13 HIS Histoire et préhistoire romans 2011-04

1. Histoire et préhistoire. Les romans historiques ont précédé les romans préhistoriques. D’abord conçus comme de purs divertissements les romans historiques deviennent aujourd’hui des outils pour mieux comprendre le passé en recréant ou en simulant des situations. Dès leurs débuts les romans préhistoriques ont eu cette visée de nature scientifique. La paléontologie fournissait les indices. Il suffisait de les mettre en action. D’où le recours au récit long et au roman. Le roman préhistorique est souvent focalisé sur les rapports entre homo sapiens et homo neanderthalensis. ou, pour parler plus simplement, entre Cro-Magnon et Néandertal. Cet article est du type “trampoline” : il procède par sauts pour éclairer le sujet et mieux y revenir.

2. Le roman historique apparaît au début du XIX° siècle avec l’écossais Walter Scott. Il a inspiré en France Alexandre Dumas, Honoré de Balzac, Victor Hugo etc… Alexandre Dumas, auteur des “Trois mousquetaires” a produit une remarque qui a longtemps disqualifié le roman historique : “Il est permis de violer l’histoire à condition de lui faire un bel enfant.” Le roman historique repose sur trois éléments :

– les événements connus

– les mœurs du temps

– les aventures romanesques inventées

– Arlette Farge, historienne, refuse d’écrire des fictions historiques et elle marque la difficulé du genre : “il faut éviter tout anachronisme de langage et, en même temps, s’assurer que ces mots d’hier trouvent un écho dans le présent du lecteur.”

La Révolution française a souvent tenté les romanciers. Citons, pour la sûreté de sa documentation et sa force romanesque, “La Révolution française” de Robert Margerit (éd. Phébus) et en particulier son tome 3 “Un vent d’acier” “Troisième épisode de ce roman vrai de « La Révolution française » que Margerit a conçu au rebours des habitudes du roman historique : en obligeant ses personnages de fiction à ne vivre que selon la stricte exactitude de l’Histoire… Cet ouvrage, unique en notre littérature, avait été couronné à sa sortie (1963) par le Grand Prix du Roman de l’Académie française.” (Note de l’éditeur)

http://livre.fnac.com/a1623038/Robert-Margerit-Un-vent-d-acier)

Les Onze” de Pierre Michon (éd. Verdier 2009, 144 pages) a été salué comme un point d’aboutissement du roman historique car dans cette évocation du Comité de salut public (1794) fiction et histoire sont étroitement mêlées

http://www.magazine-litteraire.com/content/critiques/article.html?id=13153

A côté de l’utopie (du grec : “d’aucun lieu” : lieu imaginaire) il existe aussi l’uchronie (du grec : “d’aucun temps” temps imaginaire), notion inventée à la fin du XIX° par l’historien Charles Renouvier. Il imaginait la suite de l’Histoire si le christianisme n’avait pas triomphé à la chute de l’empire romain. L’uchronie est devenu un genre littéraire à part entière. Voir l’article Wikipédia qui lui est consacré.

3. Un grand écueil : l’anachronisme. Du grec ana– “contre” et chronos “temps”, l’anachronisme désigne une faute contre la chronologie. Le mot a été inventé en 1625 mais l’adjectif “anachronique” date de 1866. Entre 1625 et 1866 l’historiographie impose ses lois, et d’abord le respect de la chronologie, de l’ordre des évènements. Le mot “anachronisme” peut être pris au sens large et désigner toute intrusion dans un récit historique d’un élément postérieur à l’époque concernée. Le roman historique s’appuie sur une documentation écrite. Le roman préhistorique ne dispose que des données archéologiques et doit donc avoir recours à l’imagination. Il va aussi s’aider de ce que l’on sait des tribus primitives dont certaines existent encore. On devine que l’anachronisme est partout et d’autant plus pernicieux qu’on ne peut pas le voir ! Les préhistoriens ont commencé par se montrer très méfiants envers le roman préhistorique mais aussi à l’égard de l’ethnologie et de l’anthropologie que le roman préhistorique appelait à son secours. Mais le croisement des disciplines a profondément changé les données du problème. A preuve l’exemple suivant.

