13 HIS mai 1968 libération pédagogique 2018-06

 

 

 

Le texte qui suit était destiné à la revue « Esprit » qui l’a refusé. Cette étude se conclut sur une vision pédagogique apparemment très étroite, des outils nécessaires à la libération écrite de la personne elle-même.  Ma vision des suites de mai 1968 est évidemment très personnelle. Roger

 

 

http://www.retorica.fr/Retorica/27-ret-a6-mai-68-mai-2018-a6-remarquables-2018-05/

 

Roger Favry « La libération pédagogique 1968 – 2018 »

 

(1) En octobre 1968la revue Esprit avait consacré un numéro spécial au « Partage du savoir ». J’y avais publié « La libération pédagogique » (pp 346 – 359). Voici les grandes lignes de cet article :

  1. LES JOURNEES D’ACTION ET LES MANIFESTES. Résumé : 10 mai 1968, 3.000 lycéens des trois lycées de Montauban (Tarn-et-Garonne) manifestent leur solidarité avec les étudiants de Toulouse puis présentent leurs revendications écrites.
  2. LES JOURNEES D’INCERTITUDE ET LES PROBLEMES CONCRETSRésumé : du 11 au 24 mai,date de la reprise des cours,ces journées d’incertitude permettent de révéler de multiples conflits entre profs et élèves, internes et surveillants ; on se dirige vers la notion de « lycée critique ».

III. LES JOURNEES DE REFLEXION ET LEURS CONCLUSIONS Résumé : pendant une dizaine de jours dans les trois lycées de Montauban se tient un colloque informel qui dégage quelques lignes de force et quelques décisions locales.

  1. LES JOURNEES QUI N’ONT PAS EU LIEU ET LES SYNTHESES QUI N’ONT PAS ETE FAITES.Résumé : beaucoup d’enseignants ne souhaitaient pasdiscuter avec les élèves et encore moins avec les parents. Quelques idées novatrices sont cependant avancées : faire du lycée un lieu où profs, élèves et parents se rencontrent et travaillent ensemble.

 

 

(2) Changements ?Qu’est-ce qui a changé en cinquante ans et surtout qu’est-ce qui n’a pas changé et qui aurait pu et dû changer ? La grande innovation fut la création, devenue inévitable, des délégués de classe. Elus démocratiquement, ils recueillent les avis de leurs camarades à la veille des conseils de classe. Nombre de collègues ont découvert douloureusement qu’ils ne pouvaient plus dire n’importe quoi sur les élèves pendant ces conseils. Les enseignants le plus avisés ont compris la leçon. Ainsi, de proche en proche, sans trop le dire, les conseils de sagesse, enseignés par Freinet, ont porté leurs fruits. C’est ainsi que, personnellement,  j’ai pris l’habitude de faire évaluer par mes élèves (secondes à BTS) chacune des activités que nous menions. Je m’exposais à leurs critiques mais c’était le prix à payer pour mener ma propre révolution pédagogique.

 

(3) De 1968 à 1978, dans le lycée technique où j’enseignais le français, on a vécu une époque singulière marquée par des AG sporadiques dont le rituel restait le même. Les délégués de classe étaient systématiquement doublés par des délégués de lutte qui répercutaient des mots d’ordre nationaux plus ou moins vaseux et sans lendemain. Un jour, vers 1978,  il y eut un retournement dans une de mes classes puis dans plusieurs, retournements confirmés ailleurs par des collègues de ma discipline : « Pourquoi nous demander notre avis sur le contenu des cours ? C’est vous le professeur, pas nous. C’est à vous de suivre le programme et de choisir les textes à étudier. » Par chance ce n’était pas contradictoire avec la conduite des cours telle que je la concevais.

 

 (4) Les élèves prenaient ainsi en comptesans le dire, la hiérarchie à cinq niveaux  de l’Education nationale : 1. Programmes, 2. Manuels, 3. Inspection, 4. Enseignants, 5 Elèves (qualifiés aujourd’hui d’ « apprenants »). Cette hiérarchie figée nous condamne dans les classements internationaux et, mondialisation aidant, nous condamnera de plus en plus malgré les résultats remarquables de notre élite intellectuelle. Au niveau le plus élevé de cette hiérarchie on donc rencontre 1. les Programmes officiels, en principe normatifs. Ensuite on trouve 2. les Manuels qui mettent en forme les programmes et les interprètent. Au troisième niveau 3. l’Inspection est le bras armé de l’administration. Elle surveille le quatrième niveau 4. les Enseignants qui doivent respecter les instructions qui leur sont imposées. Au niveau 5 les Elèves supportent le poids de cet édifice écrasant.

