solon décida de s’éloigner d’Athènes pendant dix ans pour des raisons politiques (ne pas être juge et partie dans l’application de ces lois), commerciales (exporter l’huile qu’il produisait ?), enfin culturelles (s’informer des systèmes politiques près des autres dirigeants des pays méditerranéens). Son premier voyage le conduisit en Egypte, à Saïs grande cité administrative qui entretenait des liens d’amitié avec Athènes (Timée 21 e). D’après le texte de Platon, des prêtres-archivistes de Saïs lui racontèrent l’histoire de l’Atlantide. Comme Solon savait parler aux gens et les mettre en confiance, la suite du récit paraît vraisemblable. Ses interlocuteurs commencèrent par de multiples mises en garde sur la signification des mythes (Timée 22 c), la transcription des noms propres de la langue des Atlantes, en égyptien puis en grec (Critias 113 a). Ils critiquèrent les Athéniens (des “enfants” Timée 22 b) : ceux-ci avaient perdu la mémoire de leurs exploits passés et ils ne comprenaient même pas que les divinités sont la personnification des forces de la nature,. Or, Athènes avait libéré l’Egypte de la menace des Atlantes (24 e). Ensuite la même Egypte avait adopté les institutions athéniennes (Timée 24 a – b – c) Ces informations passionnèrent Solon (Timée 23 d). Il vit le parti à en tirer et se promit d’en faire une épopée nationale. Mais au retour il dut, pendant de longues années, négocier avec les chefs des partis athéniens pour éviter la guerre civile. Critias note “que si les séditions et les autres maux qu’il trouva à son retour ne l’avaient pas forcé à négliger la poésie” (Timée 21 c) son épopée aurait été plus célèbre que celle d’Homère. Solon ne la rédigea jamais mais en parla probablement très souvent à beaucoup d’auditeurs et longtemps. En effet archonte à 46 ans, peut-être revenu au pays à 56 il mourut à 81 ans Une source antique présente son récit comme bourré d’invraisemblances et digne d’un ivrogne (2). Dans sa “Vie de Solon” Plutarque, donne des explications qui semblent vraisemblables : “Cependant Solon avait commencé un grand ouvrage sur l’histoire ou la fable de l’Atlantide, qu’il avait entendu raconter aux savants de Saïs, et qui concernait les Athéniens, mais il s’en fatigua , non point faute de loisirs, comme le dit Platon, mais parce que son grand âge lui faisait appréhender la longueur du travail.” (31,6) … “Platon, s’emparant de ce sujet de l’Atlantide, comme d’une belle terre abandonnée qui lui revenait, pour ainsi dire par droit de parenté [Critias était cousin germain de la mère de Platon], se fit un point d’honneur de l’achever et de l’embellir. Il en entoura les abords d’une grande étendue de portiques, d’enceintes et de cours, telle qu’on n’en vit jamais à aucune autre histoire, fable ou poésie. Mais ayant commencé tard son ouvrage, il mourut avant de l’avoir fini, et plus nous sommes ravis de ce qu’il a écrit, plus nous regrettons ce qui lui manque.”(32,1) (3).

(1) Tous ces renseignements viennent de Plutarque, historien grec, (+ 50 / + 125). Lire sa “ Vie de Solon ” Ed. des Belles-Lettres, tome 2, 1961. Le texte est aussi disponible sur le net : appeler le mot-clé “ Plutarque ”

(2) Robert Graves “Mythes grecs” n° 83 “Midas”. Edition la Pochothèque. Graves fait, semble-t-il, erreur quand il affirme que Solon avait rédigé son épopée.

(3) Plutarque “Vie de Solon”, 31,6 à 32,1).

45. Les prêtres égyptiens.

D’après Platon, les prêtres de Saïs avaient affirmé posséder des preuves écrites (Timée 23 a). de cette histoire d’ “il y a 9.000 ans” (Timée 23 e, Critias 108 e), située donc vers – 11.600. Que peut-on en penser ? L’histoire de l’Egypte commence à l’âge du Bronze ancien vers – 3.400. Les pyramides datent d’environ – 2.500 (celle de Chéops : – 2.467), Vers – 11.600 l’humanité commence sa grande mutation de cueilleurs-chasseurs en agriculteurs- éleveurs. Les seules traces écrites égyptiennes connues concernent des envahisseurs, bien plus tardifs, qu’elles nomment “peuples du Nord”, peuples de la mer”, “peuples de la mer et du Nord”. Il faut comprendre : venus du “nord de l’Egypte” dans un arc de cercle qui allait de l’Atlantique à l’Europe et au Caucase. Ils auraient déferlé pendant quelques milliers d’années. Ce que confirment l’histoire antique et l’archéologie (Doriens, vers – 1.200). Ramsès III finit, sans l’aide d’Athènes, par briser ces envahisseurs venus par la Libye (-1.194, -1.190), par la mer et par la Palestine (-1.187), Sur le front lybien les assaillants perdirent 35.000 hommes et 12.500 sur le front palestinien. Les bas-reliefs de Medinet-Habou décrivent ces guerres avec un luxe de détails impressionnant. Le long de l’actuelle “bande de Gaza”, les chariots des assaillants progressaient avec femmes et enfants. Par mer, leurs bateaux avaient la proue et la poupe relevées à la verticale, ornées de têtes d’oiseaux. Ils avançaient à la voile. Faute de vent, ils furent chavirés et détruits sur place par les troupes de Ramsès III. Les prisonniers furent longuement interrogés. Ils avouèrent qu’il s’agissait d’ ”opérations soigneusement concertées”. (…) “Nos îles ont été rasées et englouties” (…) “La puissance du Nun [la mer mondiale] s’est déchaînée et en une grande vague, elle a avalé nos villes et nos villages.” (…) “La principale de leur ville s’est engloutie dans la mer et leur pays n’existe plus.” (tableaux 37, 46, 80, 102, 109) (1). Le pays disparu est désigné sous le nom de neterto (pays sacré) et la ville neterta (île sacrée).(2). Nous avons un cataclysme suivi d’une guerre mais pas à la période ni dans l’ordre escomptés.

(1) Pierre Grandet, “Ramsès III, Histoire d’un règne”, Collection Bibliothèque de l’Egypte ancienne, Editions Pygmalion, 1993. –

((2) Jürgen Spanuth “ Le secret de l’Atlantide. L’empire englouti de la mer du Nord ” Ed. Copernic, 1977, p. 108 – 109