4. La conquête de l’Amérique. On admettait que les Amérindiens étaient venus de Sibérie en Alaska, 11 500 ans avant notre ère, par le détroit de Béring alors sous les glaces. On a retrouvé dans toute l’Amérique du Nord, au Mexique et ailleurs, des pointes de flèches appelées Clovis (d’un petit village mexicain où elles furent repérées pour la première fois en 1933). On sait, par les restes de repas, que cette pointe élaborée a permis aux Amérindiens de faire disparaître au fil des millénaires, tous les gros mammifères américains (lions et tigres géants, mammouths, tatous géants, ours bruns…). Mais on a retrouvé des pointes Clovis bien plus anciennes, datant de 17.000 ans avant notre ère. Et les analyses d’ADN ont prouvé que les premiers Amérindiens avaient le même âge que ces pointes. On a alors cherché des pointes Clovis en partant de l’Alaska vers l’Asie mais on ne les a pas trouvées.

Un archéologue américain, spécialiste de la taille des silex, s’est alors souvenu qu’il avait vu des reproductions de pointes très semblables aux pointes Clovis et datant du Solutréen (sud-ouest de la France, 20.000 ans avant notre ère). En les comparant il a découvert que c’étaient les mêmes techniques et donc supposé que c’étaient les mêmes hommes qui avaient traversé l’Atlantique, alors sous les glaces, 17.000 ans avant notre ère. Mais était-ce vraisemblable ?

Une enquête chez les Esquimaux de l’extrême-nord de l’Alaska a révélé qu’au début du XX° siècle les Inuits confectionnaient encore des vêtements chauds et imperméables en fourrures, cousues avec des tendons de caribou à l’aide d’une aiguille en os, la même que l’aiguille inventée par les Solutréens, il y a 20.000 ans. Les embarcations modernes ne résistent pas aux – 35 ° de l’hiver du grand Nord. Pour chasser, les Inuits utilisent toujours des bateaux faits d’armatures en bois, couverts de peaux de phoques et colmatés à l’huile de phoque. Dans les longs déplacements à travers les glaces, ils se nourrissent des produits de la mer. En cas d’intempéries ils se réfugient sur la glace et ils dorment sous les bateaux de peau, tassés les uns contre les autres. Que des Solutréens aient traversé 5.000 kms d’océan gelé paraît aux Inuits contemporains tout-à-fait réalisable : eux-mêmes font ce voyage vers le Groeland distant de 2.500 kms. Il suffit de longer en été les icebergs et les banquises.

Enfin on a découvert que l’ADN d’un Indien offrait des éléments d’origine européenne, datant également de 17.000 ans avant notre ère. On en a déduit que des Solutréens avaient tenté l’aventure américaine puis s’étaient répandus, pendant 5.000 ans. (D’après un documentaire de Nigel Levy, “Mais qui étaient les premiers Américains ?” Grande-Bretagne, 2002, 55 mn.) De nombreuses informations de ce type alimentent les romans préhistoriques.

5. Chercheurs et romanciers. Des chercheurs ne craignent plus les rapprochements audacieux. Certains d’entre eux évoquent un probable chamanisme préhistorique. Ils s’inspirent du chamanisme des tribus primitives notamment des aborigènes australiens. Ils tentent aussi des reconstitutions en mêlant la fiction et l’information. Ils ne prétendent pas atteindre la vérité de la vie préhistorique mais une vraisemblance toujours discutable et discutée. De son côté le roman préhistorique semble exiger la longueur pour mieux étudier son sujet. Quatre auteurs ont été retenus pour leur sérieux en ce domaine : Rosny au début du XX° siècle, Jean [prononcer “djinn”] M. Auel à la fin du XX° et au début du XXI° siècle Pierre Pelot et Marc Klapczynski. Il faut aussi faire une place à un ouvrage bref et savoureux dû à Roy Lewis. Enfin il ne faut pas oublier l’abondante production en littérature de jeunesse : Michèle Paver, Christine Féret-Fleury et bien d’autres auteurs. Films et séries télévisées préhistoriques s’inspirent largement de ces romans.