 

(5) Je présente ainsi très sommairementun édifice complexe où les cinq niveaux s’imbriquent subtilement  les uns dans les autres. Les Programmes proposent le politiquement correct, ce que la société demande. Les Manuels traduisent d’une manière souvent exhaustive les programmes ; ils impressionnent enseignants, élèves et familles par leur volume et leur prix. Ce qui m’a toujours paru le plus intéressant, c’est la jonction entre les niveaux 3, 4 et 5. L’Inspection traite les enseignants, sur le mode paternaliste et infantilisant que les Enseignants emploient envers les (« leurs ») Elèves. J’ai essayé, pour mon propre compte, de tirer le meilleur parti de cet ensemble, à travers notamment  le mouvement Freinet.

 

(6) Je ne pense pasqu’on puisse renverser ou abolir un système hiérarchisé. On le desserre pour le transformer progressivement. Le niveau 3, celui de l’Inspection me paraît le plus intéressant pour beaucoup de motifs où les relations entre les personnes jouent un rôle déterminant. Ainsi lors d’une visite mes élèves ont  interpellé directement mais courtoisement l’inspecteur pour se faire expliquer son rôle exact et peut-être le transformer. Il s’agissait de renoncer à féliciter ou à blâmer pour faire autre chose. Il suffirait que l’inspection s’ouvre aux expériences qu’elle rencontre et qu’elle en comprenne le sens profond. Elle pourrait alors devenir l’une des plaques tournantes des échanges pédagogiques. Ce n’est pas encore le cas. J’en fais état dans mon site www.retorica.frpar le lien inspection-répression dont l’objet est suffisamment implicite : http://www.retorica.fr/Retorica/06-edu-inspection-repression-2016-10/

 

(7) Au fil des annéesje voyais se succéder les projets de réforme. Ils ne questionnaient jamais la hiérarchie à cinq niveaux. Personnellement je possédais les outils pour m’adapter sans trahir ce que je pensais être le vrai et qui tient en la fameuse formule toujours mal comprise : « Il est interdit d’interdire » mais il est permis d’apprécier, de conseiller, de proposer des solutions concrètes et viables.  J’étais passé sans grands problèmes de la reproduction des textes au limographe (voir wiktionnaire) à la photocopie puis du papier au numérique. Mes élèves de second cycle en français me demandaient des pistes de travail pour pratiquer et développer leur expression personnelle. Ainsi est née l’encyclopédie Retorica et son slogan au goût douteux « Pour nous sortir du caca », le « caca » étant globalement les contraintes de la hiérarchie à cinq niveaux. Par un tâtonnement qui a duré plusieurs dizaines d’années (de 1958 à 1996 date de ma retraite) puis de 1996 à aujourd’hui) je suis arrivé à proposer à mes élèves de tous âges et de tous niveaux des ressources documentaires qui leur permettaient de commencer à satisfaire leurs curiosités. La base en était deux formes brèves d’expression : les 40 mots pratiqué généralement en classe et le 200 mots rédigé chez soi. La libération pédagogique est d’abord une libération de soi, une libération intérieure qui se traduit par l’écrit. La règle d’or est la suivante : cent mots correctement travaillés exigent au moins une heure de travail.

 

(8) Les traces écrites :   www.retorica.fr/ www.retorica.info Je gardais une trace écrite de nos activités pour les justifier si on me le demandait. L’encyclopédie Retorica, sous sa forme numérique, publie ces traces et les actualise par des prolongements inattendus. D’où l’aspect surprenant du site devenu outil de consultation et surtout de méditation. L’outil essentiel de Retorica est son moteur de recherche accessible en haut à gauche dans le cartouche intitulé « Rechercher dans l’encyclopédie ». La libération pédagogique, en 2018, soit donc cinquante ans après mai 68, reste une utopie impuissante tant qu’elle n’est pas le fait des personnes elles-mêmes, par elles-mêmes, en elles-mêmes. Ceci est vrai pour tous les âges car la libération pédagogique du professeur libère ou peut libérer ses anciens élèves. Qu’est-ce qui reste de ce que fait un prof ? Question fondamentale.