46. Atlas vu par Hérodote

Le “Critias” de Platon a pour titre complet en grec “Critias ou Atlantikos”. Luc Brisson traduit “Critias ou concernant Atlas” et s’en explique. (1). Atlas en grec signifie “qui ose” (se révolter) ou “qui supporte” (le ciel). Et à ces deux significations correspondent deux histoires complémentaires. Dans la mythologie grecque, Atlas est un des Titans condamnés par Zeus après leur révolte. Certains des rebelles furent jetés aux Enfers. D’autres, dont Atlas, firent leur soumission. C’est ainsi qu’Atlas fut condamné à soutenir éternellement la voûte céleste dans l’extrême Nord. A partir de cette donnée ont proliféré de nombreux récits. Ainsi les filles d’Atlas, les Hespérides, gardaient des pommes d’or fort convoitées, notamment par Héraclès (Hercule) (2) Hérodote, le grand historien grec écrit cent ans avant Platon (3). Il parle d’une “mer d’Atlas” ou “mer Atlantique” au-delà des colonnes d’Hercule (“ L’Enquête ” I, 203). Le terme de “mer Atlantique” qu’emploie Platon doit donc être compris comme “mer du royaume d’Atlas” (Critias 114 a). On l’appelle “l’Océan” et il va jusqu’au nord de l’Europe, jusqu’à la mer du Nord. Dans cette région, près des limites monde, au bord du grand gouffre, habite, un peuple fabuleux les Hyperboréens (huper boreos = plus loin que le vent du nord). Le soleil y brille sans arrêt et on y connaît un bonheur absolu. Le peuple est consacré à Apollon qui se plait beaucoup en sa compagnie. En Grèce, à Délos, un temple est dédié aux Hyperboréens. Hérodote a cherché en vain un témoin oculaire de ce pays. Il doute ironiquement de son existence: “S’il existe des Hyperboréens à l’extrême nord du monde, il doit bien exister aussi des “Hypermotiens” à l’extrême sud ” (“ L’Enquête ” IV, 36) Atlas c’est aussi une chaîne de montagnes au Maroc (“Atlas” est une déformation du berbère “Adras”). Elle semblait soutenir le ciel. Hérodote en dit ceci : “A côté (…) s’élève une montagne qu’on appelle Atlas : elle est étroite, parfaitement ronde et si haute que, dit-on, la cime en demeure invisible enveloppée de nuages en été comme en hiver. C’est la colonne qui soutient le ciel, disent les gens du pays. La montagne a donné son nom aux habitants du pays : on les appelle des Atlantes.”(“ L’Enquête ” IV, 184 – 185) Hérodote mêle ce que ses informateurs lui disent d’une montagne remarquable située sur la route des caravanes ( le Tousidé, 3.600 m dans le Tibesti) avec ce qui, par les navigateurs, est déjà connu de la côte nord du Maroc et du détroit de Gibraltar. Il rassemble donc des informations qu’il ne peut pas vérifier directement pour beaucoup d’entre elles. En ce qui concerne l’Atlantide la situation est la même pour Solon puis pour Platon qui donne son unité à l’ensembe et l’enjolive. Atlas est enfin le créateur et le maître de l’Atlantide, son royaume. C’est, avec ses frères (pas les Titans cette fois !), le père d’une longue lignée de bâtisseurs voués à lutter avec et contre la mer comme leur ancêtre divin Poséidon. (Cri 113 e – 114 a)

(1) Luc Brisson “Platon, Timée, Critias” G.F-Flammarion, 2001, p 379.

(2) Sur Atlas, les Hespérides et les autres légendes consulter Robert Graves “Les mythes grecs” o.c n° 39 “Atlas et Prométhée” et n° 133 “Le onzième des travaux : les pommes des Hespérides.”

(3) Hérodote (-485 / – 425) “L’enquête” in Hérodote – Thucydide Œuvres complètes La Pléiade NRF 1874 pages,1998

47. Le mythe du pouvoir idéal

Le mythe (du grec muthos = “ parole ” puis “ récit raconté ”) est un récit destiné, selon Platon, à instruire les enfants. (1). Rien d’étonnant à ce que le grand- père le raconte à son petit-fils. Le mythe est à la fois vrai et faux, vraisemblable et invraisemblable. Ce n’est pas une mystification qui vise à tromper. La mystification n’est qu’une technique de manipulation. Le mythe, au contraire, est porteur d’une leçon morale ou politique. Platon fait l’éloge d’un pouvoir idéal à la fois juste et fort comme il aurait pu exister autrefois et dont il a la nostalgie. Il faudrait, pour protéger Athènes, une caste de guerriers incorruptibles et invincibles. Les meilleurs d’entre eux, formés à la philosophie, gouverneraient la cité comme Platon l’explique dans son dialogue “La République”.

(1) Luc Brisson “Platon, les mots et les mythes”, 1982

5. Les localisations de l’Atlantide

51. Le détroit de Gibraltar, axe de la recherche.

La localisation d’une île mythique semble, par définition, vouée à l’échec. Mais sa recherche se révèle pleine d’enseignements. Ainsi le détroit de Gibraltar présente immédiatement à l’ouest une île engloutie. On la repère sur les cartes marines à 135 mètres de profondeur. Ce détroit était assez différent d’aujourd’hui. “Le passage plus étroit et plus long qu’actuellement, débouchait dans une mer fermée de 80 km de long sur 20 km de large, sorte de sas avant l’océan. Une grande île de 14 km de long (nommée par les géologues l’île Spartel) située au centre d’un archipel faisait exactement face au débouché ouest du détroit. Le sommet de cette île (56 m de profondeur) a été englouti avec ce paléopaysage il y a 11.400 ans (9.000 ans avant Platon)”. (1) Les survivants ont probablement fui vers le Maroc et poursuivi vers l’est. La tradition orale a pu garder le souvenir de cette catastrophe et parvenir jusqu’en Egypte. Cette gigantesque masse d’eau provenait de la fonte des espaces englacés dûe au réchauffement du climat. Elle déferla pendant plusieurs millénaires (de – 18.000 à – 5.000) avec de longues périodes d’un calme plat trompeur. Elle créa au nord et à l’est ce qui allait devenir la Manche et la mer du Nord. Au sud, dans la Méditerranée, entre – 9.000 et – 7.500, l’eau poursuivit sa progression pour finalement créer la mer Noire (2) au terme d’une submersion dont les populations épouvantées ont gardé le souvenir : ce seraient les récits de déluge du Moyen- Orient (Bible, mythologies grecque et mésopotamienne).

(1) Jacques Collina-Girard, géologue, préhistorien et plongeur scientifique, Compte-rendu à l’Académie des sciences de Paris , Sciences de la terre et des planètes, “L’Atlantide devant le détroit de Gibraltar ? Mythe et géologie” (2001).

(2) Recherches des géologues Gilles Lericolais, William Ryan etc… Libération du 28 septembre 2000.

52. Tartessos (en Gadirie, Cadix, Andalousie)

Tartessos (mot grec pour Tarsis, mot carthaginois (?) “fonderie” ou “la ville des minerais”) se situait dans la région de Cadix, sur la côte ouest de l’Andalousie, à l’embouchure du Guadalquivir. Elle était célèbre pour ses mines d’argent. Par elle passaient des métaux mais aussi de l’ambre et d’autres produits coûteux. Ainsi pour le roi Salomon : “…tous les trois ans, la flotte de Tarsis revenait chargée d’or, d’argent, d’ivoire, de singes et de paons.” (Bible, 1 Rois, 10, 22) Il semble que Salomon ait, par ailleurs et surtout, pratiqué l’import-export vers l’Arabie d’où venait l’or d’Ophir (1 Rois, 10, 14 puis 1 Rois 22, 49 semble confondre Ophir et Tarsis, ce qui est contradictoire). La ville de Tarsis, ensevelie sous les sables, vers – 500, aurait été, semble-t-il le royaume du frère jumeau d’Atlas, Eumélos (Critias 114 b), donc un élément majeur de la confédération.

53. Des Açores, vers l’Amérique

On a vu que de l’Atlantide on pouvait gagner le continent situé à l’ouest (Timée (24 c – 25 a) . En 1968, au large de la Floride, au nord-ouest de l’île de Bimini on découvrit les ruines d’un édifice bâti de blocs de pierre pesant plus de cinq tonnes. Il y a 10.000 ans les Bahamas formaient un immense plateau hors de l’eau. L’Atlantide aurait pu couvrir le Vénézuela, la mer des Sargasses et même les îles du Cap Vert. Vers 1880 l’américain Ignatius Donnelly avança que l’Atlantide aurait été détruite en pleine apogée par un astéroïde. Les survivants auraient alors diffusé leurs connaissances en Amérique, Egypte et Mésopotamie (Sumer). Indices ? les ressemblances apparentes entre les ziggourat mésopotamiennes, les pyramides égyptiennes et amérindiennes. Mais aussi l’emploi de hiéroglyphes, quoique différents, des deux côtés de l’Atlantique. Enfin des traditions indiennes et mexicaines évoquent un empire englouti à l’est d’où seraient venus les Mayas. Sans nier les influences entre peuples, les archéologues récusent ces hypothèses : les civilisations élèvent des monuments d’une manière indépendante et la forme de la pyramide s’impose d’elle-même.