6. J. H. Rosny Aîné (1856-1940) Rosny, appelé l’Aîné, pour le distinguer de son cadet lui aussi écrivain, connut la gloire avec “La guerre du feu” (1911, film de Jean-Jacques Annaud 1981). Jusqu’en 1931 Il écrivit quatre autres romans préhistoriques. Sa documentation était celle des préhistoriens de son temps. Ses histoires sont pleines de mystères, de fureur, de sang et d’amours sauvages. “La bête verticale” ainsi que Rosny appelle l’homme se dégage de l’animalité mais doit affronter sans repos une nature hostile. Comment survivre quand on n’a que l’épieu durci au feu, la hache et la sagaie ? Et comment affronter d’autres groupes humains étranges et sanguinaires ? D’après Rosny l’action se passe “il y a cent mille ans” mais l’archéologie contemporaine situe l’invention du feu aux environs de 600.000 ans. D’autres romanciers vont tenter de mieux cerner une vie qu’ils réussissent à rendre vraisemblable à des époques charnières : 1,7 millions années (Pierre Pelot), 600.000 ans (Roy Lewis); 35.000 – 40.000 ans (Jean M. Auel et Marc Klapczynski) quand Néandertal est remplacé par Cro-Magnon.

7. Jean M. Auel (1936 -). Américaine, ingénieur de formation, passionnée d’archéologie, Jean M. Auel a conçu méthodiquement sa saga “Les enfants de la Terre” dont le premier tome “Le Clan de l’Ours des Cavernes” parut en 1980. L’auteur reprit des études de botanique et mena des recherches approfondies sur les sites préhistoriques européens : Ukraine, Russie, Hongrie, Autriche, Allemagne et France. Elle voulut tout savoir et tout expérimenter : taille du silex, cueillette, chasse, cuisine etc…. Elle consacra ses gains à financer des recherches archéologiques. En 1990 elle participa pendant quatre mois à une campagne de fouilles en Périgord. dans la région des Eyzies, cadre des “Refuges de pierre”, cinquième tome (2002) suivi d’un sixième en 2010 “Le Pays des grottes sacrées”.

La saga “Les enfants de la Terre” est centrée sur Ayla, une petite Cro-Magnon (Homo sapiens ) recueillie à cinq ans et élevée jusqu’à quatorze par un clan de Néandertal. (Homo neanderthalensis ) qui vit dans l’actuelle Ukraine, environ 35 000 ans avant notre ère. Chassée du clan, elle doit survivre seule avant de rencontrer Jondalar, un jeune, beau et fort Cro-Magnon, qui vient de l’actuelle Dordogne. Il revient dans son clan avec elle et ils traversent l’Europe d’Est en Ouest. Ils rencontrent des clans aux mœurs très différentes et vivent les rapports difficiles entre Néandertal et Cro-Magnon qui le supplantera. Certains lecteurs furent déçus par le traitement “hollywoodien” que l’auteur fit subir à ses deux personnages principaux : blonds aux yeux bleus, intelligents, ils savent tirer le meilleur parti de la nature qu’ils parcourent. Ils deviennent ainsi des figures mythiques d’une humanité idéale. Ayla est à la fois botaniste, pharmacienne et médecin. Elle découvre le silex à feu. Jondalar a reçu le don de séduire les femmes et de tailler habilement le silex. Il invente le propulseur. Leurs connaissances sont un condensé du savoir préhistorique avant la découverte au Néolithique, de l’agriculture et de l’élevage.

8. Pierre Pelot (1945 -) Auteur prolifique et talentueux dans tous les genres (plus de 150 livres), Pierre Pelot a écrit en collaboration avec le préhistorien Yves Coppens une saga en 5 tomes “Sous le vent du monde” (Ed. Denoël et Folio Gallimard). La fiction serre au plus près une réalité jugée vraisemblable par un préhistorien réputé. Il s’agit d’unir « poésie » et « plausibilité« , ce qui, selon Yves Coppens, fait tout le charme et l’intérêt de l’entreprise.

Le tome 1 “Qui regarde la montagne au loin” se passe au bord d’un grand lac de l’est africain, 1,7 millions d’années avant notre ère. Une jeune femme, une Homo rudolfensis a été exclue de son clan parce qu’elle a abandonné son nouveau-né à une panthère noire géante qui la protégerait. Elle rencontre un homme un Homo habilis épris d’aventures. Leurs vocabulaires sont différents et réduits, moins cependant chez Homo habilis. Ils n’ont pas les mêmes images du monde. L’un et l’autre font difficilement la distinction entre la réalité et les rêves du sommeil. Ils découvrent une émotion inconnue dans un voyage qui les réunit un moment. (Denoel 1996 et Gallimard, Folio 1998)