 

 

(9) Un cinquantenaire, un jubilé,  implique retour sur soi et sur son époque.Mai 68 n’a pas été pour moi l’éveil à la politique. Il avait eu lieu dix ans avant, en mai 1958. Ne prenons pas les vessies pour des lanternes. Par trois fois (mai 1958 De Gaulle, juin 1968 De Gaulle, mai 2017 Macron)  une majorité silencieuse s’est manifestée dans les urnes pour approuver ou reconduire les changements fondamentaux de nos institutions. Leur stabilité, souvent remise en question est toujours là. C’est sur cet arrière-fond institutionnel que s’est construite pour moi ma libération pédagogique personnelle.

 

(10)  Le débat silencieux. A côté du 40 mots et du 200 mots j’ai longuement pratiqué le débat silencieux à l’aide de quarts de feuille (a6) qui doublaient et nourrissaient le débat oral. Tous mes cours fonctionnaient sur ce double standard complété par la prise de notes du « je nous dicte ». (http://www.retorica.fr/Retorica/06-edu-cours-magistral-je-nous-dicte-2014_12/

Lors de ma dernière année d’enseignement (1995-1996) j’avais en charge trois classes : une seconde productique (2°9) passablement agitée, une première médico-sociale (1°SMS) très studieuse et une 2° année de techniciens supérieurs mécanismes et automatismes industriels (TS2MAI), très préoccupés par leur examen. J’ai décidé de conserver tous les quarts de feuille qui avaient déjà été exploités en classe afin de les analyser plus tard. J’ai attendu 22 ans pour le faire ! Il y en avait presque 2 500 (très exactement 2 429 a6). La 2°9 m’a laissé 2 060 a6, la 1°SMS 1 653 a6 et la TS2 MAI 570 a6. Avant d’en dire plus, penchons-nous sur les écarts vertigineux du temps passé. En 1968 mes élèves avaient en gros 18 ans et j’en avais 32. Cinquante ans après, en 2018, ils ont 68 ans et sont de jeunes retraités et moi j’en ai 82. Mais j’ai la prétention de m’adresser à des jeunes qui ont 18 ans aujourd’hui et à leurs professeurs qui ont la trentaine.  Ce qui me frappe c’est l’extrême modernité des remarques émises notamment en ce qui concerne les méthodes que j’avais mises au point dans une démarche à la fois personnelle et collective. On les trouvera sur le site Retorica via le lien suivant :

http://www.retorica.fr/Retorica/27-ret-a6-mai-68-mai-2018-a6-remarquables-2018-05/

 

 

(11) Qu’ai-je appris à travers ces 2 500 quarts-de-feuille que je puisse transmettre ? Trois choses

  1. Les fondamentaux n’ont pas changé. Ils existaient déjà dans l’Antiquité. C’était la rhétorique. Il suffisait d’actualiser ces fondamentaux.
  2. J’ai essayé de répondre aux besoins d’expression de mes élèves. D’où les a6, les 40 mots et les 200 mots. Ces besoins d’expression orale et surtout écrite sont énormes, généraux et non exprimés. Ils traversent tous les âges et toutes les classes sociales, y compris les « gens de peu ».Faute de les satisfaire il n’est pas possible, à mon avis, de construire un progrès social cohérent.
  3. La pression des dominants sur les dominés n’a jamais été aussi forte. Samuel Becket écrit dans « Fin de partie » : « Combien de malheureux le seraient encore plus s’ils avaient su à quel point ils l’étaient. » (cité par Pierre Assouline dans « Retour à Sefarad », Gallimard, 2018 p. 110). Eh bien, grâce à la mondialisation des médias, ils le savent et sont très malheureux. Il faut armer nos élèves contre le désespoir d’où la libération pédagogique que je propose. Je ne suis pas seul à le dire et le faire, loin de là. C’est devenu une question de vie ou de mort si on en croit Edouard Louis dans « Qui tué mon père » (Grasset, 90 pages). Voici ce qu’il en dit :

https://www.youtube.com/watch?v=he6CWAHa278

De cet entretien je retiens la citation suivante « On propose deux choses aux classes populaires : mourir ou mourir ».

La libération pédagogique c’est, à mon avis, ce qui permet à tout un chacun de vivre.

 

Roger Favry – Montauban – 2018-05-23

 

Roger et Alii – Retorica –  1960 mots – 12 200 caractères – 2018-06-15

 

 

 

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