54. Le Sahara et l’Afrique

Il s’agit des hypothèses de Pierre Benoît et de Léo Frobénius. Le roman de Pierre Benoît “L’Atlantide” (1919) raconte l’histoire de deux amis, deux officiers français, Saint-Avit et Morhange, qui se perdent dans le désert du Sahara. Ils découvrent, dans le Hoggar, le royaume merveilleux de la descendante des antiques Atlantes, la belle et envoûtante Antinéa. Cette jeune femme attire les voyageurs du désert pour les aimer puis en faire des momies. Saint-Avit tombe sous son charme. Morhange, au contraire, résiste à ses avances. Blessée dans son orgueil, Antinéa manœuvre pour le faire tuer par son ami. Saint-Avit réussit à s’échapper. Mais la magie est trop forte. Il repart vers le royaume d’Antinéa où l’attendent l’amour et la mort.Pierre Benoît avait réuni une documentation très sérieuse sur le Sahara. L’archéologie moderne a permis de l’actualiser. Certains sites remontent à – 6.800 (Hoggar) et même – 8.000 (Aïr). Le Sahara connaît alors un développement démographique et culturel considérable : beaucoup d’humidité, des neiges, des fleuves puissants, une végétation luxuriante, des animaux très nombreux (éléphants, rhinocéros, antilopes). Les fresques qui nous sont parvenues traduisent une réelle joie de vivre à travers des scènes de chasse et de danse. A partir de – 3.100, la sécheresse fit progressivement émigrer ces populations vers le Sahel. L’une des sources de Pierre Benoît a pu être Léo Frobénius (1873-1938) , explorateur allemand et l’un des fondateurs de l’ethnologie moderne. Ayant mené de nombreuses recherches en Afrique, il pensa, vers 1910, avoir réuni suffisamment de preuves pour montrer que “cette Atlantide était dans les souvenirs des peuples la dernière survivance d’une civilisation apparue dans un domaine situé sur la côte occidentale de l’Afrique.” (1) Il voyait cette survivance dans le peuple yorouba, situé à l’ouest du Bénin et à l’est du Nigéria. Les “génies du Fleuve” culte si fréquent en Afrique seraient des rappels de Poséidon. Les fils de Poséidon auraient bâti une forteresse revêtue de plaques de cuivre. L’Atlantide africaine aurait été coupée de la Méditerranée grecque suite au cataclysme. Elle offrait, selon Frobénius, une cohérence remarquable. On sacrifiait beaucoup d’êtres humains chez les Yoroubas comme chez les Aztèques avec lesquels Frobénius voyait un lien. Il pensait que ce culte était achevé en 1896. Mais en 1996, dans une ville du Bénin, on vit passer des prêtres yoroubas, tenant à la main des têtes fraîchement coupées et interdisant aux passants de les regarder. Les travaux de Frobénius en apprennent plus sur les échanges (récits, rites, mythes) entre l’Afrique et la Méditerranée que sur l’Atlantide elle-même.

(1) Léo Frobénius, “L’Atlantide”, préface de Jean Servier (1949, Editions du Rocher, 1993). C’est un résumé de la somme monumentale (30 volumes) que Frobénius a réuni sur l’Atlantide.

55. Méditerranée et mer Égée : Santorin, la Crète

Santorin (Théra en grec) est une île située à 75 km au nord de la Crète, détruite par un cataclysme qui s’est produit vers -1.680 /- 1.620 selon une estimation récente. L’île était ronde et sa montagne culminait à 1600 m. A la place de cette montagne il y a aujourd’hui un gouffre de 400 mètres de profondeur. L’explosion provoqua des catastrophes en chaîne dans toute l’Europe. Elle aurait été quatre fois plus importante que celle du Krakatoa (Indonésie 1883) dont la vague fit le tour de la terre, perturbant gravement le climat du globe pendant trois ans. L’archéologue grec S. Marinatos a découvert à Santorin une ville entière Akrotiri, ensevelie sous 10 à 30 mètres de cendres. Maisons, mobilier et fresques sont restés intacts. L’absence de cadavres tend à prouver que ce peuple marin de 30.000 habitants aurait eu le temps de s’organiser pour fuir en bateau. Il aurait peut-être rejoint et progressivement colonisé la Crète toute proche (1). La Crète est montagneuse et l’on y trouve une grande plaine comme dans l’Atlantide. La Crète fut dévastée par le désastre de Santorin mais elle s’en remit vite. Elle connut deux rois Minos (Minos était probablement un titre). Le premier Minos était un législateur connu par sa sagesse. Le second Minos, qui serait le petit-fils du premier, fut au contraire un souverain impitoyable dont la flotte terrorisait la Méditerranée. Athènes devait lui remettre tous les ans sept garçons et sept filles pour les sacrifier au Minotaure dans le centre de son palais le Labyrinthe. Athènes (l’archéologie dit : Mycènes) aurait écrasé la Crète vers – 1450 , grâce à l’expédition de Thésée, libérant toute la Méditerranée et donc l’Egypte d’une menace permanente. L’archéologue grec S. Marinatos, l’écrivain Michel de Grèce puis le commandant Cousteau (2) ont retenu Santorin comme capitale de l’Atlantide. Selon eux, il y aurait eu, pour les grands nombres, une mauvaise lecture des hiéroglyphes : 900 ans seraient devenus 9.000, les 120 bateaux des Atlantes 1.200 etc. L’hypothèse reste fragile. Au mieux, des îles comme Santorin, la Crète ou Malte auraient pu être simplement des comptoirs de l’Atlantide.

(1) Jean Deruelle “ L’Atlantide des mégalithes ”, Editions France-Empire, 1999, p. 342

(2) Michel de Grèce, “La Crète, épave de l’Atlantide” 1971, Jean-Yves Cousteau et Yves Paccalet “A la recherche de l’Atlantide”Flammarion 1981

56. La mer du Nord : Héligoland, Dogger Bank

Vers – 320 un savant marseillais, Pythéas, alors âgé de 50 ans, fit un voyage d’études qui le mena, après le dangereux détroit de Gibraltar, – gardé par les Carthaginois – à remonter jusqu’aux îles Britanniques, l’Islande puis la mer du Nord, la mer Baltique, la Scandinavie puis retour. Au total dix-huit mois de contacts fructueux qu’il consigna dans un ouvrage aujourd’hui perdu “Sur l’Océan” ou “Description de la Terre”, perdu parce que jugé invraisemblable. On le connaît par des citations de quelques auteurs dont Strabon. Ses commanditaires voulaient probablement connaître les routes de l’ambre, produit très coûteux, réapparu sur le marché depuis – 500. Il découvrit les marées, se les fit expliquer et revint avec une théorie complète du phénomène. Il fut si bien accueilli qu’il en conclut qu’il avait peut-être séjourné dans l’ancien royaume des Atlantes. (1) Jürgen Spanuth, pasteur et archéologue allemand, bien informé des auteurs antiques et des traditions nordiques releva de nombreux rapprochements entre l’Atlantide et ces textes anciens. Il désigna l’île d’Helgoland (Heligoland = “la terre sainte”) en mer du Nord comme le centre du royaume perdu et trouva au large de Hambourg les restes d’une ville qu’il supposa être la capîtale de l’Atlantide.(2). Ces travaux datent de 1950-1970. Le français Jean Deruelle, vers 1990-1999, reprit ces hypothèses et proposa le Dogger Bank, zone poissonneuse et dangereuse de la mer du Nord, pour y situer l’Atlantide. Il admit l’objection majeure des géologues : le Dogger Bank était sous les eaux dès – 6.000. (3) A la suite de ses travaux un projet de forage en sept points du Dogger Bank est envisagé mais le financement se fait attendre (4).

(1) d’après notamment une étude parue dans “Science et Vie” d’avril 1998
(2) Jürgen Spanuth o.c.

(3) Jean Deruelle o.c .

(4) Consulter le site : http://doggerbank.org/prehistoire.html

57. Des localisations mythiques ?

Aucune de ces localisations ne parait convaincante aux historiens. Mais la ville de Troie semblait mythique jusqu’à sa découverte en 1873 grâce à l’obstination de Schliemann. archéologue amateur. Il y avait 7 et même 9 villes de Troie superposées ! La localisation sur le Dogger Bank pourrait se révéler riche d’enseignements, mais pas forcément sur l’Atlantide.