Le tome 2 “Le nom perdu du soleil” se passe il y a un million d’années dans l’actuelle Birmanie. Il s’agit d’Homoerectus, les uns nomades, les autres sédentaires. Ils connaissent la pierre et les techniques de la taille. (Ed Denoël, 1998)

Le tome 3 “Debout dans le ventre blanc du silence” est plus proche de nous, 380.000 ans avant notre ère, et se passe sur ce qui deviendra la mer d’Azov et la mer Noire, chez des Homo erectus pre-sapiens. Ils veulent échapper à une malédiction : l’un d’eux a tué un ours. Et “Celui-qui-est-avec-l’ours” part dans la montagne, le vent et la neige à la recherche du gigantesque animal. (Gallimard, Folio, 2001)

Le tome 4 “Avant la fin du ciel” se passe 65.000 avant notre ère, dans un territoire qui deviendra la France. Néandertal s’y est installé mais le froid avance et oblige les hommes à suivre vers le sud les troupeaux qui ont déjà fui. “Celui-qui-marche” veut s’unir à la biche meneuse de harde pour en obtenir un fils à la fois homme et cerf qui saurait, comme autrefois, parler aux hommes et aux animaux pour les réconcilier. Suite à cette transgression son clan le rejette et il doit partir à l’aventure. (Gallimard, Folio, 2002)

Le tome 5 “Ceux qui parlent au bord de la pierre” se passe vers 32.000 avant notre ère au bord de ce qui deviendra la Méditerranée. Il s’agit d’Homo sapiens, de Cro-magnon. Il pleut continuellement. Les fleuves et les rivières débordent. La mer monte. Le chamane se demande s’il a bien compris sa dernière vision. (Ed. Denoël, 2001)

Un autre roman de Pierre Pelot, “Le jour de l’enfant tueur” (Seuil 1999), entame un nouveau cycle préhistorique (“Le livre d’Ahorn”). C’est un polar, sans la caution cette fois d’Yves Coppens. L’action se déroule, il y a 35.000 ans, près d’un lac, chez les Néandertaliens. Deux clans y vivent, le premier a beaucoup d’hommes et le second beaucoup de femmes à féconder. Le héros, Ahorn, pourrait ainsi facilement retrouver une jeune femme qu’il aime mais elle a été enlevée, comme d’autres femmes, par des hommes aux lèvres cousues, et véritables zombies. On retrouve dans ce roman des éléments également présents chez J.M Auel : mêmes retours en arrière, même ambiance que celle du Clan de l’ours des cavernes, même chamanisme. Même choc de diverses tribus de chasseurs. Le côté sexuel y est plus développé. Enfin les zombies du roman existent vraiment dans le culte vaudou. Il s’agit de malheureux transformés en esclaves hébétés par des substances hallucinogènes. (Source : Jean-Marie Pelt “Les langages secrets de la nature” Fayard 1996, pp 17 – 24)

9. Marc Klapczynski “Aô l’homme ancien(Ed Aubéron, 2004, 350 p). reprend les données développées par Jean M. Auel dans “Les enfants de la Terre” mais il les concentre et leur donne une force singulière. Aô est un Néandertal, seul survivant de son clan. L’homme de Néandertal disposait probablement d’un langage gestuel qu’appuyaient quelques mots élémentaires. Cro-magnon avec qui il a cohabité pendant environ 10-20.000 ans aurait été moins habile que lui dans cet art du mime mais disposait d’un langage oral plus développé. Dans “Aô l’homme ancien” Marc Klapczynski décrit le récit fait par Aô le Néandertal à Aki-naâ la jeune Cro-magnon qui l’a sauvé lors d’un combat sauvage contre trois hommes oiseaux. Il s’agit d’un récit dansé mais muet.

Aô s’agite à ses côtés pour capter son attention. Il a posé son chargement et lui a fait signe de s’arrêter. Aujourd’hui, il veut répondre à sa question. Elle ne comprend pas tout de suite ses intentions.Les yeux du garçon se plongent dans les siens, comme s’il voulait l’inviter à l’accompagner quelque part, à pénétrer dans un monde inconnu. Ses premiers gestes sont un peu lents, suspendus à travers l’espace. Cela fait longtemps qu’il n’a plus dansé et sa cuisse bien que correctement guérie, a conservé une certaine raideur. Mais, peu à peu, son corps retrouve sa souplesse et sa puissance évocatrice. Ses bras, ses jambes, ses mains, ses yeux, sa bouche, son corps tout entier se mobilise pour faire revivre l’histoire des premiers hommes qui se sont installés au bord de la toundra.