6. L’Atlantide et les mégalithes

61. La rencontre de deux mystères

L’Atlantide est un mystère. Les mégalithes en sont un autre. Dans son livre “L’Atlantide des mégalithes « , Jean Deruelle a tenté de les rapprocher. Les mégalithes (du grec “grandes pierres”) pouvant peser plusieurs dizaines de tonnes restent une énigme. Jusqu’en 1990 on admettait comme allant de soi l’enchaînement suivant : la technologie, née au Moyen-Orient était passée par Malte, l’Andalousie, le Portugal, la Bretagne et les Iles Britanniques. La radio- datation au carbone 14 conduit, depuis 1990, à retourner cet enchaînement. Le néolithique s’installe dans la vallée du Danube dès – 6.000. Le cairn (tombeau) de Barnenez (Morlaix) date de – 4.700. Ce cairn impressionnant (73 mètres de long, onze tombes à voile en encorbellement) a été identifié comme du même type que les “tholos” (tombes) de Mycènes, construits 3.000 ans plus tard, soit vers – 1.700. Dolmens, menhirs, tombes à voile se rencontrent un peu partout en’Europe et au Proche-Orient (Golan). (1)

A l’ouest et au nord de l’Europe cette civilisation, toujours angoissée par les terres englacées qui se réchauffaient, était aussi préoccupée par le flux et le reflux des eaux. On pense que le site de Stonehenge servait de prédicteur des marées entre Portmouth sur la Manche et Bristol sur la Mer d’Irlande, les deux ports qui connaissent les plus fortes marées du monde (de 3 à 10 mètres de haut). Les géologues évaluent que la montée des eaux s’est stabilisée vers – 5.000 et la construction des mégalithes va de – 5.000 à – 2.000. Derrière Poséidon on devine une caste de prêtres-savants qui analysent les phénomènes météorologiques et attribuent au dieu la paternité des lois qu’ils découvrent, lois impitoyables car la seule manière de triompher des éléments c’est d’abord de leur obéir.

Les performances techniques de cette civilisation sont comparables à celles des Egyptiens ou des peuples amérindiens qui construisent des pyramides vers la même époque (vers – 2.500). Bien plus tard les cathédrales françaises ont fait déplacer plus de pierres que les pyramides égyptiennes. Des expériences ont montré qu’il fallait 300 hommes pour déplacer une masse de 50 tonnes sur un kilomètre dans une journée, à l’aide seulement de cordes et de rouleaux de bois mais avec un synchronisation absolue des actions. Des préhistoriens ont évalué à environ dix habitants par kilomètre carré la densité de population nécessaire pour un tel exploit.

On sait qu’en Europe, la propagation des cultures s’est faite en cercles concentriques à partir de l’Anatolie, de – 7.000 jusqu’à – 2.500 pour le cercle polaire. (2). De – 6.000 à – 3.000, dans les régions du Nord le climat était doux, un peu comme celui du Portugal aujourd’hui. En moyenne les températures étaient supérieures de 2 à 3 degrés par rapport aux nôtres. La possibilité de trouver des fruits exotiques dans ces régions (Critias 118 e) n’est donc pas totalement exclue.

(1) Jacques Briard “Les Mégalithes de l’Europe atlantique” Ed. Errance, Paris, 1995 cité par Jean Deruelle o.c. Sur cette période on peut lire Jean Guilaine “Au temps des dolmens, La France méridionale au temps des mégalithes.” Ed. Privat, 2000 .

(2) Jared Diamond. “De l’inégalité parmi les hommes. Essai sur l’homme et l’environnement dans l’histoire” , Gallimard, NRF, Essais, 492 pages, 2000. Voici, d’après Diamond, les lieux et les dates des principales découvertes en matière d’élevage et de cultures :

Chèvre – blé : Moyen-Orient, – 8.500

Cochon – riz : Chine – 7.500

Lama – pomme de terre : Amérique du Sud – 3.500

Dinde – maïs : Amérique centrale : – 3.500

62. Retour sur les “districts”.

Un premier élément de convergence entre l’Atlantide et la civilisation mégalithique vient des îles d’Aran, à l’ouest de l’Ecosse. Un archéologue anglais, C. Renfrew y a trouvé dix-huit sépultures de cette époque qui s’ajustent à autant de “territoires” de 3 km2, répartissant de façon égale les terres cultivables entre des familles d’une cinquantaine de personnes. (1) Or on lit chez Platon “… il avait été prescrit que, dans la plaine, chaque district fournirait un chef pour les hommes qui pouvaient servir dans l’armée. La grandeur du district était de dix stades sur dix (1,776 km x 1,776 km = 3,15 km2), ce qui faisait un nombre de 60.000 districts. Quant aux habitants des montagnes et du reste du pays ils étaient, raconte-t-on, en nombre incalculable, et tous, suivant les lieux et les villages, avaienrt été répartis en fonction des districts et sous le commandement des chefs de ces districts. (Critias 118 e – 119 a). La grande plaine représentait 530 x 360 km, soit 190.800 km2. Chacun des 60.000 districts faisait donc 3;18 km2, ce qui correspond aux “territoires” des îles d’Aran. Celles-ci auraient pu appartenir à la confédération (“le reste du pays” ). Rapportés à l’Atlantide (60.000 districts), les chiffres des îles d’Aran (50 personnes), donnent une population totale de 3 millions d’habitants pour l’île de l’Atlantide. Vers la même époque (-2.500), la France, trois fois plus grande, n’en comptait que 5 millions selon des préhistoriens.

(1) Colin Renfrew, université de Cambridge, “Les origines de l’Europe”, 1973, Flammarion, 1983, cité par Deruelle o.c pp 223 – 224

63. L’orichalque serait l’ambre

Le nord-ouest de l’Europe disposait de ressources minières importantes : cuivre, étain, or. On a retrouvé des torques en or irlandais dans toute l’Europe, signe d’exportations importantes. Le bassin méditerranéen possédant ses propres ressources notamment à Chypre dont le nom signifie “cuivre”.

L’ambre était largement exploité le long des côtes de la mer du Nord puis de celles de la Baltique. Ce n’est pas l’ambre gris, concrétion intestine des cachalots, qui sert à faire des parfums. C’est la résine fossilisée de forêts de pins dont on fait des bijoux et qui, frottée, dégage de l’électricité statique. Jürgen Spanuth cite de nombreux témoignages où l’ambre, appelé “glass”, figure dans les temples et les palais nordiques. Son exploitation abusive épuisa les gisements. L’ambre était très demandé en Méditerranée : on en a retrouvé dans des tombes égyptiennes et mycéniennes. Il venait par l’Elbe, le col du Brenner et la vallée du Pô. Les arrivages cessèrent de – 1.200 à – 500 suite à la désorganisation des circuits commerciaux (cataclysmes, migrations). L’approvisionnement reprit ensuite – de la Baltique vers l’Adriatique – sous le nom d’”élektron” (d’élektor “brillant” d’où le mot “électricité”), venu, disait-on, de l’île “Elektris” (1) .Les fameuses pommes d’or qu’Héraclès voulait dérober dans le jardin des Hespérides étaient, selon toute vraisemblance, faites d’ambre. Aujourd’hui on le recueille à l’embouchure de la Vistule, sur la mer Baltique. On en fait toujours des bijoux. Le Salon d’ambre de Catherine à Saint-Pétersbourg, totalement décoré de plaques d’ambre et pillé par les nazis pendant la la guerre de 1939 – 1945 a été récupéré très abîmé. Il a été refait.

L’orichalque” mystérieux qui faisait la richesse de l’Atlantide serait l’ambre.. “… c’était en ce temps-là le métal le plus précieux après l’or.” (Critias 114 e). Il “avait des reflets de feu”.(Critias 116b). Ce n’était donc pas un métal. L’Atlantide en aurait fièrement garni une partie de ses murailles (Critias 116c). Les importations d’ambre n’ayant repris vers la Méditerranée qu’après – 500, ceci expliquerait que les prêtres de Saïs, Solon et Platon n’aient pas identifié l’ambre sous la périphrase qu’ils utilisent : l’”orichalque”. signifie en grec “le cuivre de montagne”. et s’oppose au cuivre tiré des mines et dont les reflets sont comparables.

(1) Apollonios de Rhodes (vers – 295 ) dans “Les Argonautiques” appelle la capitale phaécienne l’île sacrée Elektris, Spanuth o.c p. 277

64. Un témoin inattendu : Ulysse

Les poèmes homériques ont été conçus vers – 1.300 puis lentement mis en forme jusque vers – 800. Issue de ces poèmes, l’épopée d’Homère “l’Odyssée” présente les voyages maritimes d’Ulysse, tous étonnants . Elle condense de multiples récits de voyageurs et de commerçants. Les transactions commerciales n’avaient pas la froideur des échanges modernes. Les marchandises donnaient lieu à… des marchandages où l’on échangeait autant de récits et légendes que d’argent et de produits. Les routes de l’ambre étaient particulièrement riches à cet égard. Dès l’époque néolithique s’entame le brassage des récits et des mythes. C’est ainsi que le plus célèbre des héros irlandais Cúchulainn offre des points nombreux et précis avec Achille, le héros grec. Les deux épopées la Tain Bo Cualnge et l’Iliade viendraient d’un récit antérieur bien plus ancien. (1)

Dans “l’Odyssée” (chants V à XIII), Ulysse fait un long voyage en un pays mystérieux, la Phéacie : il arrive en 9 jours chez Calypso puis en une navigation de 18 jours il parvient en Phéacie. Les commentateurs classiques, comme Victor Bérard, pensent que la demeure de Calypso était aux limites du détroit de Gibraltar qu’Ulysse n’a pu franchir. Pour eux la Phéacie est en Méditerranée. Mais on possède le périplous, le journal de bord d’un géographe grec de l’antiquité : on sait qu’il suffisait de 7 jours pour aller de Carthage à Gibraltar. En – 1.300 le détroit n’était pas encore interdit par les Carthaginois. Des calculs nautiques ont montré que si la demeure de Calypso est aux Açores (9 jours pour y parvenir depuis le détroit de Gibraltar), Ulysse profitant de l’anticyclone et du Gulf-Stream pouvait parvenir en mer du Nord en 17 jours. C’était un exploit étonnant. Dès l’Antiquité, selon Tacite, beaucoup pensaient qu’Ulysse avait été “jeté dans cet océan nordique”. Il aurait ainsi frôlé les confins du monde.

Certains détails techniques donnent du corps à cette hypothèse. Ainsi Ulysse arrive à la côte de Phéacie dans des conditions très difficiles. Le courant s’inverse l’empêchant de nager contre le jusant (2). Il implore le dieu du fleuve. Un miracle se produit : le flot du jusant s’inverse à nouveau et porte le héros vers le rivage : “le dieu, du fleuve suspendit son courant, laissa tomber sa barre et, rabattant la vague au-dessus du héros, lui offrit le salut sur la vague avançante.” (3) La Méditerranée ne connaît pas ce phénomène. Homère l’a appris par des voyageurs. La description de la Phéacie par Homère recoupe largement celle de l’Atlantide et semble la compléter. (3) Ulysse est très bien accueilli par les Phéaciens qui, pour lui – et ce serait apparemment leur perte – auraient enfreint une loi imposée par Poséidon, l’interdiction de reconduire un étranger : “ Le bourg ” sera couvert par “ le grand mont qui l’enserre ” (“ Odyssée ”, XIII, 170-180). Le retour (chant XIII) se passe en une nuit de sommeil, dans une sorte de rêve. De sorte que tout l’épisode prend une tonalité fantastique.

Les Phéaciens étaient, d’après Homère, de hardis navigateurs qui luttaient contre la mer, gagnant sur elle – comme le font les Hollandais aujourd’hui – le maximum de terres. C’était un combat incessant qui exigeait beaucoup d’entraite et la coordination d’un pouvoir central, léger, efficace, respecté. Ce sont les catastrophes qui apprennent la solidarité. Dans la même région du monde des peuples auraient manifesté les mêmes qualités d’entraide et d’amitié. Pythias de Marseille, témoin oculaire tardif (- 320) décrit ces peuples comme “simples, primitifs, nombreux sans aucun des raffinements ni des vices de la civilisation grecque mais accueillants et prêts à rendre service.” (4). D’où la tentation de confondre Phéaciens, Hyperboréens et Atlantes.

(1) Bernard Sergent “Celtes et Grecs I. Le livre des héros” Editions Payot et Rivages 1999

(3) jusant, marée descendante, reflux..

(3) Odyssée, Chant V, v. 450 – 455, traduction Victor Bérard, Livre de Poche, p. 189

(4) Jürgen Spanuth o.c p. 249 – 288

65. La coloration grecque du récit de Platon.

Les documents de Solon, dit Platon, venaient des notes prises près des prêtres égyptiens. Ajoutons : probablement d’autres sources. Plutarque félicite Platon d’avoir, comme un architecte, inventé des bâtiments pour orner son Atlantide. Preuve que ces notes devaient garder quelque chose de “barbare” comme on disait alors. Le texte final présente des obscurités et des incohérences. Ainsi on ne sait pas trop où placer les “ montagnes ” de l’Atlantide pourtant essentielles à son économie. A moins d’y voir celles du Danemark ou de la Suède. Tout cela est recomposé puis hellénisé par Platon. Depuis la statue de Poséidon entourée de ses Néréides jusqu’à l’agitation du port de l’Atlantide. la coloration grecque domine le texte. Platon a pu imaginer ce port simplement en fréquentant le Pirée, le port d’Athènes, l’un des plus grands et les plus actifs de l’Antiquité. Ce n’est pas avec Solon mais avec Platon que le mythe commence

7. Le développement du mythe

71. Un récit secondaire mais astucieux

Le récit de l’Atlantide n’était peut-être pas fondamental pour Platon et il est probablement complet. Ce qui comptait pour le philosophe c’était “ l’âme du monde ” et la leçon politique : un pays heureux devrait s’appuyer sur une caste de guerriers vertueux, entretenus par les agriculteurs et les artisans. Pour Platon commerçants et marins développent le luxe et la mollesse. Il pense que cette “société de consommation” va à sa perte. Ce sera aussi la thèse de Rousseau au XVIII° s. L’Atlantide était là simplement à titre d’illustration. Mais l’intérêt s’est déplacé sur l’Atlantide elle-même dont l’ambiguité a fait merveille. Interrogé sur l’Atlantide par un de ses disciples, Platon lui aurait répondu : “Il est possible que cette histoire n’ait pas été inventée”. Aristote, pourtant disciple de Platon, écrit à peu près que le vieux maître “avait fait surgir l’île Atlantide de l’océan pour mieux l’y renvoyer après usage” (1). Beaucoup de commentateurs modernes pensent de même. L’interruption du récit serait volontairement astucieuse et créerait un effet de suspense. propre à toutes les interprétations. Elles n’ont pas manqué.

(1) cité par Jacques-Yves Cousteau et Yves Paccalet, “A la recherche de l’Atlantide”, Flammarion, Coll. “Odyssée”, 1981

72. La symbolique de l’Atlantide.

Des chercheurs ont rapproché l’Atlantide des descriptions d’Ecbatane et de Babylone faites par les historiens de l’Antiquité, Hérodote et Diodore de Sicile. Ils en ont conclu que Platon avait voulu les imiter en un pastiche respectueux. Ainsi Ecbatane, la capitale des Mèdes, était entourée de sept enceintes, chacune de couleur différente comme la cité royale est entourée de sept anneaux (trois fossés et quatre digues). Ce chiffre 7 se retrouve dans le “Timée” où les 7 objets célestes évoluent sur 7 orbites circulaires. De savantes spéculations ont montré l’emploi systématique de nombres entiers pythagoriciens (1). “La grande plaine de l’île d’Atlantide mesure 2.000 stades sur 3.000, divisée en 60.000 cantons carrés de 10 stades de côté. Le grand fossé qui en fait le tour est long de 10.000 stades souligne Platon. Il y a deux sources sur l’Acropole et les assemblées ont lieu tous les5ou6ans,5quivaut2+3et6quivaut2x3.”(2) Laréalitédel’Atlantide devient de plus en plus mythique.