Aki-naâ connaît les danses rituelles pratiquées au sein de son clan. Mais elle n’a jamais vu une telle danse !

Les gestes se multiplient, tantôt lents, tantôt rapides, ponctués de grognements, donnant vie à des êtres différents qui se succèdent.

Elle voit les anciens hommes, les femmes, les enfants, les vieux.

Ils marchent fièrement le long du fleuve et s’aventurent loin dans la toundra derrière les chevaux, les bisons et les rennes, plus rarement les gigantesques mammouths. Ils sont nombreux et les chasseurs ne rentrent pas bredouilles. Avec eux, elle passe l’hiver dans les vallées abritées où vivent aujourd’hui les hommes oiseaux. Elle participe aux cueillettes et se gave de miel et de baies sucrées.

Elle subit l’arrivée des hommes oiseaux. Ils s’installent à leur tour dans les vallées. Ils ne comprennent pas les gestes et les grognements des anciens hommes. Peut-être n’ont-ils aucune envie de les comprendre. Ils sont belliqueux et féroces. Ils profitent de l’absence des chasseurs pour tuer des femmes, des vieillards, des enfants, pour surprendre un ou deux hommes isolés.

Elle participe à l’errance du clan. Elle ressent, elle aussi, le froid et la faim. Elle les voit mourir les uns après les autres. Aô s’attarde sur le formidable combat mené par son père contre l’ours blanc. Il ne reste plus que lui. Elle comprend qu’il est revenu sur l’ancien territoire de son peuple et qu’il cherche ceux qui ont survécu. Elle s’étonne de la facilité avec laquelle elle interprète les évènements mimés par son compagnon.

Elle revit l’incursion de l’homme ours dans le camp des hommes oiseaux. Elle suit Aô dans sa fuite à travers les gorges et disparaît avec lui dans les entrailles de la terre.” (pp 112 – 113)

Cette hypothèse du mime comme amorce du langage parlé s’appuie sur des constatations linguistiques sérieuses empruntées à Marcel Jousse (1886 – 1961) Le style oral (Fondation Marcel Jousse 1981) “La gestuelle est une moyen de communication entre tribus qui ne parlent pas la même langue (ex. p. 72). En Australie, chez les Warramunga, il est interdit aux veuves de parler pendant douze mois. Elles communiquent par un langage de gestes particulier aux femmes : quand elles se réunissent dans le camp le silence est presque parfait mais elles entretiennent une conversation animée avec les mains, les bras, les coudes. On montrait une vieille dame qui n’avait pas prononcé un mot depuis vingt-cinq ans. (p. 73). Même chose en Amérique du Nord : “... des Indiens de deux tribus différentes, dont chacun d’eux ne comprend pas un mot du langage oral de l’autre, peuvent rester une demi-journée à causer et à bavarder, se racontant toutes sortes d’histoires par des mouvements de leurs doigts, de leurs têtes et de leurs pieds.” (Lévy-Bruhl) (p. 74)

Ajoutons que cette langue des signes a été réinventée, vers 1935, dans un petit village du désert du Néguev, par une communauté de 3.500 personnes. C’est une langue auxiliaire de la tribu Al-Sayyid d’où, pour les linguistes, son nom d’ABSL : Al-Sayyid Beduin Signs Language. L’ABSL possède une structure grammaticale où les verbes sont énoncés après les objets. (d’après la revue “La Maison d’Orient”, 2005_02_08) Cette communauté comprend un grand nombre de sourds : http://sandlersignlab.haifa.ac.il/html/html_eng/al_sayyid.html. Ce qui nous conduit à la langue des signes française (LSF) : voir article Wikipedia : http://fr.wikipedia.org/wiki/Langue_des_signes_française