Le labyrinthe joue un rôle important dans ces spéculations. Les labyrinthes apparaissent déjà dans les sites mégalithiques (en Suède, sur les côtes baltes et sardes…). La Crète a son labyrinthe et l’Atlantide en est un : il aurait été parcouru en passant d’une digue circulaire à l’autre grâce aux ponts en se rapprochant progressivement du temple central. “Les temples antiques pouvaient abriter des labyrinthes et les temples égyptiens en présentaient à deux étages, l’un en surface, l’autre secret, en sous-sol. Il serait l’intérieur tourmenté de la Terre et la transition vers la perfection du ciel.” (3)

Du point de vue philosophique Athènes représenterait, selon Pierre Vidal- Naquet, la stabilité du Un, du Même, opposée à l’instabilité de l’Autre, du Deux (d’où l’évocation des deux sources, des deux récoltes, des souverains jumeaux). Inversement Hervé le Bras voit la stabilité de l’Atlantide (où le pair balance l’impair, le chaud le froid, les digues les canaux… ) et l’instabilité de l’histoire d’Athènes (les déluges ont raviné les pentes, la société va vers sa perte etc…).

A travers ces spéculations on comprend mieux la force d’attraction de l’Atlantide. Elle a donné lieu à une littérature immense dont il n’est peut-être pas indispensable de faire le tour. (4)

(1) Pythagore ( VI° s av notre ère), à qui on attribue un théorème connu avant lui, était un savant et un philosophe. Il s’intéressa beaucoup à la musique et aux progressions géométriques, Il fonda une école à la fois religieuse et scientifique qui fournit des cadres de haut niveau au bassin méditerranéen de langue grecque. Son influence fut considérable.

(2) Hervé Le Bras “Essai de géométrie sociale” Ed. Odile Jacob, 2000. Chapitre IX : “Formes et proportions dans l’Atlantide” pp 201 – 216

(3) Hervé le Bras o.c pp 253-257

(4) Pierre Vidal-Naquet “L’Atlantide et les nations” dans son livre “La Démocratie grecque vue d’ailleurs” (Flammarion 1990) pp 139-159 et aussi “L’Atlantide. Petite histoire d’un mythe platonicien” (Belles Lettres et Points Essais, 198 p, 2007)

73 Les villes englouties : la ville d’Ys

Le mythe de l’Atlantide est lié à celui des villes englouties par la méchanceté de leurs habitants. A mesure que les eaux montaient ou que les terres s’effondraient, des villes côtières disparaissaient, ensevelies sous les dunes de sable ou englouties sous les flots. C’est le cas de la ville d’Ys, localisée dans la baie de Douarnenez (Finistère) Elle aurait disparu au VI° siècle après notre ère. Des monuments mégalithiques et des restes de constructions gallo-romaines apparaissent lors des grandes marées d’équinoxe. On donnait une explication religieuse aux cataclysmes, explications christianisées à partir du V° siècle.

La légende dit qu’au cours d’une expédition maritime sur les côtes de Scandinavie, Gradlon, le roi de Cornouailles, aurait enlevé une fée, morte en lui donnant une fille Ahès ou Dahut. Il avait élevé seul cette princesse, ravissante, capricieuse et restée païenne tandis que son vieux père s’était converti au christianisme, laissant Quimper, sa capitale, à l’évêque Corentin. Il s’était retiré avec sa fille dans la ville d’Ys construite dans un polder, protégée par un système de digues et d’écluses. L’ensemble était verrouillé à l’aide d’une clé d’or que Gradlon portait toujours à son cou.

La princesse ne renia jamais ses dieux. Elle menait une vie de débauche, prenant chaque soir un nouvel amant qu’elle faisait tuer à l’aube. Elle avait perverti les habitants d’Ys, rassurés par leurs digues. Une nuit, en pleine orgie, l’amant de Dahut, un prince inconnu, au regard de braise et vêtu de rouge, obtint de la princesse la clé d’or qu’elle vola au cou de son père endormi. Il ouvrit les écluses et la ville d’Ys disparut sous les flots. Gwénolé, conclut la légende, eut juste le temps de réveiller Gradlon. Celui-ci sauta sur son cheval marin Morvach, prit sa fille en croupe et s’enfuit avec le moine. Mais la bête fatiguait sous le poids des péchés de la princesse et Gwénolé ordonna au roi d’abandonner sa fille à la mer. Dahut disparut dans le Poul Dahut (le “trou de Dahut”) aujourd’hui Poul David, près de Douarnenez.

Cette légende illustre le conflit entre christianisme et paganisme. Elle rappelle la destruction de Sodome et Gomorrhe dans la Bible. Elle se rattache aussi aux croyances celtes selon lesquelles il existait sous terre des “eaux inférieures” qui pouvaient surgir à tout moment et noyer les humains.

L’Atlantide nourrit beaucoup de visions ésotériques, de visions “secrètes” (c’est le sens du mot “ésotérique”). En France, bien après Fabre d’Olivet (1) Paul Le Cour (1871 – 1874) créa et anima la revue “Atlantis”. Enthousiasmé par la lecture de Platon, catholique traditionaliste et mystique, féru d’astrologie et d’alchimie, Paul Le Cour pensait que l’Atlantide était à l’origine des civilisations et qu’elle devait servir à humaniser la nôtre : “A quoi servirait-il de ressusciter l’Atlantide s’il ne devait en résulter aucun profit moral, aucun enrichissement spirituel ?” Le mouvement Atlantis qu’il suscita entre 1927 et 1950 va créer autour de lui beaucoup d’ambiguïtés. Ainsi les tenants des renaissances affirment que des Atlantes, bons ou mauvais, se réincarnent parmi nous et qu’ils prolongent ainsi cette lutte indécise entre le bien et le mal qui dure de toute éternité.

Ce mouvement de mythisation à outrance prend des formes diverses en Europe et aux Etats-Unis où dominent les “révélations” d’Edgar Cayce. Né en 1877 dans le Kentucky, Edgar Cayce, enfant apparemment idiot, apprenait ses leçons en dormant. Son père lui offrit une Bible pour ses dix ans. Ce fut sa seule lecture toute sa vie. Il devint photographe. Sous hypnose, il faisait des diagnostics pour des malades considérés comme perdus. Au réveil il ne se souvenait de rien Il les sauvait quand il trouvait quelques rares médecins qui acceptaient ses recommandations.. Sa réputation s’étendit. Cayce mourut en 1945. Une fondation médicale, s’appuyant sur ses 15.000 visions (“lectures”) avait été créée de son vivant. Elle existe toujours.

Ses “lectures” sur l’Atlantide sont très nombreuses (2.500). Il situait l’Atlantide “entre le golfe du Mexique et la mer Méditerranée”. Pour Cayce l’histoire de l’Atlantide s’étendait sur 200.000 ans. “C’est en Atlantide qu’eut lieu la première séparation des sexes.” Les Atlantes auraient utilisé des esclaves, des créatures mi- humaines, mi-animales qui tentaient de poursuivre leur évolution vers l’humanité. Ils auraient employé l’énergie solaire condensée par des cristaux. Ils se seraient servi d’énergie gazeuse, électrique et atomique. Mais ils auraient trop aimé le confort, les objets sophistiqués : “chez eux le matériel étouffe le spirituel”

Les bons Atlantes, pressentant le désastre final, auraient émigré en Amérique centrale, au pays Basque et en Egypte. Sous leur direction les Egyptiens auraient construit des temples – hôpitaux pour opérer tous les êtres hybrides. Ils “travaillaient pour améliorer la collectivité, et non pas pour quelques individus capitalistes et exploiteurs.” Beaucoup d’âmes atlantes se seraient réincarnées les unes pour le bien, les autres pour le mal. (2)

Ces visions vont alimenter nombre de spéculations et même de recherches : au vu des “lectures” de Cayce une équipe d’archéologues a fouillé, dans les années cinquante, sous le Grand Sphinx . Elle n’a rien trouvé.

(1) Fabre d’Olivet (1768 – 1825) évoque les Atlantes dans son “ Histoire philosophique du genre humain ” (

(2) Dorothée Koochlin de Bizemont “L’univers d’Edgar Cayce”, tome I. 1971 J’ai lu New Age 1985 pp. 201-268.