10. Roy Lewis “Pourquoi j’ai mangé mon pèreAu Pléistocène, entre un million et 500.000 ans, vit Homo érectus ou Pithécanthrope, premier individu de l’espèce Homo, bien qu’il ait beaucoup de points communs avec les australopithèques. Il fabrique un outillage primitif, utilise le feu et taille des bifaces. Le récit humoristique mais bien documenté de Roy Lewis se passe en Afrique, du côté du Kilimandjaro. La horde assiste au débat continuel entre oncle Vania et son frère Edouard. Celui-ci vient de réussir à prendre une “chose tortillante et rouge”, du feu naturel pris à un volcan. Oncle Vania, opposé à cette découverte dangereuse, préfère vivre dans les arbres mais ne dédaigne pas de manger un peu de viande cuite tellement plus savoureuse que la chair crue et dure qu’il faut mâcher pendant des heures. Le clan se récrie : grâce au feu, les hommes peuvent enfin disputer les meilleures cavernes aux grands fauves. Le narrateur, Ernest, l’un des quatre fils d’Edouard pense que le bonheur c’est de rester au stade où l’on est : pourquoi devenir des Homo sapiens ? Mais Edouard croit au progrès ce qui le rend très inventif. Il crée l’exogamie en obligeant ses quatre fils à chercher des filles en dehors de la horde. Et il vient d’inventer l’arc. Mais il prive de gibier son clan en déclenchant involontairement un gigantesque feu de forêt. Les voilà contraints à l’exil et contraints de négocier avec d’autres hommes à qui Edouard donne le feu. C’en est trop. Le narrateur provoque la mort du père. En le mangeant le clan s’approprie ses qualités sans en craindre les excès. Tout le récit est fondé sur un emploi astucieux de l’anachronisme : l’inventeur impénitent et le narrateur décrivent ce qu’ils vivent à travers notre prisme d’Homo sapiens. Le narrateur a mangé son père (titre du récit) pour arrêter le progrès, mais en vain. (Editions Actes Sud 1994 et Pocket).

11. Le mystère Néandertal. Dans les années 1990 Jean M. Auel soutenait la thèse, alors controversée, de la compatibilité génétique entre Cro-Magnon et Néandertal. Les progrès de la génétique ont permis de décrypter en partie l’ADN de Néandertal et d’établir qie cet ADN subsistait chez certains de nos contemporains. En somme Néandertal n’avait pas disparu mais s’était fondu avec Cro-Magnon. Le mystère de la disparition de ce dernier s’expliquerait facilement : lutte pour les territoires les plus confortables et union des populations survivantes avec avantage pour Cro-Magnon. Ceci n’empêche pas les spéculations. Ainsi John Darnton dans “Le mystère Néandertal” (2006 éd. Michel Lafon, 2009; 439 pages) imagine que Néantertal a survécu sous la forme du grand yéti au Tadjikistan. Il s’agit de tribus isolées qui communiquent par des liaisons extra-sensorielle : ils parlent peu mais lisent dans les pensées. Ceci intéresse aussi bien la CIA que les services secrets russes….Le romanesque du thriller l’emporte sur des considérations préhistoriques cohérentes. Enfin Jean A. Auel a fourni un 6° et dernier tome aux “Enfants de la Terre” : “Le Pays des grottes sacrées” (mars 2011). Voici la 4° de couverture. La petite orpheline Cro-Magnon recueillie par une tribu Neandertal a fait bien du chemin depuis Le Clan de l’Ours des Cavernes, le premier tome de ses aventures publié il y a maintenant trente ans. Ayla vient de mettre au monde une petite fille prénommée Jonayla, et a été peu à peu adoptée par les membres de la Neuvième Caverne, le clan de son compagnon Jondalar. A tel point que la Zelandoni, guérisseuse et chef spirituel de la Neuvième Caverne, la choisit pour lui succéder un jour. Pour parvenir à cette fonction, Ayla suit pendant plusieurs mois la grande prêtresse. Son initiation passe notamment par la visite des nombreuses grottes ornées de la région, l’occasion pour l’apprentie Zelandoni de découvrir des sites magnifiquement décorés, dont elle apprend à comprendre le sens. Cette formation, jalonnée de rites de passage, n’a rien d’une promenade de santé, et Ayla devra franchir bien des obstacles avant de devenir Zelandoni. Saura-t-elle trouver un équilibre entre ses obligations de jeune mère et d’épouse et les exigences de son apprentissage ? L’amour de Jondalar et d’Ayla résistera-t-il à tant d’épreuves ?”. Jean A. Auel reste, à mon avis, la référence romanesque la plus intéressante sinon la plus solide en matière de roman préhistorique.

Roger et alii

Retorica

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