74 Les visions ésotériques

75. Blake et Mortimer : “L’énigme de l’Atlantide”

Cette bande dessinée, dûe à Edgar P. Jacobs, est très célèbre et il faut en parler. Les deux héros Blake et Mortimer vivent des vacances apparemment paisibles dans l’archipel des Açores, plus précisément dans l’île de Sao Miguel, l’ ”îIe verte”, qui passe pour l’un des sommets émergés de l’Atlantide. Blake aurait identifié un gouffre souterrain menant aux survivants de l’Atlantide.

L’auteur affirme qu’une comète géante aurait perturbé le système des planètes auquel appartient la Terre. Les survivants de l’Atlantide préférèrent s’enfoncer sous terre pour y créer un empire nouveau consacré “au savoir et à la sagesse”. Pendant des millénaires ils se développèrent parallèlement aux peuples de la Terre dont ils déploraient les guerre et les désastres. Il les surveillaient à l’aide de soucoupes volantes.

L’orichalque, dont la nature n’est pas précisée, était, selon l’auteur, devenu radio-actif à la suite du cataclysme. Cette facilité narrative permet d’expliquer que l’Atlantide souterraine fonctionnait entièrement à l’énergie atomique. Leur médecine était très avancée. Ils auraient utilisé des moyens de déplacement aériens, individuels notamment.

Aux limites de l’Atlantide souterraine vivaient, explique la bande dessinée, des peuples ressemblant aux Incas ou aux Mayas. Après le désastre de l’Atlantide ils accompagnèrent les survivants dans leur exil volontaire. Ces peuples vivaient dans un environnement hostile fait de plantes carnivores géantes, de ptérodactyles et autres créatures préhistoriques.

Les Atlantes n’avaient rien fait pour aider ces peuples colonisés, rejetés aux frontières de l’Empire. Ils se firent menaçants et devinrent les complices de l’abominable Olrik, ennemi permanent de Blake et Mortimer. Ils participèrent au complot contre le Basileus (le roi) et son neveu Icare. Ce complot mena à un nouveau cataclysme. Les vannes qui protégeaient la Cité cédèrent. Heureusement Blake et Mortimer réussirent à sauver les Atlantes restés fidèles au Basileus. Celui- ci fit partir son peuple dans les espaces intersidéraux pour y fonder une troisième Atlantide. Restés seuls, sur l’île de Sao Miguel, Blake et Mortimer se montrent résignés par avance. Personne ne les croira ! En effet. (1)

Avec une première, une seconde puis une troisième Atlantide, Edgar P. Jacobs illustre le thème de l’éternel retour des choses qui se ferait en spirale ascendante ou descendante : chaque civilisation réinvente ce qu’a trouvé la précédente en mieux mais aussi en pire. On reconnaît au passage le mélange de traditions diverses déjà évoquées.

(1) Edgar.P.Jacobs Les aventures de Blake et Mortimer, “L’Enigme de l’Atlantide” Ed. du Lombard, Bruxelles 1977.

76. Comment le mythe a pu se développer

Le but de Platon était de proposer la régénération de sa patrie qu’il jugeait en pleine décadence. L’important pour lui était la chute de l’orgueilleuse Atlantide sous les coups de la petite et courageuse Athènes. Il vantait au passage les mérites d’une Atlantide primitive harmonieuse et vertueuse. Cette histoire d’un bon peuple qui devient mauvais parce qu’il a oublié la vertu sera reprise par Montesquieu dans “Les Lettres Persanes” (1721) avec l’histoire des bons et des méchants Troglodytes. Le combat des bons et des méchants a toujours quelque chose d’émouvant et de stimulant, d’où le succès de ces conflits dans les westerns, les téléfilms et l’actualité.

8. Les enjeux du mythe de l’Atlantide

81. Les visées nationales

L’Atlantide de Platon c’est d’abord la glorification de la patrie athénienne : Pierre Vidal-Naquet écrit à ce propos : “L’Atlantide et Athènes, ce sont les deux faces de l’Athènes de Platon. La première, l’Athènes primordiale, est ce que Platon aurait voulu que fût la cité dont il était citoyen, la seconde est ce que fut Athènes au siècle de Périclès et de Cléon, une puissance impérialiste et maritime, dont l’existence même était une menace pour les cités grecques”. (1) Après la chute de l’empire romain, au V° siècle, les “nations” naissantes, ou plutôt les intellectuels qui prétendent parler en leur nom, pour reprendre l’analyse de P. Vidal-Naquet, cherchent des ancêtres mythiques à leur patrie : l’un d’eux au XVI° estime que la Gaule, donc la France, descend de Noé.

Le récit de l’Atlantide prend de l’importance grâce à la découverte de l’Amérique (1492), ce fameux “continent” dont Platon disait que cette île était proche. Dès lors, poursuit Vidal-Naquet, les tenatives d’identification vont bon train. Selon la “Nouvelle Atlantide” (1627) de Francis Bacon, cette île située à l’ouest du Pérou est parfaitement heureuse car gouvernée par des savants parlant hébreu, grec ainsi qu’espagnol, société chrétienne avec une majorité juive respectée. Les mythes nationaux prolifèrent : les Espagnols, les Flamands, et à la fin du XVII° siècle, les Suédois avec Olof Rudbeck puis les Catalans avec l’épopée “L’Atlantida” (1877) de F. Verdaguer, tous veulent annexer le mythe et prétendent soit qu’ils descendent des Atlantes, soit que leur territoire abrite les restes de l’Atlantide.

La prétention suédoise d’Olof Rudbeck (1630-1702) fut la plus vigoureuse : pour lui l’Atlantide, berceau de l’humanité civilisée, se confondait avec la Suède et sa capitale était Uppsala. D’autres candidats, italien ou anglais se mirent sur les rangs . P. Vidal-Naquet s’en prend à l’hypothèse Santorin : “…l’île de Santorin, théorie aussi absurde que toutes les autres, doit beaucoup au patriotisme de l’archéologue grec S. Marinatos et de ses disciples, et elle n’a cessé d’être exploitée patriotiquement”. Après avoir relevé l’intérêt que les nazis portaient à l’Atlantide pour se donner une légitimité purement germanique, P. Vidal-Naquet se retourne contre l’archéologue Spanüth, l’un des fondateurs de l’archéologie sous- marine : “Ces thèmes seront repris après la guerre par un pasteur nazi, J. Spanuth, qui feignit d’avoir découvert lui-même l’identité de l’Atlantide et d’Héligoland et connut quelque succès en Allemagne.”

P. Vidal-Naquet conclut : “Devant tant de délires, que faire de l’Atlantide ? En faire l’histoire d’abord, comme histoire de l’imaginaire humain.” Pour proposer ensuite des plans de la “colonie géométrique qu’avait, avec précision, imaginée Platon”. L’Atlantide provoque inévitablement des identifications nationales : si Jean Deruelle s’intéresse autant à “l’Atlantide des mégalithes” c’est qu’il est breton, fier de ses origines et qu’il reconnaît croire à l’origine nordique de toute la civilisation occidentale. Vidal-Naquet lui-même, amorce un commencement d’auto-critique : “Il n’est pas besoin de se demander s’il (Rudbeck) réalisait le caractère dangereux de son entreprise – comme nous devrions tous le faire à propos de nos propres spéculations”.

Sans ses mythes une société se sent amnésique. Aucune civilisation, aucune nation ne semble pouvoir s’en passer (2) Un poète, Patrice de la Tour du Pin, écrit dans “La Quête de Joie” (1933) :

Tous les pays qui n’ont plus de légende

Sont condamnés à mourir de froid…

Loin dans l’âme les solitudes s’étendent

Sous le soleil mort de l’amour de soi. (…)

(1) Pierre Vidal-Naquet “L’Atlantide et les nations” in “La démocratie grecque vue d’ailleurs” (Flammarion 1990) pp 139-159

(2) Pierre Smith “Sur la nature des mythes” in E. Morin / M. Piattelli-Palmarini “L’unité de l’homme tome 3. Pour une anthropologie fondamentale” Points-Seuil 1974 pp. 248 – 263. Il cite l’ethnologue Lévi-Strauss : “La terre des mythes est ronde” et “On ne discute pas les mythes du groupe ; on les transforme en croyant les répéter”

82. Le besoin d’utopie

L’Atlantide propose une explication globale mythique : sur les origines de l’humanité, sur la grandeur et la décadence des civilisations, sur le bien et le mal et les dangers de la “civilisation de la consommation”. C’est aussi un mythe sur la nostalgie (“Tout était mieux avant !”) C’est enfin un mythe sur le pouvoir idéal, mythe dangereux qui oppose une prétendue supériorité de la dictature sur une prétendue infériorité de la démocratie. Sparte ne dura que deux siècles et ne laissa rien derrière elle au contraire d’Athènes.

On connaît la fascination du public pour les origines de l’humanité à travers des émissions de télévision ( Coppens “Aux origines de l’humanité”) ou et de romans bien informés (comme la série de Jean M. Auel. “Les enfants de la terre”).

Au thème de la grandeur et la décadence des civilisations il faut joindre celui de l’Age d’or suivi de la chute : Age d’or des Grecs, Paradis de la Bible… Ce mythe reposerait sur une réalité (1). Le passage difficile et obligatoire du stade des cueilleurs – chasseurs à celui des agriculteurs-éleveurs, est venu des cataclysmes et surtout de la destruction massive de l’environnement par l’homme lui-même. Dès lors on regrette ce bon vieux temps où, disait-on, on ne travaillait pas.

Le récit est une utopie (du grec u-topos “de nulle part”) qui préfigure “l’Utopie” de Thomas More (1516). L’utopie, construction intellectuelle, permet de fuir la réalité présente en imaginant, de toutes pièces, une société parfaite que l’on prétend retrouver. L’utopie vient d’une souffrance. Le grand historien des religions

Georges Dumézil disait au sujet du mythe : “J’appellerai volontiers mythe quelque chose, un récit, une conception qui entraîne une sensibilité douloureuse. (…) Un mythe, c’est quelque chose qui aide à vivre, un récit justifiant soit des rites, soit des comportements importants pour la société.” (“Nouvel Observateur”,14 janvier 1983)

Reprenons les deux questions qui ouvrent cette étude :

1. Que recouvre le récit que nous a laissé Platon de l’Atlantide : ce qui est vrai, vraisemblable, invraisemblable ou faux ? Impossible de faire le tri. Pris en lui-même chaque détail pourrait être vrai ou vraisemblable. Mais l’ensemble est généralement jugé invraisemblable et faux. Platon a essayé de donner une unité factice à des éléments disparates.

2. Pourquoi et comment l’Atlantide est-elle devenue un mythe efficace et qui dure encore ? Les raisons affectives dominent. C’est la nostalgie d’une société harmonieuse malheureusement fictive où le bien l’emporterait toujours sur le mal. On peut y lire aujourd’hui une dénonciation de la “la société de consommation” et projeter sur elle le gaspillage des ressources mondiales par les nations les plus puissantes.

(1) Thème développé par G. Camps “La Préhistoire”, Perrin, 1982

9. Pour en savoir plus



91. Pour en savoir plus sur le texte

Platon “Timée” – “Critias” Nouvelle traduction, introduction, notes très abondantes, de Luc Brisson avec schémas et cartes, G.F Flammarion ,450 pages, 2001.

Une édition bilingue grec – français : Platon “Critias. L’Atlantide” Texte établi, traduit et introduit par Jean-François Pradeau. Editions Les Belles-Lettres, 100 pages, 2002. Il manque la partie du “Timée” qui concerne “l’âme du monde”.

Platon “Lettres” G-F Flammarion, 314 pages, 1994, Traduction inédite, introduction, notices et notes par Luc Brisson. Beaucoup d’informations.

Luc Brisson “Platon, les mots et les mythes” Paris, Maspero, 1982.

92. Pour en savoir plus sur le contexte historique

Jacques-Yves Cousteau et Yves Paccalet, “A la recherche de l’Atlantide”, Flammarion, Coll. “Odyssée”, 1981. Retient l’hypothèse de la Crète. Contient une étude impressionnante sur la catastrophe de Santorin (située alors vers – 1500) comparée à celle du Krakatoa (Indonésie, 1883).

Jürgen Spanuth “Le secret de l’Atlantide. L’empire englouti de la mer du Nord” Ed. Copernic 1977 Retient l’hypothèse de la mer du Nord (l’île d’Héligoland). Beaucoup d’informations sur les légendes et l’archéologie nordiques. Retenait pour Santorin la date de – 1220 démentie depuis.

Jean Deruelle “L’Atlantide des mégalithes” (Editions France-Empire1999).

Retient l’hypothèse de la mer du Nord (Dogger Bank). Ouvrage touffu, informé des récents développements archéologiques bibliographie, chronologie, cartes

Pierre Grandet, “Ramsès III, Histoire d’un règne”, Collection Bibliothèque de l’Egypte ancienne, Editions Pygmalion, 1993.

Guy Rachet, “Civilisation et archéologie de la Grèce préhellénique. Crète, Mycènes, Troie, Chypre” (Ed du Rocher 1993),

Henri Van Effenterre “Les Egéens aux origines de la Grèce Chypre, Cyclades, Crète et Mycènes”, Armand Colin, Coll Civilisations, 1986

Jared Diamond. “De l’inégalité parmi les hommes. Essai sur l’homme et l’envirionnement dans l’histoire” (Gallimard, NRF, Essais, 492 pages, 2000). Fournit le cadre indispensable pour comprendre l’évolution économique et technique humaine depuis – 13.000.

93. Pour en savoir plus sur le contexte mythique

Hérodote, “ L’enquête ”, Folio, Gallimard
Homère, “ L’Odyssée ”, traduction Victor Bérard, Livre de Poche
Pierre Vidal-Naquet “L’Atlantide et les nations” dans son livre “La Démocratie

grecque vue d’ailleurs” (Flammarion 1990 p. 139-159)
Hervé Le Bras “Essai de géométrie sociale” Ed. Odile Jacob, 2000. Chapitre IX: “Formes et proportions dans l’Atlantide” pp. 201 – 209

94. Pour en savoir plus et mener des recherches limitées

Revue “L’histoire” : L’Atlantide n° 265, mai 2002, L’invasion dorienne a-t-elle eu lieu ? n° 48, La Crète des cavernes et de palais n°88, La guerre de Troie a-t-elle eu lieu ? n°104, Le mythe de l’Atlantide par Pierre Vidal Naquet n° 111, Platon la carrière d’un philosophe n° 147, L’éruption de Santorin n°147, Le temps des Grecs n°212

Sur internet, à l’aide des moteurs de recherche, on pourra trouver des informations aux mots-clés suivants :

Atlantide : nombreuses références

Atlantis : la revue et l’œuvre de Paul Le Cour (1874 – 1950) l’un des promoteurs du mytheau XX° siècle


` Ame du monde notion essentielle chez Platon

Dogger Bank : les projets de forage en mer du Nord : http://doggerbank.org/prehistoire.html

95. Pour en rêver plus

Pierre Benoît. “L’Atlantide” (roman 1918, Livre de Poche)
Georges Bordonave “Les Atlantes” (roman, Laffont 1965 puis Livre de Poche) Olivier Boura “Les Atlantides” Ed Arléa, sans date. Anthologie en 9 thèmes.

Actuellement non réédité.


Charles Berlitz “L’Atlantide retrouvée, le 8° continent”, Ed du Rocher / France

Amérique, 1984. Beaucoup de références de valeurs très inégales.

Edgar.P.Jacobs Les aventures de Blake et Mortimer, “L’Enigme de l’Atlantide” Ed. du Lombard, Bruxelles 1977.

Les derniers mystères du monde” Sélection du Reader’s Digest 1976 (album de 320 pages, magnifiquement illustré, certaines informations ont vieilli.

Roger et Alii
Retorica
(14.000 mots, 86.700 caractères)

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